Vald – Ce monde est cruel

Critique

Après une longue attente, Vald est de retour avec son troisième album studio intitulé Ce monde est cruel. Pour introduire son nouvel opus, le V nous a présenté un single unique, Journal Perso II, faisant suite à son morceau Journal Perso qui figurait sur sa mixtape NQNTMQMQMB. Produit par Seezy et Sofiane Pamart, le morceau nous montre un Vald dépressif, au flow millimétré pour nous délivrer des statements, plutôt véridiques et bien écrits, sur la cruauté de ce monde. Le clip illustre totalement cet état d’esprit, où le rappeur est représenté écorché vif, tuant les occupants d’une station essence avant d’y mettre le feu. Il annonce donc par la suite le nom, la cover et la date de l’album, disponible en quatre éditions physiques avec chacune un bonus, en plus de la version standard. S’ensuit une promotion à travers le monde pour étendre la visibilité de son album. La précommande des éditions physiques se retrouvera être une réussite puisque tous les exemplaires seront écoulés. Lors du planète rap pour son album, il dévoile de manière originale la tracklist, et tease l’attente jusqu’à son maximum autour des featurings, pour faire monter la hype à son sommet. En plus de cela, il bat le record de temps en freestyle de cinq minutes, allant jusqu’à 38 minutes de découpage d’instrus intensif. Le rappeur est donc prêt pour nous livrer un album qui doit affirmer sa consécration.

Une production de haute volée

Avant de s’attarder sur les performances de l’artiste, il est d’abord important de signaler l’excellente production de l’album. Produit entièrement par Seezy en dehors de deux morceaux, l’album montre bien que le jeune crack fait partie d’un des meilleurs beatmakers dans le paysage du rap francophone. En effet, celui-ci a encore progressé en étendant sa palette artistique, faisant preuve d’une versatilité assez marquée. Là où la diversité de productions sur XEU était plus restreinte, celle sur CMEC est bien plus variée. Ainsi, nous pouvons passer d’ambiances brutales à mélodieuses tout en naviguant entre ambiances festives et mélancoliques. Et dans tous les styles abordés, la qualité ne baisse jamais. Seezy rempli son rôle dans toutes les tâches.

Nous pouvons le voir dès l’intro, Poches Pleines, une production minimaliste qui se veut laisser la place à Vald d’exercer son mcing dans les meilleures conditions, ou encore sur Pensionman. Malgré cela, le souci du détail n’est pas ignoré puisque chaque élément sont placés au bon endroit, où chaque élément ressort, que ce soit la lead, les lignes de hi hats ou encore les grosses drums bien appuyées. Seezy nous montre également son talent pour retranscrire des atmosphères brutales dans ses productions, lui qui vient de base du rock/métal, sur des morceaux comme ASB ou NQNTMQMQMB où il transmet une énergie puissante véhiculée par des drums puissants, des lignes de hats agressives et des leads incisives. Il a encore progressé dans ces ambiances, elles qui étaient déjà maîtrisées sur XEU, et va s’inscrire ici maintenant comme l’un des meilleurs beatmakers dans ce domaine si ce n’est le meilleur, où il nous montre qu’il a sûrement la palette de drums la plus puissante dans le game avec Ikaz Boi.

Cependant, ce n’est pas la seule corde à son arc, comme nous pouvons le voir sur l’album. En effet, il s’est diversifié comme dit auparavant, notamment sur sa première utilisation d’un changement d’instru dans un album de Vald sur NQNTMQMQMB, mais aussi sur des tentatives plus mainstream avec des keys fédératrices comme sur le morceau Ce monde est cruel, sans pour autant délaisser sa patte avec ses drums si caractéristiques, qui restent tout de même puissant même sur un morceau qui se veut plus ouvert. Cet aspect est présent sur plusieurs autres morceaux comme Halloween, où un côté très entraînant est ajouté pour captiver l’auditeur. Keskivonfer confirme aussi la présence de ce côté mélodique, qui a déjà été essayé sur NQNT33 avec notamment un morceau comme YAX3 dans la même veine, mais en plus abouti ici. Mais il n’est pas question de se reposer uniquement sur des formules simplistes.

Sur l’album, plusieurs influences sont mélangées sur une seule même production parfois, à l’image de Ma Star par exemple, savant mélange entre inspiration afro-carribéenne avec une lead très à propos, mais couplée à des drums très orientés rap et des keys plutôt pop, donnant finalement un mélange hybride entre ces multiples influences. Il en va de même pour Ignorant, où la lead reprend une mélodie bretonne mais est entouré d’élements trap, toujours avec ces grosses drums. Les drops sur l’album se veulent aussi très impactants, à l’image de Dernier Retrait par exemple. Même sur les bonus, nous ressentons une atmosphère créative comme sur Casimir et Doli, dont les productions sont très sombres, voire limite anxiogènes et angoissantes. Des risques sont donc pris, comme sur J’pourrai également, une production dont Vald n’avait pas encore exploré le style, avec une guitare rappelant ce qui se fait de l’autre côté de l’Atlantique, notamment par Wheezy et Turbo qui ont bien influencés avec cette atmosphère présente dans la musique de leurs artistes Gunna et Lil Baby.

