Booba, le constant renouvellement

S’il y a bien un personnage incontournable dans le rap français à citer, il ne fait aucun doute que Booba serait le premier nom évoqué. Etant certainement le meilleur rappeur français de l’histoire, le Duc de Boulogne a façonné sa légende en restant constamment au top du game. Et cette domination est due à sa volonté incessante de se renouveler sur le plan artistique. Booba nous offre toujours quelque chose à proposer, et l’intérêt généré autour de lui ne s’arrête jamais, depuis maintenant 20 ans. Retraçons ce parcours.

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Il est évident que le Booba actuel est maintenant très différent de l’ancien Booba sur le plan musical. Néanmoins, si nous observons la trajectoire artistique de l’ensemble de sa carrière, nous pouvons remarquer une évolution logique, orchestrée de façon brillante. Celui-ci a en effet débuté sa carrière avec le mythique groupe Lunatic, accompagné de son ami Ali, pour nous livrer l’album classique qu’est Mauvais Oeil. Un style de kickage à l’ancienne, des flows percutants, des instrus old school, voilà ce qui rythmait ce début de carrière pour Booba.

Il suivit un schéma similaire sur Temps Mort, avec toujours ses grosses rimes et ses textes bien écrits. Se faisant désormais un nom suite à ces deux albums classiques, des collaborations s’ouvrent à lui notamment le mythique groupe 113 sur le morceau Banlieue. A plus grande échelle cette fois-ci, il se retrouve également sur le morceau Locked Up avec le monument Akon.

Booba arrive donc sur son deuxième album, Panthéon, et amorce ici un début de renouvellement. Nous pouvons le percevoir avec des sons comme N°10, avec un type d’instru assez innovante, à touche un peu plus électro. Il est d’ailleurs très intéressant d’écouter le podcast de Animalsons sur Arte, producteur de ce morceau, pour comprendre la création de la production et son aspect innovant à ce moment là du game. Quant aux performances de Booba, il reste encore sur ses mêmes standards.

Il commence à évoquer un plus les femmes également avec Baby, chose qu’il ne faisait pas avant, avec un style de rap un peu plus mélodieux sur le refrain, bien que cela reste quand même bien rappé, mais nous pouvons y déceler un début d’ouverture et donc de renouvellement. A la suite de cet album il continuera sur sa lancée de featurings avec 113, Le Rat Luciano et Arsenik, dans un style de rap brut propre à cette époque.

Viens ensuite l’album Ouest Side, où Booba continue son renouvellement en s’attardant cette fois-ci plus à la recherche du hit. Boulbi en est le parfait exemple. Ce morceau visant clairement les clubs se veut un peu plus festif, nouvel aspect de la musique de Booba. Nous retrouvons également un renouvellement avec Pitbull, morceau introspectif (exercice où Booba s’essayait très peu voire pas à l’époque) sur un sample de Mistral Gagnant de Renaud. Sur cet album, il est également aussi plus évident de dégager des singles hit indépendamment du corps de l’album, chose moins possible avec ses anciens albums, se voulant plutôt comme des blocs.

Nous retrouvons également un deuxième featuring avec Akon, qui livre un refrain très chanté et plus ouvert qu’à l’accoutumée pour la musique de Booba. Couleur ébène est aussi assez novateur dans la musique de Booba, évoquant sa couleur donc, prenant un flow innovant sur une instru particulière et rarement vue auparavant. Un filtre vocal est également présent à un moment du morceau, nouvelle touche de la palette de Booba. Au sortir de cet album Booba continue à livrer des featurings avec ce qui se fait de mieux dans le rap français pour l’époque, à savoir notamment Mac Tyer, La Fouine ou encore Mokobé.

Par la suite, Booba rempile avec un nouvel album 0.9. Cette fois-ci, il opère un grand renouvellement dans sa musique et dans le rap français en général, dont la réception se révèle mitigée auprès du public. En effet, il intègre cette fois ci l’autotune, mouvement novateur dans le game, avec des morceaux comme Illégal par exemple. S’inspirant des Etats-Unis, il se renouvelle en amenant cette tendance en France, chose en partie décriée à l’époque, qui donnera pourtant naissance à la grande majorité du rap actuel, friand d’autotune. Akon est encore présent sur l’album pour un troisième featuring, consolidant l’alchimie entre les deux artistes, et montrant encore la réussite de Booba à inviter un artiste international dans sa musique, étant l’un des premiers à le faire en France avec autant de réussite. Après l’album il continue toujours sa tendance à faire des feats avec les grosses têtes du rap de l’époque, avec ici par exemple Les Sages Poètes De La Rue sur Fumigènes.

