Sofiane – La Direction

Critique

© Antoine Legrand

À l’instar de Zinedine Zidane en égérie du parfum Eau Sauvage de Christian Dior, Sofiane Zermani apparaît accompli. La pochette de son album sobrement appelé La Direction, symbolise une réussite professionnelle. Un accomplissement à travers sa passion, qui l’a propulsé dans un cercle inatteignable.

 

 

Bilan des compétences

L’établissement Affranchis Music, érigé en vitrine, permet d’afficher les éléments de son ascension. Un rap explicite, mélodieux et aux refrains festifs. C’est ainsi depuis la signature d’artistes. La Direction sort dans cette ère, après la mise en orbite de certains sur Madame Courage et IDF, disponibles sur l’album Affranchis. Fort de l’expérience acquise auprès de ses compères, Sofiane n’abuse pas de leurs formules. Ce qui est un bon point. Tête de file du roaster, il reste pour autant perfectible.

La Direction aurait pu l’asseoir définitivement sur le siège du boss musical. Il n’en est rien. La volonté semble même ailleurs. C’est une marchandise dont les exigences se traduisent par la mise en avant d’un statut, loin de toute volonté artistique. L’avantage est la transparence affichée. L’inconvénient reste qu’il correspond plus à un reportage où il exprimerait sa présence dans le rap. De manière moins impliquée devant le micro. Des dirigeants d’entreprises au parcours similaire, proposeraient les mêmes thématiques, s’ils devaient confectionner ce type de produit.

Cahier des charges

Sur une production épique digne d’un péplum, Sofiane en introduction déchaîne les enfers avec Zidane [produit par Tarik Azzouz]. L’egotrip fait partie de ses meilleures armes et il va heureusement s’en donner à cœur joie sur l’album. La qualité reste au niveau avec American Airlines [Therapy], délivré en février dernier. Le clin d’œil à la comédie musicale Starmania, est réussi dès la première phrase du refrain, qui ouvre la piste. Sch compose un duo efficace avec le rappeur du Blanc-Mesnil.

Dans la même veine, on retrouve un treizième épisode de #jesuispassechezso avec XIII [Seezy]. Sofiane balance un couplet arrogant sur une production toute trouvée, avec un flow qui renvoie à Mac Tyer. Le pont de fin est en dessous de ce qui a été envoyé avant. Cette sensation va se produire sur la plupart des refrains qu’il va assurer (Attrape-moi si tu peux, Monsieur Alexandre, Traumatisé, C’est la loi) à l’identique.

Les instrumentales sont bien choisies et accompagnent l’artiste dans la démonstration de son trafic d’influence. Paradoxalement, ça sonne plat dans l’habillage musical. Les producteurs attitrés retranscrivent le style maison, Nock-Pi et Zeg-P en tête, pendant que d’autres (Voluptik, L’adjoint, Skenawin Music) viennent apporter quelques nuances.

« Rater tout ce qu’on fait / Je sais ce que ça fait / Et tout réussir je sais ce que ça coûte » [Zidane]

Culture d’entreprise

Les esprits sont mafieux sur Bout de papier, qui s’ajoute aux différentes participations entre Sifax et Sofiane. On retrouve cette atmosphère sur chaque featuring, avec de grosses sonorités pour coller à la tendance. Depuis le début de l’album, on sent l’ombre de Soolking planer sur les refrains. Sur Nouveaux parrains, il vient naturellement prêter main forte à Fianso. Une énième démonstration de force d’AM, avec les phases propres à son style qu’il arrive à répéter sans les user : « je voulais rien leur prendre / ils m’ont tout donné », « c’est plus des labels qui me signent / c’est moi / je signe des labels ».

Ce qu’on retiendra de cette collaboration, c’est la volonté d’allier la fête à l’imagerie du grand banditisme. Le clip de Nicolas Noël, reprend la thématique de réunion d’artistes, mise en images par Daniel Kaufman pour I Got Keys (DJ Khaled feat Jay-Z & Future). Cette ambition de faire comme les références. On pourrait continuer la comparaison, toute proportion gardée, entre Shawn Carter et Fianso, mais il est trop tôt pour en juger.

