Earl Sweatshirt – SICK!

Critique

Earl Sweatshirt a toujours été un homme de peu de mots. Loin de la loufoquerie d’un Tyler, the Creator ou de la douce mélancolie de Frank Ocean, l’ancien d’Odd Future s’est construit une réputation de bâtisseur de rimes enchevêtrées. Chacun de ses titres comporte des schémas de rimes construits à l’intérieur d’autres schémas de rimes, l’un rattrapant l’autre (ou vice-versa) par la seule manipulation des syllabes et des rythmes. Pas de désinvolture, pas de refrain accrocheur : que des bars complexes témoignant des états d’âmes – souvent tragiques – du rappeur.

Que cela soit la mort de sa grand-mère sur Doris, ou celle de son père sur Some Rap Songs, la musique d’Earl a constamment taclé des territoires dévastés. Se complaisant ainsi dans une aura pessimiste, ses flows dépressifs et ses samples surréels ont aidé à définir les tendances modernes de l‘abstract hip hop – loin des egotrips tarabiscotés de son idole MF DOOM, et plus proche de la misanthropie d’un Lil Ugly Mane. Sick! agit cependant comme un pivot pour Earl, virant vers un optimisme jusqu’alors inconnu pour lui. Non pas qu’il envoie désormais des ad libs enjoués ou qu’il disserte de la mignonnerie de petits chats, mais ce nouvel album indique que ses nouvelles responsabilités ont influencé sa musique.

Moins d’apitoiement, plus de prises de responsabilités

Deux influences majeures de l’album – sa récente paternité et la pandémie – façonnent son contenu lyrique. Rien que le titre du disque indique immédiatement l’importance du COVID dans les paroles. Ainsi, références aux masques, vaccins, quarantaines, et autres joyeux sujets ayant égayés nos fêtes de fin d’année, côtoient des paroles démontrant la nouvelle responsabilité qu’il ressent par rapport à son fils. Ces deux sujets le forcent à prendre position, lui qui préférait jusqu’alors cracher sa diatribe introspective.

Ainsi, la chanson-titre, « Sick! », voit Earl observer la fragilité de la vie avec la présence constante de la maladie, de la drogue et de la violence. Si par le passé cela n’aurait été que commisération, il aborde désormais son ambition et la façon dont les risques entrepris lui ont apporté le succès récolté. Avec ce morceau-titre, Earl montre une nouvelle facette de sa personnalité: celle de la fierté du travail accompli. De même, Earl raconte dans « Vision » comment son succès a profité aux personnes les plus proches de lui, tout en critiquant les maux sociaux qui ont été exacerbés par la pandémie. On retrouve ce genre de thèmes tout au long de l’album : il y est question d’acceptation et d’aller de l’avant face à de nouveaux défis.

Pas qu’une table rase

Ce qui ne change pas, par contre, c’est la durée du projet. Depuis 2015, Earl s’est fait un point d’honneur à délivrer des albums de moins de trente minutes, et ce nouvel opus ne déroge pas à la règle. La plupart des sons dépasse à peine la minute, et seuls trois d’entre eux dépassent les trois minutes – une éternité pour lui. Un de ces morceaux, « Tabula Rasa », le voit délivrer une prouesse technique où les mots se retrouvent allongés, en compagnie du duo Armand Hammer Billy Woods au rap et ELUCID à la production – sur fond de textures jazzy si typique de sa musicalité.

Musicalement, justement, Earl habille son hip hop traditionnellement lo-fi et un tantinet cloud tantôt de l’esthétique la plus sombre de la trap (« 2010 »), tantôt d’accords de synthés aériens quasi dépourvus de beats (« Tabula Rasa »). L’influence de J Dilla se fait toujours autant sentir avec la présence d’orgues lancinants et de guitares imbibées de reverb – « God Laughs » en particulier est quasiment psychédélique. On retrouve également l’un des producteurs les plus en vue actuellement, The Alchemist, qui produit le titre « Lye », une envolée funky alliant cor et basses proéminentes.

Dans l’ombre de Some Rap Songs

Si l’on ne peut que saluer cet éclectisme sonore, on ne peut s’empêcher d’en vouloir plus, et cela est en partie dû au court laps de temps offert à la plupart des morceaux – mais pas que. La brièveté des chansons ne constituaient pas un problème sur le projet précédent, justement parce que l’album était construit pour n’être qu’une fluide suite. Ici, ce n’est plus autant le cas, surtout à cause des tracks à la durée classiques qui forment des entités à part entière et ne représentent plus des pièces d’un puzzle cryptique. On se retrouve donc avec un disque qui dispose de plus de morceaux pouvant survivre dans cette ère sauvage qu’est celle du streaming, mais présentant une cohésion plus faible.

C’était à craindre, mais Sick! souffre de la comparaison avec son prédecesseur, Some Rap Songs – qui reste l’un des meilleurs albums d’abstract hip hop de la dernière décennie. Néanmoins, Earl Sweatshirt prouve qu’il reste au-dessus de la mêlée lorsqu’il s’agit de capturer un instantané émotionnel. Son talent est toujours là, les productions anxiogènes également, mais il n’effectue ici pas de refonte complète, préférant n’effectuer un demi pas en avant en agrandissant la durée de quelques chansons seulement. Peut-être aurait-il été plus intéressant d’essayer de pondre un album de 40-45 minutes pour complètement se détacher de l’ombre de sa précédente oeuvre. D’une certaine façon, ce n’est pas rendre justice à Sick! que de l’analyser à travers le prisme de la politique des auteurs quand on connaît la qualité constante de la discographie dont il fait partie. C’est le jeu, ma pauvre Lucette : un artiste sortant un premier projet du calibre de celui-ci se verrait hypé comme jamais. Earl, lui, va devoir se contenter de quelques applaudissements polis, loin de l’effervescence provoquée habituellement par ses albums. C’est dur. Mais on est plus exigeants avec ceux qu’on aime. 

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