Booba poursuit l’ouverture de 0.9 avec l’apport de l’autotune sur Lunatic, en le développant encore sur des morceaux comme Ma Couleur (accentuant par la même occasion l’approche thématique amorcée sur Couleur Ebène) ou encore Killer où cette fois-ci il se développe plus sur le thème des femmes. Akon est encore présent sur Lunatic, morceau introspectif et relativement mélodieux. Booba intègre également le piano-chant sur Comme un étoile avec ce refrain autotuné très chanté, tendance qu’il reprendra en l’approfondissant par la suite, et qui inspirera fortement le rap français dans le futur.

Il augmente aussi sa palette de featurings internationaux en invitant T-Pain et Ryan Leslie, et fait découvrir un nouveau talent en la personne de Dosseh, aspect qu’il développera plus tard dans sa carrière. Après cet album il continuera encore une fois son habitude de délivrer des feats avec les grosses têtes habituelles à savoir Rim’K et cette fois-ci également Kery James et Seth Gueko. Il offrira même son apport pour la première fois à Gato Da Bato, alors nouveau, sur Sa Kap Fet La.

L’album Futur sort ensuite, puis Futur 2.0, où Booba marque cette fois-ci une rupture encore plus claire avec le reste de sa carrière, délaissant ce rap à l’ancienne, poussant l’autotune à son paroxysme et approchant un aspect plus trap par moment. Ici, il étend chaque aspect de sa musique que ce soit niveau autotune (Tombé pour elle, Turfu, etc), featurings internationaux (C’est la vie avec 2 Chainz, 1.8.7 avec Rick Ross), découverte de nouvel artiste (Kaaris sur Kalash) et fait même émerger un nouveau groupe de beatmakers à savoir Therapy Music.

Un aspect clash est aussi présent sur l’album notamment AC Milan et TLT envers La Fouine, devenu viraux, et Wesh Morray envers Rohff. Sur cet album Booba entre en grandes pompes dans sa deuxième partie de carrière, rythmées par l’autotune, l’apport de mélodies ouvertes, les clashs, l’aspect trap et le divertissement. Il continue à s’entourer des grosses têtes (Maître Gims), emprunte encore plus la casquette de développement d’artiste (Kaaris sur Or Noir) et offre toujours de gros featurings comme avec Alonzo et Kaaris en dehors de son album, où il change ici ses habituelles collaborations et sa manière de les aborder, en prenant des approches plus mélodieuses que rappées comparé à avant.

Booba désormais solidement implanté dans la tendance actuelle qu’il a lui-même créé sort donc D.U.C, nouvel album où il tente de nouveau des choses. Il pousse encore plus le traitement de voix comme ce vocal très étouffé, presque téléphonique, sur Tony Sosa, qui inspirera par la suite d’autres artistes dans le rap français. Côté featuring nous retrouvons toujours cette présence international avec Future, le chanteur Jeremih, les originaires des îles Gato, Bridjahting et Mavado et va même chercher dans le monde hispanique avec Farruko.

Il va encore plus loin dans ses approches musicales, notamment sur Loin d’ici, morceau totalement électro, G-Love à tendance reggaetton (apportant par la même occasion le style en France pour l’une des premières fois) et fait même un peu revivre le rap à l’ancienne avec Temps Mort 2.0 où il est de retour en featuring avec Lino. Il continue le développement d’artistes avec 40 000 Gang, et emprunte toujours les meilleures tendances aux Etats-Unis, que ce soit trap ou mélodieuses, pour se les approprier et en faire un succès en France. Lyricalement Booba a également bien changé, avec le recul du succès qu’il célèbre plus, et son changement humain également. Après l’album il fera un feat avec Gradur montrant encore sa capacité à s’entourer des grosses têtes, malgré les changements importants du game.

Quelques mois après D.U.C, Booba revient avec Nero Nemesis. Cet album fait suite aux critiques reçues sur D.U.C où le public reprochait peut-être un peu trop de tendresse de Booba. Le Duc revient donc avec un album nerveux, plus sombre avec des morceaux comme Walabok ou 4G, s’entourant toujours de son 92I (Benash et Siboy), faisant exploser un nouvel artiste (Damso) et apportant une nouvelle tendance avec l’hymne classique 92i Veyron, où la mélodie et l’autotune explosent ici de maîtrise, et où il fait un peu un point sur sa carrière actuelle. Il n’en oublie pas les piques à ses ennemis (Kaaris sur Attila) et apporte une nouvelle tendance avec Validée, qui fera exploser le style zumba en France. Il propose aussi un aspect trap avec Génération Assassin par exemple, morceau important devenu viral notamment par ses punchlines également.

