Les stars du rap sont déprimées et leurs fans aussi

Le rap a toujours été le reflet de la jeunesse et de leurs contestations, leurs dépressions, leurs sentiments et ressentiments à un instant T. Les années 2010 ont vu « tomber » des artistes dont on pensait l’égo indéboulonnable, certains disparaître, et d’autres se retirer un temps du jeu et des médias.

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L’association anglaise Help Musicians UK nous apprend d’ailleurs que 7 musiciens sur 10 souffrent de troubles mentaux. « Faire de la musique est thérapeutique. Mais essayer d’y faire carrière est dévastateur »

Fagocités par des troubles de la personnalité, réelles dépressions, combats contre soi-même et l’estime de soi, drogues, alcool, mélancolie, stress post-trauma, pression d’un milieu où tout doit aller si vite pour grimper au top des Billboards, le rap game est rude. Et l’on assiste parfois à des explosions en plein vol.

Pire : les histoires peu reluisantes de rappeurs auto-combustionnés après nous avoir laissé des albums one-shot, des bangers, disparition macabres ou très douces de génies qu’on aurait voulu éternels. Bienvenue dans le rap jeu et son lot de struggles.

EN BAS DES BLOCKS

Construit sur fond de pauvreté, de violence raciale et de crise urbaine, le hip-hop se développe comme mouvement culturel et contestataire au milieu des années 70 jusqu’à nos jours, du South Bronx sa terre natale, à la planète entière.

Au centre de ce mouvement, une discipline s’inscrit en force, musique et « chant », le RAP. Vecteur de messages forts, contre le racisme, la ségrégation, la situation des africains-américains dans ce pays qui trop souvent les renie, le mouvement hip-hop devient l’étendard contestataire et multidisciplinaire d’une jeunesse débordante de revendications.

Musique engagée pas l’time pour les états d’âmes, pas d’temps pour les regrets disait l’autre, il faut vaincre l’ennemi à grands coups d’ego-trip, de punchlines mêlées à des flows distinctifs et de beats écrasants.

Un gimmick pourtant sonne déjà à nos oreilles : « Don’t push me ’cause I’m close to the edge, I’m trying not to loose my head ha ha haaa » scandait Grand Master Flash dans The Message, histoire de nous faire comprendre qu’on peut aussi, peut-être, être fragile…

Et ça n’arrive pas qu’aux autres…

LES ANNEES 90 – Les prémices

Dans les années 1990, les rappeurs sont des taiseux, la posture et les revendications de la rue n’ont pas évolué. Il faut rester un « real n**** », partager ses sentiments, ses doutes, voire pire son mal-être relève de la faiblesse.

On retiendra malgré tout de cette époque que les plus grands ont aussi (parfois) des failles.
Brenda’s got a baby de Tupac, Suicidal Thoughts de The Notorious B.I.G. et le pathos mais efficace I’ll be Missing You de Puff Daddy f/ Faith Evans honorant le mort de Biggie.

 

Le RnB lui, lâche du leste, des tracks sucrées mielleuses sur lesquelles des types comme D’Angelo ou Ginuwine gémissent et se lamentent sur leurs amours perdus, trahis, déchus.

En parallèle une scène indépendante folk-rock voit le jour, et la nuit, des artistes d’un autre style, plus introspectifs voire cathartiques et qu’on aurait aimé voir fleurir, disparaissent tragiquement.

Jeff Buckley, artiste émotionnellement chargé à la trajectoire fulgurante, auteur du sublime et envoutant album Grace. Chanteur fragile refusant de parler de sa vie personnelle (pour tuer le père Tim, lui aussi chanteur, pour oublier l’insatiable errance de sa mère qui rend l’enfance et l’adolescence peu certaines), Jeff Buckley trimballe ses démons. « Pense à moi et souris. Je vais me bouger le cul, bébé. Je te verrai de l’autre côté » laisse t’il comme message sur le répondeur de son ex petite amie. En 1997 il se noie mystérieusement à 30 ans dans un bras du Mississippi, une belle journée de printemps.

Elliott Smith quant à lui est un auteur minimaliste, sous ses mélodies soyeuses se cache tout le talent d’une fine poésie sous un tempérament enragé. En 1997 sort, celui considéré comme son plus bel album Either/Or. Ballades introspectives, mélodies éthérées, textes sur le fil et guitare maitrisé, c’est bien ici l’oeuvre d’un artiste torturé.
Non sans substance il parle de son enfance comme un calvaire que l’on aimerait hurler pour oublier. Or la voix est douce et fragile, riche en émotion. Thèse du suicide retenue, Elliott Smith décède tragiquement en 2003 après s’être donné 2 coups de couteaux dans la poitrine à la suite d’une dispute avec sa petite amie.

