Fort à parier que Fdy Phenomen était loin de se douter qu’une phrase issue du morceau « Pire que ça », avec Djama Keïta, servirait de titre à un quatrième album intégralement produit par Frero Prod. Cette histoire commence il y a près de quinze ans, sous l’impulsion de Salim, membre du binôme de producteurs albertivillariens. Tel une graine qu’il a patiemment arrosé, le projet germe plus tard grâce à la proposition conjointe de son frère et de lui-même. À l’aboutissement, ce travail pensé en famille donne naissance à dix titres variés, marqués par des collaborations allant d’un membre du Saïan Supa Crew aux stars du ghetto, de La Cosca au Sixième Chaudron, pour ne citer qu’eux.
« Je suis plus qu’un rappeur / Je suis un chanteur de rap »
Un avenir en or
Fdy Phenomen débarque plein d’espoir à la fin de l’ère de Särcelite Miziks, après une formation de rappeur au sein de Rimeurs à Gage (Moci, JM Dee, Fouta Barge, Disiz la Peste), d’apparition à travers l’hexagone, le genre de parcours, qui n’a pas laissé indifférent Jérôme Kenzy Ebella et son équipe.
Aux côtés de Futuristiq, Fdy figurait parmi les nouvelles têtes d’affiche du label au A tréma, avant que l’aventure ne prenne fin. Il continuera son bout de chemin, après l’album Ça d’vait arriver (2002), remarqué par les auditeurs assidus du rap de l’époque.
S’ensuivit un retour à l’underground, ponctué par deux mixtapes, Le Charcutier (2006) et The Prequel (2013), entre lesquelles paraît le second album, Qui peut tuer la rage d’un assassin? (2011). Le troisième, Flamboyant voit le jour en 2018, suivi, quatre ans plus tard, de l’annonce d’un retour avec JMDee derrière les machines. Celle-ci aboutit à deux singles, « Le grand patronat » et « Heureusement », ainsi qu’à la mise en ligne d’une mixtape rétrospective de leur collaboration, toutes époques confondues, entre morceaux perdus et retrouvés…
En dressant cette frise chronologique de sa discographie, on pourrait penser que Fdy a fait le tour de son art et se contenter du contenu à disposition. Pourtant, l’artiste reste inspiré et trouve le moyen de le faire savoir.
La saga continue…
Après des années de collaboration, notamment à chaque sortie, le duo de producteurs Frero Prod (Soulkast, Sat, Alibi Montana, Ol Kainry & Dany Dan, L’Skadrille, Eklips) lui propose de produire un album complet. L’enregistrement est lancé dans une ambiance familiale, aux côtés de Salim et Karim. Chanteur de rap paraît en 2026 comme l’aboutissement d’un parcours pour ses auteurs, sans pour autant être envisagé comme une finalité.
Les préoccupations de Fdy demeurent les mêmes, tout comme l’effort de Frero Prod pour puiser dans la Soul afin de proposer des boucles et des voix samplées. La basse se fait moins présente, les vibrations recherchées chez l’auditeur se situant ailleurs. Sans le brusquer, ils parviennent à l’attirer dans les ambiances propres à chaque titre.
« Micro dans les gants et tes dents font du 360 »
C’est reparti, comme il l’annonce d’emblée sur l’egotrip « Patate de Mike ». Une introduction sur mesure pour mettre les poings dans les gants. Une bonne entrée en matière, à une phase légère près, propre au personnage : celle qui précède l’acupuncture. L’atmosphère se fait plus chaleureuse sur « OG Country Club », lorsque Phenomen retranscrit ses virées nocturnes, jusqu’à ce que le jour chasse le crépuscule et impose la nécessité de déposer son enfant à l’école. Les adeptes du c-walk apprécieront le côté funk de l’instrumental, que ce soit les touches de synthé ou la sirène, des éléments subtils venus tout droit du sable tiède d’Auber Plage, pour ride. Ce titre a la qualité d’être à la fois récréatif et efficace.
Ligne d’affront
Le premier featuring du projet réunit Fdy et Iron Sy, rencontré durant la période B.O.S.S. À l’image du Secteur Ä avec Première Classe, JoeyStarr eut pour ambition de s’appuyer sur sa notoriété afin de mettre en avant une nouvelle génération d’artistes à travers une compilation, avec l’aide de DJ Spank. Tandis que Fdy faisait la navette entre Sarcelles et le Jaguar Gorgon, Iron Sy resta longtemps affilié au collectif.
Sa présence ici demeure brutale et répond aux attentes dès que son nom apparaît en invité : il attaque sans détour rappeurs et personnalités médiatiques. L’instrumentale de « Borderline » se prolonge après les couplets et on ne boude pas notre plaisir : elle fait partie de celles qui restent en tête après l’écoute. La collaboration est à saluer.
C’est qui ?
Nefarius Binks est un rappeur affilié à Frero Prod, détenteur de ce qui allait devenir le titre « Chanteur de rap ». C’est donc tout naturellement qu’il est présent aux côtés de Sir Samuel et Fdy pour transmettre l’amour qu’ils portent au rap. On note également l’apparition remarquée de Cookie dans les chœurs, qui ne manquera pas d’imprimer sa présence sur les titres suivants. Un crossover bien mené, entre reggae et R&B dans l’intention.
