7 Jaws – Je vois les couleurs

Critique

Je vois les couleurs est le premier album et septième projet du rappeur 7 Jaws. Celui qui nous a habitués, depuis 2016, à des univers sombres et confidentiels, propose un premier album étonnamment ouvert et diversifié. Un pari risqué qu’il remporte avec brio. 

Rappeur atypique 

Originaire du Grand-Est, 7 Jaws, de son vrai prénom Enzo, débarque à Paris alors qu’il étudie la 3D et la programmation. Mais c’est vers le rap qu’il décide de se tourner, suite à un voyage au Japon qui agira comme un déclic artistique. Entre 2016 et 2020, ce sont cinq projets qu’il met à disposition de son public. Des projets aux univers sombres dont il se sert comme moyens d’expression de ses sentiments les plus profonds. Ultra-personnels, ses textes-exutoires rendent ses propositions artistiques définitivement distinctives. Le rappeur est également connu pour ses nombreuses références à la pop culture, qui fait intégralement partie de sa vie. Grâce à son travail et son authenticité, 7 Jaws atteint un succès d’estime non négligeable. Il rassemble aujourd’hui une communauté engagée, qui se reconnaît aisément dans la vie et les émotions qu’il dépeint.

C’est en 2021 que le rappeur de 26 ans décide de sortir son premier album : Je vois les couleurs. Un projet abouti où il s’entoure de producteurs qu’il connaît bien : Seezy (fidèle acolyte de Vald), avec qui il réalise un projet commun « Rage » en 2020, et Drama State (SCH, Kaaris, Koba LaD…) entre autres. L’album est mixé et masterisé par Nk.F. 

Une palette musicale diversifiée 

Je vois les couleurs a la particularité de proposer plusieurs ambiances différentes tout au long des quinze tracks. Alors que son intro (Peaky Blinders), certes efficace et percutante, ne sort pas des sentiers battus. 7 Jaws surprend dès son deuxième morceau : La belle époque. Une chanson à la coloration pop signée Freddy Marche, Fred Savio et Seezy. Le rappeur nous plonge dans une jolie balade chantée, parsemée de notes de guitare. 

L’influence pop est frappante dans la direction artistique de l’album. Elle se retrouve particulièrement dans les morceaux Enfance, Le chercheur d’or, Par le vent ou encore Sale état. Ce dernier est incontestablement le plus surprenant. C’est sur ce titre entièrement chanté que 7 Jaws se positionne comme un véritable artiste éclectique. L’un des morceaux les mieux réussis du projet, la production pop s’équilibre parfaitement avec une écriture sincère et authentique, ce qui donne un rendu à la fois aérien et mélancolique. 

C’est dans la seconde partie de l’album que 7 jaws revient à son identité première avec des morceaux rappés. Il propose d’ailleurs un titre boom bap nouvelle génération, soigneusement orchestré par Drama State, avec le titre Trois

La richesse de l’album se retrouve également dans la diversité des exercices de styles proposés. Des morceaux pensés en hit, comme l’excellent Tchilili, dont le potentiel est indéniable. L’instrumentale aux allures funk brésilienne et la topline donnent place à un titre totalement entraînant. L’art du storytelling est également pratiqué avec Le chercheur d’or dans lequel il raconte – logiquement – l’épopée d’un chercheur de trésor. Il y propose une morale intéressante qui met en avant l’importance du voyage, au-delà même du but final. C’est le seul morceau de l’album qu’il interprète à la troisième personne. 7 Jaws s’adonne également à un égo trip avec le titre S Klasse. Il y aborde notamment la culture japonaise, qui est prépondérante dans sa proposition artistique depuis le début de sa carrière. Le morceau sonne comme une piqûre de rappel à ses auditeurs de toujours. 

Enfin, les featurings présents témoignent eux aussi de l’ouverture musicale de l’album. Avec Vald (Jusqu’à la fin), BigFlo (Rien n’est grave) et Captaine Roshi (En avant), 7 Jaws met en avant des répertoires et des univers aux antipodes les uns des autres. Pourtant, l’alchimie avec le rappeur est naturelle et évidente ; d’autant plus qu’ils sont tous trois proches de ce dernier. Il prouve sa polyvalence en s’adaptant habilement à chacun des univers artistiques. Mention spéciale au morceau partagé avec Captaine Roshi. Le titre est d’ailleurs produit par Fulltrap Alchimist, l’un des fidèles beatmakers de Roshi. 