Elliott Smith – Between the Bars (1997)

Mais dans les 90’s la palme d’or de la violente déprime revient incontestablement au grunge et en particulier à Nirvana et son leader Kurt Cobain. Scandales alcoolisés, mauvaises drogues, OD, armes à feu, scandant à des foules d’ados en fleur («In Bloom ») à la recherche d’identité des Rape me rape me again (Rape Me) et autres I’m so ugly, that’s okay ’cause so you are (Lithium). Des centaines de milliers de personne adhèrent à la cause Cobain et plongent dans certaine ambiance dure, morose et sombre qui s’installe alors dans le monde de la musique.

Des groupes comme Nine Inch Nails, Placebo ou The Smashing Pumpkins, s’engouffrent dans une esthétique gothique émo(tive) tendant à la mélancolie. Ce n’est pas pour rien que leur album se nomme Mellon Collie and the Infinite Sadness. On pourrait croire que l’on s’égare, mais non. Car quelques années plus tard, la scène hip-hop réempruntera les codes de ces groupes émotifs d’un autre genre.

La fragilité et les vulnérabilités, l’héritage des cultures rock/emo/grunge, leurs groupes, leurs leaders abimés, les directions artistiques sombres et mélancoliques, vont petit à petit s’étioler vers la fin des années 90, pour mieux laisser exploser d’autres types de musique.

Le rap par exemple. Et c’est bien ce qui nous qui nous intéresse.

Kurt Cobain (1993)

2000 – L’INVASION DES MILLENIALS

Les années 2000 voient naitre une génération très vite (r)attrapée par la technologie internet, ses réseaux plus ou moins sociaux, ses échanges virulents, ses plateformes de stream, slut-shaming, bullying, menaces de mort sur fond de futur en vert de gris.
Symptômes parfois masqués, on constate une augmentation de troubles anxio-dépressifs.
Dans une solitude mal définie, les jeunes adultes fragiles échangent facilement leurs idées, les partagent, les additionnent. Stress, angoisse, somatisation, TCA, du mal-être psychique, à la fragilité, de la dépression au burn-out, la liste s’allonge. Les publications mentionnent trigger warning sur trigger warning, la jeunesse est bien sous pression.

La musique a ce pouvoir d’attirer et d’inspirer et surtout de rassembler entre elles ou pas, toutes les générations. De nouveaux mouvements de la musique hip-hop voient le jour lo-fi, emo rap, cloud rap, des lyrics moroses et très, trop introspectifs dans lesquels les millenials vont se retrouver et se regrouper autour de ces cultures et leur croyances (phénomène identique dans la culture pop). Hip-hop, fer de lance d’une génération sur le fil qui les mène à scander leur mal-être dans les fosses des salles de concert.

UN HIP-HOP US QUI DEPRIME

A une époque où le hip-hop se résume encore à des intentions ego-trip, culte de la personnalité, propos machistes, violence, clips et images des rappeurs plus capitalistes que révolutionnaires, il n’est pas rare de voir certains artistes tremper leurs propres cookies dans leurs larmes.

La dépression devient un mode d’expression de plus en plus décomplexé dans le rap US.

Sans grand écart d’âges avec les millenials, certains rappeurs appartiennent aussi à cette génération en crise, et l’on voit s’ouvrir chez les artistes des idées noires, des failles traumatiques, souvenirs qui hantent et de mélancolie que l’on tente de noyer dans l’épaisse fumée des joints, autres drogues, alcool et fête, nuits sans fins, dans lesquels s’identifie la jeunesse, et qui parfois se jouent comme une fin. Pour preuve, le rappeur Logic fait grimper son 1-800-273-8255 à la 3e place des charts américains. 1-800-273-8255 étant le numéro d’aide aux suicidaires.

Petit tour d’horizon des artistes qui n’ont pas eu peur de se dévoiler. Qui sait, peut-être pour aider ?

KANYE WEST – le précurseur

Kanye West plane déjà au sommet de l’industrie musicale américaine, quand sort 808s & Heartbreak, album charnière pour sa carrière (et celle de bien des artistes hip-hop). C’est avec cet album que tout a commencé. Ambiance hybride réunissant les génies Kanye West et Kid Cudi (après l’avoir nié, West avouera finalement la précieuse collaboration de Kid Cudi sur cet opus). Album iconoclaste, entre production hip-hop et sonorité d’un autre genre (« Je voulais des mélodies à la Phil Collins » dira l’artiste).

Kanye West ne daigne rapper, mais préfèrera nous « ballader » sous auto-tune. Chanter faux mais chanter vrai. Décès de sa mère Donda dont il était très proche, relation sentimentale houleuse, Kanye West utilise son talent comme espace d’expression et sa sensibilité comme fond de commerce de cet album.

TR-808 et détresse, 808s & Heartbreak est un album cathartique et essentiel qui ouvrira la brèche à bien d’autres rappeurs en états limites, leur intimant presque de baisser la garde.

