Slowthai – TYRON

Critique

Slowthai a connu une année 2020 très compliquée. Lors des NME Awards, le comportement trop entreprenant du rappeur envers l’hôte (et humoriste) Katherine Ryan a fait débat. Visiblement alcoolisé, Slowthai finira la soirée par une altercation physique avec un spectateur. Il se fera ensuite escorter vers la sortie par la sécurité. Ses mots d’excuse les jours suivants n’y ont rien changé : la « cancel culture » s’est emparée de l’affaire. Au bord du gouffre et épinglé pour misogynie, le rappeur -à qui tout réussissait jusque-là- devait frapper fort, pour tourner la page et en écrire une nouvelle. Chose accomplie avec TYRON.

L’album se divise en deux parties bien distinctes : les 7 premières pistes incarnent la folie de Slowthai et l’horreur. Elles sont orthographiées en majuscules. Le projet débute avec l’agressive 45 SMOKE, chanson egotrip qui ne désoriente pas l’auditeur. Fidèle à lui-même, Slowthai alterne les flows à merveille. Il évite de devenir redondant avec un morceau qui avait pourtant tout pour l’être, grâce à sa courte durée et le changement de beat.

Invités de marque

Il est également question de variation d’instru dans CANCELLED, un autre son egotrip. Skepta ouvre le bal sur une production catchy à base de flûte, mais c’est bien Slowthai qui tire le mieux son épingle du jeu. Il intervient de façon toujours aussi agressive et propose l’un des meilleurs couplets de l’album. Le rappeur se réfère à la polémique des NME Awards, et comme le titre du morceau le laisse penser, il s’agit d’une critique de la « cancel culture ».

Souvent inspiré par la pop culture et le cinéma, Slowthai délivre des visuels somptueux qui sont indispensables à l’univers bâti. Le clip de CANCELLED rend principalement hommage à des films cultes d’épouvante (American Psycho, US, Massacre à la tronçonneuse, Freddy Krueger dans Les griffes de la nuit). Ce visuel renforce considérablement l’aspect horrifique que l’artiste distille dans cette première partie du projet. Jamais avare en humour, il prend même le soin d’y placer une référence à la saga parodique Scary Movie.

Le clip de MAZZA est un autre hommage au cinéma. Slowthai aborde brièvement la dépression, il traite surtout de l’une de ses conséquences : l’utilisation de drogues dures. Assez logiquement rejoint par A$AP Rocky, les deux artistes se mettent en scène lors d’un clin d’oeil à Las Vegas Parano. Mazza s’impose comme un morceau coloré et entêtant, l’un des principaux moments forts de TYRON.

Baisse de niveau et transition

La suite demeure moins glorieuse. VEX est un autre morceau qui se veut humoristique, mais qui n’offre pas de vraie plus-value au projet, tant musicalement que textuellement. WOT, quant à lui, est très bien produit. Son principal défaut réside dans sa durée (48 secondes). A$AP Rocky était censé faire un couplet, cependant selon Slowthai, il n’a pas eu le temps. Le Britannique a jugé bon de sortir un morceau inachevé qui laisse des regrets. DEAD permet au rappeur d’exhaler son rapport à la mort, toujours en mêlant arrogance et légèreté. Là encore, il s’agit d’une chanson peu intéressante qui peine à se démarquer des précédentes. Les trois ont des allures de fillers, et forment le passage le plus faible du projet.

Fan service oblige, Slowthai est globalement resté dans sa zone de confort à ce stade-ci, en proposant des morceaux aux inspirations grime/punk. Ils auraient pu retourner les foules, dans un monde où les concerts ne sont pas utopiques. TYRON prend un virage très intéressant dès la 7e track : PLAY WITH FIRE fait office de lien entre les deux parties de l’album. Sur une production beaucoup plus proche de la pop, Slowthai se confie davantage (la pauvreté, son enfance, les insomnies…). Un énième changement de prod vient compléter la transition vers la seconde moitié du projet.