Frero Prod propose un éventail large de productions. Ils s’amusent particulièrement sur « Denis », notamment avec les variations que l’on peut entendre sur les couplets de Soldat Yaya et de son père, Fdy, créant une nouvelle collaboration entre eux. Le morceau, à thème, personnifie la ville de Saint-Denis, comme le rappelle la voix empruntée de KoolShen et l’hymne de son groupe dédié à sa commune d’origine.
« Je suis un enfant Delafontaine »
Si Soldat Yaya rappe sur l’album, il n’est pas le seul membre de la famille impliqué : sa sœur Maina a participé à la création de la pochette. Elle joue également du saxophone sur l’interlude aux accents de Maybach Music, où Fdy déploie le chant lexical de son rap, comme s’il improvisait, accoudé au comptoir de son country club.
OG Heartbreak
L’improvisation n’était qu’un prélude à ce qui suivait. La place reste toujours laissée à la musique, notamment avec cette voix samplée sur « Toutes les femmes de ma vie ». À l’instar de Dinos Du mal à te dire feat. Damso et Rémy Laisse passer, qui reprenaient respectivement Pearl de Max de 109 et Alizée de Graines de Star, l’équipe s’inspire cette fois du girls band L5 issu du télécrochet Popstars. Ce choix, qui pourrait surprendre sur le papier, se révèle à l’écoute une réussite dans l’optique d’une chanson de rap : accessible tout en conservant son identité. Il s’agit littéralement d’un hymne à toutes ses relations, amicales, familiales et sentimentales.
« J’n’aime pas comment tu m’aimes » s’inscrit dans la continuité de ce qui semble former une trilogie. De l’interlude, qui sert d’introduction, aux deux pistes suivantes, le segment se révèle à fleur de peau. Le dandy y partage ses peines sur ce titre de rupture et fait découvrir une nouvelle voix sur l’opus, portée par Léonore.
Le chant des cimes
« Y’a Pas » agit comme un signal indiquant que l’album approche de sa fin. On perçoit une continuité avec les morceaux précédents, mais l’instrumental et l’interprétation apportent un surcroît d’énergie. Le MC pousse d’ailleurs la chansonnette dès le début. Ce titre constitue un juste milieu avec ce qui a été proposé jusqu’alors, mais, à l’écoute de ce qui va suivre, il semble parachuté. Le côté accessible de Fdy s’efface peu à peu, pour laisser place à une posture plus affirmée. On peut regretter l’absence de transition avec la dernière piste. Cookie rappelle, par ses chœurs, l’importance de cet élément dans ce type de projet, tout en montrant sa maîtrise lorsqu’elle monte dans les aigus. Une prestation remarquable.

Un défi à la destinée
Sans transition, l’alerte est donnée : voici le gros morceau de l’album, qui frappe par sa puissance. D’autant plus symbolique depuis le décès de Calbony Mbani, le 4 janvier dernier. « I.A.M » résonne différemment depuis sa sortie, quatre jours après l’annonce funèbre, dans les oreilles et les cœurs de ceux qui apprécient Ärsenik. Il ne s’agit plus seulement d’une réunion ni d’un titre en référence au groupe marseillais. Ceux qui ont eu l’opportunité de l’écouter l’été dernier, lors des premières écoutes de l’album et sans connaître les invités, se rappellent de leur surprise en découvrant chaque rappeur.
Shurik’n, Lino, Fdy, Calbo puis Akhenaton se succèdent, illustrant le temps qui passe et la constance de leur efficacité. L’alchimie est totale et confirme tout le bien que l’on peut penser d’eux : des entités toujours actives, sur scène comme en feat, notamment Chill et Lino qui répondent souvent à l’appel. Sur ce final, les autres ne font pas de figuration : Jo, Bocal et leur hôte livrent une performance dense et maîtrisée.
Le morceau déploie une pluie d’images sur l’histoire et l’actualité de l’humanité, à travers des métaphores sur l’existence humaine, dans les couplets et le refrain. Sur « Chanteur de rap », Phenomen affirme : je rappe ce qui me reste d’humanité — il met cette phrase en pratique dans ce dernier titre, où tous prennent position. Fdy y fait honneur à ses aînés.
« Je suis Impérial Afro Asiatique / Je suis Kinshasa / Je suis Nagasaki / Je suis Godzilla en plein Mississippi »
Orfèvre Music
Le Phenomen au mic aborde des thèmes qui lui tiennent à cœur, en y apportant son point de vue. Il puise là où il se sent à l’aise. Son flow flegmatique rend son style direct, tout en laissant transparaître une subtile profondeur dans ses paroles. C’est peut-être ce qui lui permet de ne pas se laisser enfermer sous une étiquette : lyriciste pur, rappeur street ou mélodiste simple. Un rappeur complet, capable à la fois de rimer et d’interpréter. Avec ce projet, il livre sa sortie la plus accessible à ce jour.
Chanteur de Rap est un album, loin de tout assortiment contre-nature, donc le fruit d’un travail organique pensé, comme une œuvre à part. Cohérent de bout en bout, au point que certaines pistes ne pourraient exister en dehors de l’album. Il donne son sens au titre qu’il porte et reste destiné à un public initié. Bien que le mot chanteur apparaisse, il ne s’agit pas d’une reconversion : le rap est présent sur chaque morceau.