Zeguerre donne une bonne impression de son univers sur C’est la loi, reste à savoir ce qu’il donnera sur un projet entier. Si un sous-titre devait accompagner l’album, ce serait « laisse-les faire des singles d’or / c’est dans auteur qu’on les tartine » dans J’te raconte pas [Kikow].

Le flow et la voix de Kenem, sont assez atypiques pour le trouver intéressant, même s’il rappelle deux autres invités. Le S pour la partie vocale et le rappeur lyonnais dans le contenu des paroles. Sofiane a le mérite depuis Heuss l’Enfoiré, de mettre en avant des profils singuliers dans la forme.

« Je ne suis pas dans leur Game Of Thrones / On a déjà racheté le château » [Traumatisé]

Full option

So a le mérite de rapper son quotidien professionnel. Il en rajoute comme tout bon rappeur sur sa nouvelle vie et les avantages que ça lui apporte. Les couplets sont propres techniquement, tout comme l’interprétation est fluide, mais il nous ressert le même contenu à chaque titre.

Il donne l’impression de réussir les morceaux, quand il se livre moins que lorsqu’il s’affiche. Cela est crédible dans les faits, mais artistiquement, ça sonne déséquilibré. À la limite du vulgaire, car il perd la finesse qu’il semble vouloir présenté désormais, notamment sur la photo de David Delaplace. Une exposition à double tranchant. Cela peut être dû à l’idée que chacun se fait de gagner beaucoup d’argent. La thématique lancée sur IRF est intéressante, mais par manque de développement, paraît bâclée. Elle alimentera les forums de complotistes, qui feront sourire le rappeur.

Les autres réussites sont Case départ et Windsor. Le premier, c’est par la sincérité qui se dégage du titre. Sofiane se livre sans forcer, par exemple, sur l’utilisation du chant, qui correspond à la variété. Ce n’est pas totalement juste mais on reconnaît une envie de dégager une voix naturelle.

Sur le second, c’est sa capacité à rapper et donner du fond à ses textes. De les rendre construits et inébranlables. Il réunit toutes ses phases qui sautent aux yeux pour démontrer le pouvoir acquis. Ce pouvoir qui ne doit pas se partager. Il abuse du namedropping, mais cette conclusion correspond à un générique de fin. À la place des membres de l’équipe d’une œuvre, on a droit aux influences et objectifs du rappeur. Ça paraît facile pour lui, mais correspond aux avantages de son rap, qu’il sait appliquer.

Pyramide de Maslow

Avec toute cette démonstration de force qu’il exerce au long de l’album, Sofiane paraît limité dans la proposition musicale. Sa carrière de rappeur passe au second plan. Son rôle se définit à la tête de l’empire qu’il partage avec son associé. Il a l’esprit dans l’administratif avec le souhait d’inscrire le nom Zermani dans l’histoire. La musique a été un moyen d’obtenir des outils et de resserrer les boulons. Reprendre des expressions populaires reste une force de Fianso, mais cela ne suffit plus.

Dans son ascension, il ne prend pas les risques qu’on peut attendre de sa part. Les ambitions notables se limitent à la participation de Tarik Azzouz (quatrième fois) et SCH (une première). La fougue a laissé place à quelque chose de bien plus calculé ou de paresseux selon le morceau. Malgré la réussite des deux premiers titres, il fait rimer sur chacun les noms, tsigane et Zidane. Celui du footballeur revient sur la troisième piste. La construction de l’album est quasiment identique au précédent qui était trop long, à deux tracks près. On peut retrouver des équivalents sur les deux projets. La reformulation de « 90 minutes sur le banc / 300 000 albums dans les arrêts de jeu » [Sous contrôle] est faîte sur Attrape-moi si tu peux. La vie qu’il décrit correspond à sa réalité, ce qui est respectable. Il ne reste plus qu’à trouver comment donner de l’intérêt à cela en musique.

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