Plus sombre, plus colorée

De la 7e à la 14e piste, les titres apparaissent en lettres minuscules. Celles-ci font paradoxalement la grandeur de TYRON. Les feats sont plus nombreux, les productions plus diversifiées. Slowthai épate dans un style mélangeant pop alternative, rnb et rap. Grâce à sa richesse musicale et son accessibilité, cette seconde partie du disque est beaucoup plus pigmentée que la première. La cover l’illustre parfaitement, les couleurs donnent une ambiance apaisée à côté du cadavre de Slowthai. La flèche dans son crâne et la pomme posée dessus font référence au mythe de Guillaume Tell.

La pomme est omniprésente dans TYRON. Le Britannique l’évoque dans i tried :

You’re fucking with templars crusading through the ends
Forbidden fruit tastes the best with no trespass on the fence

Le fruit défendu est la métaphore religieuse. Elle symbolise tous les interdits que le rappeur a dû braver pour s’en sortir. Il est certain que ses péchés lui coûteront une place au paradis :

As morbid as it seems, I’ll never wake up from this sleep
If Hell’s meant for sinning, Heaven’s never been for me

L’artiste semble contempler la mort, et ces pulsions suicidaires ont pour cause, entre autres, la monotonie de la vie. Il l’explicite dans terms en compagnie de Dominic Fike et Denzel Curry. La présence du second est presque anecdotique : il complète le premier sur le refrain. Il y avait mieux à espérer de cette nouvelle collaboration entre Slowthai et Curry, d’autant plus que TYRON se rapproche de ce que le rappeur floridien proposait dans l’excellent TA13OO.

Dans nhs (sigle de National Health Service, le service national de soins médicaux au Royaume-Uni), Slowthai affirme que rien ne doit être pris pour acquis. Selon lui, il n’aurait pas fallu attendre une pandémie mondiale pour applaudir le personnel hospitalier. Il faut faire la part des choses : pourquoi démoraliser à cause de ce que l’on n’a pas, alors qu’on peut être reconnaissant de ce que l’on a ? Le morceau s’impose à la fois comme l’un des plus déprimants et optimistes du projet. Le titre push se veut aussi donneur de conseils. Ici, la chanteuse Deb Never (que Slowthai considère comme sa soeur) offre une bouffée d’espoir à travers son refrain :

Hard are the days he learned to know
The calm comes after the storm

slowthai péché originel

L’amour avec un petit ‘a’

La pomme rouge est également symbole d’amour, que Slowthai considère comme un fruit pourri. Il est question de séparation dans feel away. Certains couples essayent tant bien que mal de résister aux épreuves de la vie. Ils vont jusqu’à mettre au monde un enfant, avec espoir que les liens se resserrent. Mais cela ne marche pas obligatoirement, les sentiments peuvent se tasser quoiqu’il arrive. Le clip représente bien cette situation. Slowthai se met dans la peau d’une femme qui va accoucher et qui se fait abandonner par l’autre géniteur de l’enfant.

La production monotone de Mount Kimbie est enrichie par les chants de James Blake. Il s’agit aussi de séparation à cause de la mort : Slowthai a sorti ce morceau le jour de l’anniversaire de son frère décédé, et le lui a dédié. feel away représente l’apogée artistique et émotionnel de TYRON. Le disque s’achève sur adhd, Slowthai s’exprime sur ses troubles de l’attention qui donnent lieu à la folie ou la psychose. La boucle est ainsi bouclée, la chanson fait transition vers la première partie de l’album, et lui offre par conséquent du replay-value.

TYRON porte bien le prénom de son auteur, puisqu’il se livre comme rarement. Bien que l’album soit imparfait, il s’impose parmi les meilleurs de 2021 et laisse entrevoir un potentiel sans limites chez Slowthai.

Rotka
Life's a bitch and then you die

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