Nekfeu – Les étoiles vagabondes

Critique

Près de trois ans après la sortie de Cyborg, Nekfeu effectue l’un des retours les plus attendus de l’année avec Les étoiles vagabondes. Et pour cela il a mis en place une promotion originale en accompagnant l’album par un film au cinéma en une séance unique, comptabilisant pas moins de 100 000 places vendues. Au sortir du film, aux alentours de 21h30, l’album est dévoilé sur les plate-formes de streaming, tranchant avec minuit, l’horaire habituel de sortie. L’album sortant ainsi directement après le film, Nekfeu propose un enchaînement. Pour analyser l’album Les étoiles vagabondes, il est également important d’en faire de même avec le film qui va de pair.

Un film intéressant

C’est la première fois dans l’histoire du rap français qu’un album sort avec un film en même temps au cinéma. Le film est d’ailleurs très bon. Nous y retrouvons les coulisses de la conception de l’album, comme l’avait fait Vald avec XEU le doc, sorti un an après XEU. Sauf qu’ici, cela nous est présenté directement, et de manière plus poussée, plus carrée. Le film commence donc avec un Nekfeu en plein doute, déprimé, en panne d’inspiration. Il nous explique qu’il n’arrive plus à écrire, qu’il a passé une année de disette artistique. Pour se relancer il est donc parti sur l’île natale de son grand-père en Grèce, puis à Tokyo pour démarrer réellement le processus créatif de son album. Nous le voyons donc enregistrer plusieurs morceaux, dont le banger Menteur Menteur juste avant une grosse soirée. Fait intéressant également, il a ramené des violonistes japonais directement en studio pour enregistrer sur son album. Une démarche louable et intéressante artistiquement.

Cette démarche sera réitérée à la Nouvelle-Orléans, autre lieu où il est parti travailler l’album. En effet, Nekfeu invite un sans-abri à enregistrer sur son projet, en faisant une sorte de batterie avec des caisses, dans des conditions un peu précaires. Toujours à la Nouvelle-Orléans, un jazzmen et des chœurs participent à l’enregistrement de l’album pour le titre Ciel Noir. Au-delà d’une connexion artistique, nous retrouvons une réelle connexion humaine en voyant les échanges entre les différents participants de cette œuvre, tout comme le featuring réalisé avec Damso. Nekfeu est donc allé à sa rencontre à Bruxelles pour enregistrer ensemble en studio. Nous y retrouvons encore des échanges humains intéressants avec des discussions sérieuses, puis une réelle mise en place d’alchimie lors de l’enregistrement du son.

En bonus nous retrouvons également l’enregistrement de son refrain présent sur l’album de 2zer pour le feat avec S-Crew, enregistré derrière un lit contre un mur, chose étonnante. Le film nous a donc montré la conception précise de l’album, l’état d’esprit de Nekfeu et ses différents voyages que ce soit en Grèce, à Los Angeles, à Tokyo, à Bruxelles ou à la Nouvelle-Orléans. En cela le film se révèle donc très bon, en dehors du discours moralisateur parfois exagéré et pesant. Connaissant ainsi la conception de l’album en détail, l’auditeur peut s’attaquer à l’écoute du projet en lui-même. Et ici, c’est bien moins reluisant…

Un album plat

Le côté voyage représenté dans le film se retrouve justement beaucoup moins sur l’album. Nous sentons l’influence jazzy de la Nouvelle-Orléans sur Ciel Noir, l’influence grecque sur Oyà Kayà et japonaise sur Pixels grâce à Cristal Kay, mais en dehors de cela les influences des différents pays se retrouvent vraiment rares. Le featuring de Cristal Kay étant du déjà vu en plus de cela car celle-ci était déjà présente sur Cyborg, pour un morceau finalement moyen et oubliable comme sur son projet précédent. La tentative d’influence japonisante se retrouve sûrement sur Takotsubo par son titre et son instrumentale, mais le morceau se retrouve cependant très fade et ennuyeux à écouter, à l’image de l’album.

A propos de la production, il faut néanmoins relever une belle évolution. En effet l’album est bien produit comparé à l’album précédent, et cette amélioration se doit sûrement à la diminution de la présence de Hugz Hefner, habituel beatmaker de Nekfeu, qui se retrouve extrêmement fade et banal dans ses productions. En dehors de cette évolution, nous n’en retrouvons que trop peu de la part de Nekfeu. Celui-ci a tenté de s’ouvrir au chant sur Alunissons, pour un rendu finalement raté à cause d’une mauvaise maîtrise du chant. L’essai est cependant louable. Il demeure aussi plus dans l’egotrip sur l’album avec les titres comme Menteur Menteur, Cheum ou Voyage Léger (avec d’excellents adlibs de Niska), qui sont tous de très bons sons. Le titre Koala Mouillé également dans ce registre banger marque cependant le point de trop, n’étant qu’un filler oubliable, passant après les précédents sons de ce genre. En dehors de cela, nous retrouvons le Nekfeu habituel, un flow répétitif et dépassé, une voix sans émotions, de la multisyllabique à en dégoûter, et tout ce qui va avec.