Au sortir de cet album, il offrira pléthore de featurings, en s’ouvrant par exemple avec Christine and The Queens à la croisée des styles, allant chercher de nouveau un grand artiste d’outre-mer en la personne de Kalash, s’entourant des nouvelles têtes d’affiches comme Niska, et développant encore son nouvel artiste Damso. Il proposera également Autopsie 0, compilation des meilleurs sons de ses mixtapes Autopsie, encore innovantes pour son époque, avec des morceaux comme Scarface, musique qui a décomplexé les rappeurs français vis-à-vis du thème féminin. Tous les plus grands classiques sont évidemment présents, comme Double Poney ou Vaisseau Mère par exemple. Il propose également des morceaux inédits dont Félix Eboué où il attaque encore Rohff, JDC où il reprend le vocal particulier de Tony Sosa, et Salside plus trap

Après Nero Nemesis, il prendra plus de temps avant de délivrer un nouvel album mais restera tout de même très présent sur le premier plan en délivrant de gros featurings. Il élargit son cercle de collaborateurs, avec qui il traînera plus dans le futur, comme Dosseh avec Infréquentables, Lacrim avec Oh Bah Oui ou Niska sur Tuba Life. Il approfondira ses feats un peu plus «africains» aussi en collaborant avec Fally Ipupa sur Kiname. Il continue à collaborer avec ses artistes comme Benash sur Ghetto, où le style zumba est encore approfondi, ou Twinsmastic sur ATR, qui étaient présents sur Nero Nemesis. Il offre aussi des sons solos comme Elephant, Nougat ou le très africain DKR, devenu single de diamant, qui finiront tous sur son prochain album, Trône.

L’album sort donc, et Booba se renouvelle de nouveau. Il embrasse ici le chant à son paroxysme avec des morceaux comme Trône, très introspectif, A La Folie, et surtout Petite Fille, nouveau piano-chant qui va développer la tendance encore plus. Nous y retrouvons un Booba qui se livre comme jamais avec son nouveau statut de figure paternelle, mais également sur son être humain sur l’ensemble de l’album. Et pour que ce nouveau lyricisme soit plus efficace, il opte pour une approche musicale plus mélodieuse que rappée, tout d’abord au niveau des instrumentales, mais aussi de son chant et de son autotune à lui, comme sur Friday ou Bouyon, et pousse le plus loin possible le thème des femmes sur Ridin, thème qu’il élargira encore sur BB, un single qui sortira après Trône. Sur cet album nous sentons également que Booba se rapproche doucement vers la fin. Le disque est encore un succès comme la plupart de ses précédents albums, continuant à le maintenir au top au bout de vingts années de carrière.

Depuis plus de deux ans Booba n’a plus livré d’album. Il arrive néanmoins à se maintenir au sommet avec ses singles toujours en tête des charts comme Gotham ou BB, mais également cette année avec PGP, nouveau renouvellement avec une prod peu commune, assez chevaleresque à la manière de Duc de Boulogne, ou encore l’intense Arc-En-Ciel, nouveau piano-chant autotuné, poussant la chanson à son maximum avec une touche totalement empruntée pop.

B2O brille encore par ses collaborations, offrant une portée supérieure à des jeunes artistes comme Maes avec Madrina ou Bramsitoo avec Sale Mood. Le Duc offre même un nouveau souffle à Médine sur Kyll, avec un refrain marquant et pousse ce dernier à évoluer dans ses traitements de voix et ses mélodies. Il continue aussi ses featurings habituels avec Dosseh et tout récemment Niska, encore très bon et toujours en tête des charts. Même sans sortir de musique il catalyse encore l’attention du public avec par exemple ses nombreux clashs avec Damso ou Rohff et surtout maintenant Kaaris. Un prochain album devrait certainement arriver au vu de son actualité, mais pourrait bien être son dernier cette fois-ci.

En conclusion, Booba a donc réussi à rester au sommet du rap français pendant vingt longues années, en alliant toujours ou presque aspect musical qualitatif et ventes massives, lui offrant à la fois le trône musical et commercial du rap. Cette domination d’envergure a pu s’opérer par l’évolution logique de sa carrière montré précédemment, son sens aiguisé du business, ses gros featurings et son développement d’artistes. Cette œuvre colossale n’a jamais été vue auparavant dans le rap français, et il est possible qu’elle ne soit plus jamais vu, Booba ayant maintenant marqué l’histoire de cette culture de manière indélébile.

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