La Fève – ERRR

Critique

Un an après le projet KOLAF en collaboration avec Kosei, La Fève dévoile ERRR. Confirmant le potentiel suscité par l’excellent single Mauvais Payeur, la mixtape ne déçoit pas et impose l’artiste comme l’étoile montante sur qui parier.

Art communicatif

La Fève n’en est pas à son premier projet, mais il fait son entrée sur le devant de la scène (underground) avec cette mixtape, plus attendue que ses précédents opus. Le rappeur de Fontenay dépasse le million d’écoutes avec le single Mauvais Payeur, premier extrait dont le clip enregistre 400k vues en moins d’un mois. Des scores encourageants qu’il n’avait jamais atteint, et qui témoignent d’une réelle attente autour du projet ; pourtant accompagné de très peu de communication. Semblant suivre le mantra d’Alpha Wann qui déclarait fièrement « Qualité en guise de promo » sur APDL l’année dernière sur APDL l’année dernière, La Fève a préféré laisser parler une mixtape chirurgicale.

L’attention particulière accordée par l’artiste aux placements laisse penser qu’il y avait une certaine recherche de la démonstration. Son talent était déjà de notoriété commune, mais La Fève passe un cap dans cette mixtape : il sait que son atout réside dans sa voix si particulière, et dans ses placements intrépides. Il en déroule donc une palette diversifiée, passant des notes traînantes de SAOULÉ au débit incisif de KANYE WEST. Il prend même le temps d’offrir un long couplet introspectif sur LYELE OUTRO, une belle surprise.

Détermination

Dès l’introduction, le jeune rappeur assume sa soif de gloire :

« Ma le-gueu on était trop ne-jeu on voulait juste casser les cages comme Pauleta » – BELEK

Si l’on file la métaphore footballistique, il est évident qu’à 21 ans le rappeur n’en est plus à l’étape du centre de formation : il doit confirmer sur le terrain les espoirs placés en lui. Sur les 18 tracks, La Fève ne s’autorise donc aucune faiblesse et se comporte en parfait rookie, clamant sa différence dès qu’il en a l’occasion :

« Big La Fève je me sens seul sur ma wave » – OTW

Au long de l’écoute, l’artiste dépeint une version sombre de lui même. Il se décrit comme solitaire, presque aigri ; mais surtout plus déterminé que jamais à quitter cette vie de jeune égaré.

Cependant, son ambition cache une certaine paranoïa si l’on en croit le nombre de phases adressées aux « faux frères », aux « rats » et autres traîtres en tout genre. Cette facette suspicieuse est assumée par l’artiste, qui parle même d’un « penchant schyzo » dans NO HOOK, il avoue également être lui même « jaloux de tout c’qu’ils ont ». À l’écouter, la vie n’est donc qu’un immense panier de crabes où même les relations les plus fortes sont à surveiller de près.

Il pourrait s’agir de son expérience personnelle ou des désillusions qui accompagnent son entrée dans la musique et ses premiers succès. Quoi qu’il en soit, la trahison, présentée comme une menace constante, est un thème omniprésent. Elle semble être à l’origine du mental d’acier et de l’ambition de LaF.

Production cohérente

En bon représentant de la nouvelle génération, aux côtés d’artistes comme LaLa&ce ou Khali, La Fève était attendu sur ses choix d’instrumentales. Accompagné par une équipe de beatmakers riche en jeunes talents, La Fève affirme son goût pour la trap froide, aux basses lourdes et aux mélodies traînantes.

On retrouve son accolyte Gwapo sur plusieurs titres ainsi que Kosei et Freakey, qui s’offrent même une co-productions sur VOITURE SPORTIVE. Le reste du casting (D1gri, Jead, Bricksy, Daigo Tempo Once Again, DoomX, OGMael, Fakri, Denma, Timo Prod…) confirme l’idée selon laquelle il est parfois nécessaire de se tourner vers les projets underground pour trouver des productions rafraîchissantes, qui portent encore l’envie de se renouveler.

Par ailleurs, il est essentiel de souligner l’attention accordée aux transitions entre les productions. C’est un procédé répandu mais particulièrement réussi sur ERRR, d’autant plus au vu du grand nombre de producteurs. Une direction artistique homogène se dégage du projet et contribue à lui créer une aura : tous les acteurs de la tracklist semblent travailler main dans la main pour porter leur vision. À la manière de la Fève qui porte sa progéniture sur ses épaules sur la cover.

Mieux vaut être seul que…

Si l’on peut excuser beaucoup de choses au rappeur de Fontenay pour l’originalité de ses flows et la maitrîse de sa voix atypique, il est plus difficile de justifier son manque d’exigence quant aux featurings.

La Fève propose toujours des projets dont les invités se comptent sur les doigts d’une main. Le public s’attend donc naturellement à des collaborations uniques, marquantes. Pourtant, le niveau des featurings a tendance à décevoir cette fois. Les invités ne sont pas mauvais, mais ils auraient pu être excellents. La rareté des collaborations offertes par La Fève aurait dû faire de ces quelques morceaux des rendez-vous incontournables.

Le couplet de $ouley sur CASTRO ne répond pas aux attentes. L’écriture de l’invité est d’autant plus décevante que son refrain est efficace : la référence à la manière qu’avait Fidel Castro de porter deux rolex est davantage en phase avec l’univers du projet que des lines comme « cicatrices, pas d’tattoo », qui sonnent plus galvaudées et moins subtiles.

De même, S-teban offre un superbe refrain au morceau VVS avant d’anéantir immédiatement ses efforts sur le couplet qui débute par « J’voulais son gros boule, trop dans l’re- fou j’voyais trop flou ». L’écriture ne fait pas tout, et il est évident que l’on peut sublimer des lignes moyennes si elles sont incroyablement déposées sur l’instrumentale. Malheureusement, les performances en dent de scie de ces deux invités tendent à constituer un des rares mauvais points de l’album. La Fève aurait pu faire preuve de plus de sévérité lors du choix des featurings.

A contrario, Zamdane dévoile un très bon couplet et refrain dans VOIR AILLEURS. Cela enrichit indéniablement la mixtape, et par extension, prouve à quel point les autres collaborations ne sont pas au (même) niveau.

De cohérence à redondance

Si La Fève déploie un large éventail de style, épaulé par les productions variées, sa plume a davantage tendance à se répéter. Garder la même ligne directrice est essentiel car elle apporte de la cohérence aux morceaux et empêche de s’éparpiller. Cependant, toute la difficulté de l’exercice consiste en la recherche du point d’équilibre entre le fil rouge et le besoin de renouveau qu’exige un projet de 18 titres.

Sur ERRR, le point d’équilibre semble avoir été manqué, et certaines répétitions se font sentir. L’image que tisse La Fève au cours de la mixtape est claire : il se présente comme une silhouette trainante dans la ville, à la recherche du moindre moyen de s’enrichir ou de prouver qu’il est le meilleur rappeur. Néanmoins, il utilise les mêmes idées et procédés pour peindre son tableau, ce qui rend certains passages de l’histoire dispensables.

Toutefois, ERRR est un très bon projet. Ces légères lacunes sont normales pour un artiste qui, malgré l’attention qu’il suscite, reste jeune. La Fève grossit les rangs des rappeurs atypiques qui prouvent que l’ère du streaming permet de trouver un public à l’aide de travail, de qualité et d’une équipe déterminée. La Fève passe un cap, et mérite de voir ses efforts répercutés sur l’accueil de la mixtape.

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