Et même lorsque ce n’est pas Seezy à la production, une plus-value est rajoutée à l’album, notamment par Ponko sur Pourquoi, ambiance très sombre et fumeuse, où le producteur belge se détache directement par sa touche artistique, avec notamment sa ligne de hi hats reconnaissable entre mille, comme c’est aussi le cas sur Casimir. La production de l’album étant donc rondement exécutée par Seezy en grande partie, son acolyte Vald va pouvoir s’illustrer aisément en adoptant les bons flows, lui qui a une alchimie si forte avec son beatmaker phare.

Des performances époustouflantes

Ne passons pas par quatre chemins, Vald est plus aiguisé que jamais rapologiquement sur cet album, lui qui était déjà très affûté sur ses albums précédents. Il nous en fait la démonstration dès l’introduction, où il multiplie des flows plus créatifs les uns que les autres, avec une justesse à chaque fois parfaite. En effet, il prend pas moins de neuf flows sur le morceau, dont quatre uniquement sur la première minute. Ajouté à cela une maîtrise de voix irréprochable et une interprétation au top, et nous avons une prouesse toute à fait remarquable, tout en placement, en fluidification de flow, en découpage d’instru et en kickage mettant en relief une diction de mots excellente. La démonstration continue sur NQNTMQMQMB, où Vald opte cette fois pour un flow plus rapide, très bien délivré, sans le moindre accrochage. Son compère Suikon Blaz AD n’est également pas en reste puisqu’il délivre une performance tout aussi bien exécutée sur le changement d’instru.

Il démontre également une créativité impressionnante dans ses flows rappés, comme sur Pensionman. Hormis les variations encore une fois nombreuses, il emprunte des flows inédits, avec une élasticité remarquable, un impact très percutant et parfois des passages plus incisifs. Il étire même par moments ses lines en une déconstruction rapologique mais conserve tout de même une musicalité intrinsèque qui va captiver l’auditeur. En plus de passages plus rapides et de multi syllabiques tout à fait bien utilisées sans en abuser, Vald nous montre sur un seul morceau la richesse inouïe de son rap.

Sur tous les autres morceaux rappés de l’album il reste constamment à un niveau assez fou, comme sur Ignorant où il délivre encore une fois de manière très juste sans s’arrêter, avec un traitement de voix millimétré. Sur Dernier Retrait il opte pour un flow plus calme, où il canalise son énergie dans son flow, le rendant plus charismatique que jamais dans sa voix, doublée de légers filtres marquant la musicalité de ses flows. Enfin, sur ASB, il fait preuve d’une puissance folle dans son flow avec un début très agressif, avant de prendre une voix un peu troll, comme sur Rappel, avant de reprendre une voix et un delivery sauvage, rappelant sa performance sur Seum, tout comme sur le refrain.

Cependant, sur cet album Vald n’a pas seulement progressé sur ses flows rappés mais également sur ses flows mélodieux. Ce monde est cruel, morceau éponyme en est un bon exemple, où il emprunte des mélodies parfaitement catchy, avec un refrain semblable même à un hymne, se voulant très fédérateur, appuyé par un autotune si caractéristique à sa musique. En effet, ses vocals se veulent un peu « imparfaits » mais sont ajoutés de manière fort efficace à sa voix, rendant son utilisation de l’autotune si singulière, dans un milieu où beaucoup aujourd’hui n’insufflent aucune personnalité à leur traitement vocal, au contraire de celui de Vald qui est très identitaire.

Il pousse la mélodie plus loin que jamais sur Ma Star, où il utilise l’autotune en masse, fort bien rendu sur le refrain notamment où il étire au maximum son chant pour être le plus captivant auprès de l’auditeur. Il trouve ainsi une bonne formule entre l’interpolation de sa voix et de l’autotune, comme à l’image du morceau précédent où il relève une véritable identité sonore. Il lui permet également de rapper de manière plus mélodieuse sur les couplets, en gommant ainsi les possibles défauts de chant.

Néanmoins, même quand Vald opte pour des flows plus mélodieux et chantonnés sous autotune, il est également capable de les coupler avec une manière un peu plus rappée, comme sur Halloween, allant très bien de paire avec l’instru qui se veut à la fois mélodieuse par la lead et brute par les grosses drums. Cette même image est présente dans le flow de Vald puisqu’il alterne entre mélodies et rap, toujours sous fond d’autotune, qui lui permet également d’étirer ses fins de phrase pour marquer la mélodie. Nous retrouvons également une distorsion de voix sur le pont de SCH sur la fin.