Si le projet est d’une pluralité musicale évidente, une constante demeure : son écriture et les thématiques présentées. 

Résilience et optimisme au centre de son propos 

Les thématiques abordées par 7 Jaws restent fidèles à celles qu’il traite d’ordinaire : son rapport à la musique, l’enfance, la solitude, les voyages… Il écrit de manière sincère et authentique sur des sujets introspectifs, le tout avec une pointe de mélancolie. Mais cette fois, on y retrouve davantage d’optimisme qu’à l’accoutumée. Avec cet album aux notes solaires, il voit la vie en couleurs. 

D’entrée de jeu, 7 Jaws fait état d’une forme d’acceptation et de résilience dans son introduction Peaky Blinders : « Pourquoi me rencontrer maintenant, pourquoi j’me suis évité ? ». Comme s’il s’était enfin trouvé, avec la volonté d’évoluer en puisant dans sa force intérieure. La résilience est un phénomène psychologique souvent rendu possible en puisant dans les expériences de l’enfance. Il y consacre d’ailleurs un morceau entier (Enfance) dans lequel il dépeint l’importance de cette étape de vie, une étape qui ne le quitte finalement jamais. 

Cette résilience s’accompagne d’un optimisme évident. Un sentiment omniprésent dans le projet. « Dans tous les cas j’me dis ça ira mieux demain » (Sale état). 7 Jaws souhaite voir le bon côté des choses. La punchline « Même si j’tombe c’est en avant » (Par le vent) l’illustre parfaitement. Cette positivité est aussi clairement exposée dans le titre Le chercheur d’or, où il explique que  la richesse réside finalement dans le chemin parcouru et les expériences vécues.

Son optimisme apparent lui permet d’être plus déterminé que jamais. Dans le morceau Enfance, il écrit « J’me couche comme un perdant, j’me lève comme un chef de guerre ». Une détermination que l’on retrouve également dans le morceau partagé avec BigFlo : « J’ai mis du temps, mais maintenant, je sais ce que je veux ».

Sale état

Si l’acceptation et l’optimisme sont les sentiments principaux qui se dégagent à l’écoute du projet, 7 Jaws n’abandonne pas sa mélancolie, pour ne pas dire sa noirceur. Toujours dans le morceau Enfance, il dit « J’ai essayé d’sourire d’vant ma glace et ça m’a glacé l’sang ». Une phase saisissante. Le morceau qui dénote le plus du projet – Sale état – reflète également bien sa mélancolie. « J’me sens vide avant d’dormir c’est trop bizarre ». Comme le titre l’indique, il exprime durant 3 min un certain mal-être, malgré une production lumineuse. Comme pour se rappeler de toujours être guidé par l’optimisme. La solitude est également un thème très présent : « Je suis triste à en crever mais personne a cramé. Je suis derrière la porte mais personne a frappé. » (La belle époque)

Le rappeur choisit d’exprimer son empathie, notamment dans le morceau La belle époque. « J’veux soigner sans arrêt même ceux qui ont rien demandé ». Un trait de caractère qui peut parfois s’avérer être un fardeau s’il est extrême. « Quand je vous écoute je ressens toutes ces choses comme si j’y étais ».

A travers ses quinze titres, 7 Jaws fait voyager au milieu de nombreuses émotions et couleurs musicales. Une exploration qui permet d’embarquer une diversité de passagers. 

Un projet fédérateur

7 Jaws se réinvente sans dénaturer son propos. Malgré des productions plus désinvoltes, il conserve une plume sensée avec des messages de fond. Une ouverture musicale totalement maîtrisée pour ce premier album qui a pu lui permettre de toucher un nouveau public. En revanche, le pari est risqué car l’attente plus grande. Pour ses prochains projets, tout l’enjeu sera de trouver un équilibre entre sa singularité et sa soif d’exploration. Histoire de ne laisser aucun auditeur sur le bord de la route. 

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