Deadi – Tout Va

Critique

Il était une fois, toutes les belles histoires commencent comme cela dixit Wallen. Alors il était une fois, un rappeur comme on en compte beaucoup, qui après des années de pratique, reçu un éclat de lumière. Celui qui éclaire un artiste et lui donne de l’intérêt. Tout Va est un conte urbain bourré de références et d’humour noir.

Vieux et inconnu

La découverte de Deadi est assez récente. Tout part d’un court extrait d’une vidéo freestyle, qui va devenir virale en servant de tweet au même titre qu’un mème. En reprenant l’insulte qui a fait son succès. C’est ainsi que certains le découvrent sans le connaître. Un effet comique efficace, mais qui ne dit rien sur la personne face caméra et pouvait être tiré hors de son contexte. Voici le souvenir type document Strip-tease que ça laissait. Tout est passé si vite que l’on se demande encore quand s’est amorcé le changement ?

Le D.E.A.D.I n’a pas le physique mis en avant dans le rap mainstream. Il n’en fait d’ailleurs pas. Il ne possède pas non plus, une tête familière. Celle d’un ancien rappeur qui aurait connu le succès et revient au-devant de la scène. Rien de tout cela, mais ce qui le rapproche d’un certain public, c’est la proximité qu’il dégage. Celle de Monsieur Tout-Le-Monde, lorsqu’il s’est mis à rapper, n’a pas lâché sa passion, quitte à faire des sacrifices personnels. Vous savez, ce proche avec qui vous faisiez tout, avant que la vie vous sépare. Celui qui est resté accroché à ses rêves, pour obtenir son quart d’heure de gloire.

Pourquoi lui et pas moi

C’est devenu anodin aujourd’hui, de voir la jeunesse éprise de rap, qu’on en oublie les non-appelés. Ceux qui par manque de chance, finissent aigris, sans talent et ne conservent pas la joie du passionné. Vu le nombre d’années d’existence du mouvement Hip-Hop, on peut estimer en centaine de milliers, les volontaires qui n’ont pas franchi le seuil du professionnalisme. Le rap est désormais partout et pour tout le monde. Sur son passage, il en a déçu et esquinté beaucoup.

Sans le savoir et sûrement involontairement, Deadi représente ceux-là, les laissés-pour-compte du game. Lui aussi a tenté sa chance par le passé. Aurait-il pu imaginer qu’un jour ça marcherait, après des années d’exercice ? Il était déjà là, il y a une dizaine d’années comme beaucoup d’anonymes.

Battre le fer

Les voies du succès sont impénétrables. L’avantage de l’ère musicale actuelle, c’est d’ouvrir le champ des possibles. Tel un navire qui bloquerait l’accès du canal de Suez, un imprévu en somme. Loin d’être un incident, Deadi est plus que ça. Il existe désormais à la manière d’un Flynt ou JP Manova. Être là sans paraître présent, sauf pour ceux qui sont à l’écoute. Tel un Busta Flex sur son premier album, il a trouvé son Kool Shen à travers Loko. Ce qui lui a permis d’avoir un certain confort dans l’enregistrement de Tout Va. La qualité sonore s’entend d’ailleurs, tout au long des quatorze titres.

Il reste un élément à prendre en compte avant de lancer l’écoute. Ça reste un projet de freestyler, mais contenu par la manière dont il est dirigé. Un travail qui n’est pas aisé à réaliser. Dans le but, d’éviter tout débordement de phases.

Par exemple sur le réussi, « Pas humain » [produit par Shaolin], qui est issu d’un freestyle précédemment partagé sur les réseaux. Il a fallu lui donner une consistance. Ce genre de diffusion crée une attente, qui peut être disproportionnée par rapport au résultat final.

Jusqu’ici tout va bien

La cover représente toute une époque. Celle de SEGA, constructeur de jeux vidéo à succès durant les années 90, dont les codes de la pochette type, sont repris ici. Il y a aussi un côté rap des années 2000, avec l’artiste en plein milieu et le décor graphique rajouté en arrière-plan. À la place du logo usé Parental Advisory, il y a l’utilisation du pictogramme interdit aux moins de 18 ans.

Parmi les nombreuses références liées à la pop culture (South Park, Star Wars, DBZ, Comics) sur l’album, on peut noter celle de Street Fighter II par deux fois. L’annonce du vainqueur « You win ! Perfect » à la fin de « Pas humain » et la phase « Mon rap est comme Dhalsim qui gratte le feu de Sagat » sur « Banzaï » [Nizi & Matthieu Seignez].

La France d’en bas

Le style musical est à l’ancienne, mais ne sonne pas poussiéreux. Bien entendu, il s’adresse aussi bien aux jeunes curieux, qu’à ceux qui possèdent les codes de ce genre. Le talent du mc n’est pas à remettre en cause. Là où d’autres se travestissent en termes de rap, il reste fidèle à ce qu’il faisait au départ.