Concernant la présence de SCH, il est important de souligner la superbe idée, symbole de la créativité de l’album. En effet, il n’est pas crédité sur le morceau, ce qui surprend donc l’auditeur lors de l’arrivée de son pont. Et quelle performance. Il prouve encore qu’il est l’un des meilleurs dans le traitement de l’autotune. Et là où son utilisation est très bien sentie, c’est sur le fait qu’il est présent sur le morceau d’après, Dernier Retrait. Sur Halloween on a donc une introduction courte de SCH, mélodieux, avant de basculer sur une longue performance rappée sur Dernier Retrait. Vald introduit donc parfaitement ses featurings, tout comme sur ASB, où Maes est introduit d’abord sur un refrain à deux, avant de lui laisser la place de délivrer un gros couplet agressif.

Sa créativité se reflète aussi en musique, notamment sur Pourquoi, où il use d’un nouveau vocal ténébreux sur une formule inédite qu’il a développé et qu’il ne faisait pas avant. L’interprétation est superbement couplée au vocal, qui varie au fil du morceau également, étant par moment enfumé, par d’autres très aigue, et par d’autres encore est couplé à une voix maléfique en back, sur le refrain notamment. L’exercice ressemble quelque peu à Doli, morceau bonus de l’édition bleue, où il pousse en voix de tête avec un vocal très brumeux, ressemblant un peu à Pourquoi, en moins abouti mais en plus poussé sur la distorsion. Dans une approche différente mais une veine similaire, Vald propose un delivery inédit sur Casimir en tirant sur ses lines avec une voix stridente, très inquiétante dans une ambiance un peu maléfique, à l’image de la cover où il semble être une bête possédé, tel un reptile dont il a souvent l’idée d’en faire la référence.

A propos des bonus, le duo rap/chant de Vald cité précédemment sur Halloween se retrouve quelque peu sur Persuadé, où il use de couplets rappés à voix découverte, mais d’un refrain très chanté sous fond d’autotune, qui correspond aussi à la variation de la production, y collant donc parfaitement. Il en est de même avec Gringo envoie un mess, qui se veut rappé au début avant de terminer sur une instru plus éclairée allant de paire avec un flow chanté de Vald.

Vald semble attaché à cette dualité, comme il nous le montre encore sur J’pourrai, où malgré le fait qu’il rappe abondamment il use de vocals apportant de la mélodie à sa performance. Il n’a désormais plus rien à prouver mélodiquement puisqu’il maîtrise maintenant aisément l’exercice, comme à m’image de Keskivonfer, morceau dont il a la formule pour bien exécuté. Il en va de même pour Royal Bacon où il montre encore sa maîtrise mélodique couplée à de gros flows rappés, mais cette fois sur fond de musicalité mélancolique, comme c’est le cas sur No Friends, où il rappe ici de manière plus désabusée et dépressive, à l’image du chant de son comparse Seezy, rappelant du XXXTENTACION.

Enfin, à travers l’album, le rappeur d’Aulnay-Sous-Bois aborde plusieurs thèmes à travers ses performances, que ce soit l’amour, la religion, le rapport au succès, la tristesse, le bonheur, les festivités, etc. Il s’essaye même à un story-telling de manière réussie avec SCH, très bon aussi dans la matière. Néanmoins, malgré la diversité de ces thèmes, tous entrent dans un même propos, à savoir le titre même de l’album, ce monde est cruel. En effet il va montrer ce propos à travers tous les thèmes évoquées tout au long de l’album sur différents morceaux, comme pour montrer que le monde est cruel dans tous les thèmes abordables, possibles et imaginables. Il finit ces évocations sur Rappel, où il combine tous ces thèmes, comme pour faire une liste exhaustive des thèmes qui montrent en quoi ce monde est cruel. Cependant, malgré ces propos plutôt pessimistes, il le retransmet de manière optimiste, avec une interprétation et une production de Zegpi plus joviales.

L’album est donc très bien exécuté et montre une progression de Vald et son équipe, que ce soit à travers la production, les performances ou les lyrics. Il fait étalage de toute la palette artistique de Vald et Seezy, et montre leur très bonne alchimie. Le rappeur s’impose ici comme l’un des meilleurs en France, par des flows créatifs et maîtrisés, des mélodies pointues et des approches originales musicalement parlant mais aussi en terme de lyrics, comme sur Pensionman où il aborde un thème problématique avec humour. L’album est donc riche dans tous ces domaines et propose une replay value plutôt importante, pour capter toutes les subtilités lyricales et surtout musicales, que ce soit sur les productions ou sur les performances. Il fusionne ainsi la créativité d’Agartha et la maîtrise de XEU pour donner son album le plus abouti, parfait mélange entre les deux, avec une progression l’érigeant sûrement comme son meilleur. En plus de cela le succès se profile pour lui puisqu’il a obtenu le disque d’or en seulement dix jours d’exploitation. De beaux jours pointent sûrement le bout de leur nez pour Vald, qui pourront peut-être rendre son monde moins cruel.

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