Les titres comme De mon mieux, Le bruit qui court, ou 1er rôle en sont de bons exemples, étant des morceaux soporifiques avec un flow terriblement ennuyeux de Nekfeu, qui rappe uniquement pour rapper sans aucun relief, totalement inintéressant pour l’auditeur. Il en va de même pour le morceau Dans L’univers avec Vanessa Paradis, où son invité réalise une performance bien mauvaise, avec une voix sans la moindre beauté, pour au final ne transmettre aucune émotion à l’auditeur si ce n’est l’endormissement. L’idée du morceau était pourtant bonne, et aurait pu être mieux réalisé avec une bonne chanteuse comme Lolo Zouaï ou Bonnie Banane. En terme de chant émotif, Nemir ajoute cependant bien sa pierre à l’édifice sur Elle pleut, une jolie ballade romantique dont Nekfeu a l’habitude. Parmi les défauts de l’album, il est également important de reporter l’utilisation insupportable de son tag ressemblant fortement au tag « six » de Drake, n’apportant aucune touche originale, frôlant même le grossier.

En ce qui concerne les featurings purement rap c’est une réussite comme le gros duo avec Alpha Wann sur Compte les hommes, très technique comme à l’ancienne et une belle référence à Lunatic pour couronner le tout, et un featuring avec Damso qui fait le travail même si les deux ne se foulent pas vraiment, l’alchimie mise en place est louable et les performances restent bonnes. Nous nous retrouvons donc avec un album musicalement pauvre qui n’a pas grand-chose à nous proposer en dehors des violons japonais et des chœurs accompagnés de saxophone de la Nouvelle-Orléans. Pour ce qui est du reste, Nekfeu reste sur ses basiques la plupart du temps, ce qui est ennuyeux et n’apporte absolument rien d’intéressant en 2019. Les quelques efforts d’évolutions sont à souligner, mais ne comblent malheureusement pas des redondances présentes depuis des années, qui alourdissent l’album et le rendent désagréable à écouter.

Une écriture bancale

Pour ce qui est du reste, nous retrouvons du Nekfeu habituel. Souvent de la multi-syllabique à outrance, bien qu’il le fasse moins sur cet album, un abus de complexité de ses phrases pour paraître intelligent, étant un des problèmes majeurs du monsieur qui a trop souvent tendance à exagérer la forme par rapport au fond. Dans ses thèmes il a peu évolué, parlant souvent des femmes également, de manière trop mielleuse parfois « elle me donnera son oui et elle prendra mon nom », de manière jolie et métaphorique d’autres fois « j’ai été patient, réunissant chaque cil qui se détachait quand tu pleurais, pour en faire le plus joli des pinceaux ». A l’image de ce dont Nekfeu est capable, du meilleur comme du pire.

Nekfeu a également bâti sa réputation de rappeur sur une écriture assez poussée. Il est donc évident de l’attendre au tournant dans ce registre. Et bien il nous offre ici un bilan en demi-teinte, à l’image de l’écriture sur l’ensemble de sa carrière. Dans ce domaine, il est capable du meilleur comme du pire. Même de ruiner un bon morceau, comme c’est le cas sur Cheum.

Les étoiles vagabondes est donc un album décevant, plutôt terne et ennuyeux, autant dans la musicalité que dans les lyrics. Trop peu d’évolution présente, hormis la production, et Nekfeu se contente trop de son flow habituel et ordinaire, ne changeant que pour être plus dans le chant ou l’egotrip, tentatives salvatrices d’une redondance prolongée. Lyricalement il n’ajoute pas de nouvelles cordes à son arc, revenant souvent sur les mêmes thèmes peu approfondis. Le film accompagnant l’album est néanmoins un excellent point, très intéressant à exploiter si cela se démocratise.

Malheureusement le projet ne suit pas derrière, après trois années d’attente il laisse un goût de trop peu car Nekfeu n’a pas progressé. Il est possible de se demander si il progressera un jour, lui qui semble tout de même limité musicalement. Un bien triste constat pour un rappeur pourtant initialement très bon, qui ne s’adapte que trop peu à son temps, sonnant parfois dépassé en 2019. De là à suggérer un arrêt serait quand même beaucoup, mais pas injustifié. A voir si le fennec est capable de revenir avec cette fois-ci un réel album vraiment solide.

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