Au niveau des sonorités, l’album se divise en deux parties. Les compositions actuelles mais pas poussives se retrouvent de « Galère » [Banane] à « Banzaï », c’est-à-dire de la piste 1 à 5. Le reste propose du boom bap assumé, quitte à se répéter jusqu’à la fin et donner un côté vintage à l’album. C’est un sans-faute au niveau de l’interprétation pour Deadi, car il s’approprie les instrus via son flow.

« Je devais déjà être à l’ancienne / Dans une ancienne vie » [Folie]

Il fait un bon mix des attentes d’un public intergénérationnel sur « Folie » [Nizi], où il rappe et chantonne, tout en restant technique. Le contraire se produit sur « J’hésite » [One Drop Beats]. Dès les premières notes sur ce dernier, il y a une volonté de sonner à l’ancienne. Il se fait plaisir en invitant Kacem Wapalek, mais le résultat n’est pas démonstratif. C’était sûrement une volonté de leur part, sauf que ça sonne plat. Deadi est parti chercher des tauliers de l’underground. Le second convié n’est autre que Vîrus sur « Avec des » [Banane]. Un featuring complémentaire sur du boom bap, exercice de style porté sur des rimes imagées en tout genre.

Clown pas si gentil que ça 

L’humour est noir sans être grotesque. Deadi est un bon rappeur, de ceux dont on attend le minimum, c’est-à-dire qu’ils nous fassent bouger la tête. Conscient de ses capacités, il a travaillé dessus, de manière aboutie pour l’album. Certains thèmes se ressemblent même s’ils ne sont pas désagréables. Une préférence pour la track 4, « Le voisin du 4ème » [DJ Blaiz & Beus Bengal] que « RER D’ » qui se veut plus sérieux, mais permet de capter une certaine sobriété dans l’écriture. Un storytelling placé dans une ambiance jazzy, qui sample discrètement le signal d’annonce en gare SNCF.

« Banzaï » est un concentré de son univers, un egotrip fait de voix pitchée, références et jeu de mots bien sentis. Dans le même genre, se place « Comme si » [Nizi], où il balance son expérience à travers les couplets : « Je suis le même qu’il y a dix piges / Avec dix piges de plus », « Mon disque dort dans la forêt des disques morts / Ton disque d’or / Une médaille olympique de flûte », « Ça c’est du rap gratté / Sur le trajet du taf », « Je me bute encore à Freko Ding ». On sent un besoin même s’il est déjà audible, d’afficher une normalité.

« À chacun ses vieux démons / Les miens sont jeunes et complètement défoncés » [Possédé]

Grain de folie

Pour la partie disant plus introspective, il nous largue trois jolis titres qui sont « Avatar » [Nizi], avec son refrain explicite, « Possédé » [Kartoon], où il fait penser à Rapp’Dezé dans le choix des placements et ton de la voix. Il faut parfois, prendre le temps de revenir sur ce qu’il raconte : « déjà névrosé avant que la folie soit démodée » fait partie des phases lâchées vite et qui ne permettent pas de capter le contenu sérieux, lié à son style.

Il a le don de désamorcer cette sensation, avec humour, « On dit que j’ai la rime aussi dure / Que la bite d’un bébé congelé / Mais c’est faux / Plutôt celle d’un chômeur / Qui continuerait de bosser ses flows », puis une part de réalité. C’est le même naturel qu’il déroule sur « Zelda » [Loko], « À chacun son délire / Moi mon délire / C’est de délirer / Viens délirer / Avec celui qui s’en bat les couilles / De qui est craint ».

Prendre du plaisir sans plan de carrière

« Fdp » [Matthieu Seignez & Fred Killah] clôture l’album et sample une boucle de « Un oiseau chante » [Gisèle Pascal]. Si l’idée se veut subversive, le résultat est tout de même excessif. Le titre reste correct, mais loin d’être le meilleur. Il restera le freestyle, qui aura marqué le premier jour du reste de sa vie artistique. Disant que c’est la cerise sur le gâteau, si on a apprécié le plat.

Un emballage sonore plus actuel n’aurait pas été de trop sur l’ensemble de l’album, tout en conservant un esprit backpack. Deadi n’est pas différent de ses camarades underground qui manquent de visibilité. Il est remarquable, car bénéficie d’un capital sympathie bienveillante. Ce qui en ferait presque un rappeur lambda.

Success story

Pour autant, il a su bien s’entourer, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Ce n’est pas un album uniquement pour les aficionados du gouffre. Par exemple, il ne force jamais et n’émet pas trois couplets à chaque titre. La durée de Tout Va correspond aux normes 2021, soit quarante minutes.

Il a des gimmicks reconnaissables et coche les cases, d’un rappeur singulier. La victoire est déjà obtenue dans le milieu rap. Grâce à la couverture médiatique spécialisée et grand public dont il a bénéficié. Deadi n’est pas venu renouveler le genre, mais prendre du plaisir en nous donnant le sourire.

« Je ne suis pas venu éduquer la masse / La masse elle n’est pas tebé / Elle fait ce qu’elle a à faire / Et la plupart / Ne sait même pas ce que je fais (eh ouais) » [Comme si]

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