Kanye West – Heartless (2008) réalisé par Hype Williams qui déshumanise Kanye dans un cartoon nébuleux

KID CUDI – la grande classe

En 2008 Scott Mescudi aka Kid Cudi rappeur de Cleveland installé à Brooklyn envahit le monde avec son Day’n’Nite. Buzz immédiat. L’année suivante il nous offre un monstrueux et conceptuel opus Man on the Moon : The End of Day. Un album état d’âmes où Cudi ouvre un peu plus la brèche des émotions/sensations qu’il avait creusé en collaboration avec Kanye West avec 808s & Heartbreak. Jusqu’à laisser ouverte la plaie d’une vie torturée. Un titre comme Soundtrack to my Life ce n’est pas rien !

Faille béante d’un enfant qui se construit avec l’absence d’un père décédé trop tôt, de frères et sœur peu impliqués et d’une mère aimée mais elle même dépressive, l’artiste nous livre tout en bloc « I’ve got some issues that nobody can’t see and all of these emotions are pouring out of me, I bring them to the light fot you».
Cudi instruit, Cudi enseigne. Cudi prévient.
Impossible, si l’on est déjà fragile, de ne pas se retrouver dans ce titre.

Le très explicite Pursuit of Happiness ne nous laisse pas en reste
« Tell me what you know about dreams, dreams, tell me what you know about night terrors, nothin’ »
Cudi interroge, Cudi invective. Cudi va déjà mal.
La musique composée par MGMT crisse et grince.

Lancé dans le grand maelstrom des médias, concerts, interviews, Kid Cudi s’épuise petit à petit. Après 2 nouveaux albums à l’accueil mitigé, c’est avec (ou sans trop) de surprises que Kid Cudi lâche tout.

En 2016, la toile s’affole, dans une longue lettre (un long post facebook) en forme d’excuses, émouvante et impliquée, Scott Mescudi (car il s’agit bien de lui et d’aucun autre avatar) raconte la pression de la dépression et des tendances suicidaires qui l’animent depuis des années, annonçant son entrée en cure de désintox. Intentionnellement ou pas, cette lettre a une visée pédagogique auprès de ses fans en les alertant sur ce que peut être une déprime qui pointerait le bout de son nez. Arrêtez tout, soyez honnête et soignez vous.

« I simply am a human a damaged human swimming in a pool of emotions everyday of my life », « Idk how to relax », « I can’t make new friends because of it », « I don’t trust anyone because of it ». Ces mots si bien agencés, résonnent à nouveau dans le cœur des rappeurs et de leur auditoire.

Vagues de compassion de la part des artistes et des fans sur les réseaux sociaux pour le chanteur qui se dit honteux de tant révélations. A nu, le sensible Kid Cudi a su avec beaucoup d’élégance se retirer un temps de la partie.

Kid Cudi – Pursuit of Happiness (2009)

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Kid Cudi sur Facebook (2016)

EMINEM – Gamin du ghetto

On connait (à peu près) tous l’histoire de Marshall Mathers III aka Eminem.
Par résilience peut être a t-il décidé de la (pseudo) narrer dans son film 8 Mile.
Film romancé, ce film au franc succès dépeint la galère dans laquelle a grandi et s’est fait Eminem.

Héritage d’une famille et d’un foyer alcoolisé, abandonné très jeune par son père, il devient très rapidement le souffre-douleur des gamins de son âge (cf. track « Brain Damage »)
Enfance chaotique. Adolescence en fugue, petits boulots, débuts difficiles dans le rap, paternité avancée, Marshall se cherche en errant. Après des débuts que l’on apprend honnêtement dans 8 Mile, en 1998 il crée et devient Slim Shady, personnage fantasque, double maléfique et alter-ego d’Eminem qui lui permettra de sortir de lui même et d’assumer des textes trash qui le propulseront au zénith des charts. Slim Shady est en colère, révolté, colérique ce qui lui donne le droit de vociférer derrière le micro.

Avant de nous livrer ses combats confinés, Eminem aura tout laissé sous le tapis, camouflés par le succès de ses albums successifs. Mais de concerts géants, en after show déments, les prises de drogues et l’addiction se font de plus en plus présente. Accro à la vicodin et au valium, à l’alcool et à la dépression, le rappeur connait l’enfer de la désintox, déprime en toile de fond. En 2005 il annulera sa tournée européenne « Anger Management Tour » pour cause d’épuisement : hospitalisation. Sans que la spirale ne s’arrête, l’année suivante, son meilleur ami le rappeur Proof est assassiné à la sortie d’une boite de nuit : choc post-trauma et dépression. 2007 : divorce, baisse de ventes d’albums, overdose et hospitalisation. Marshall Mathers III disparaît petit à petit du paysage musical. Il faudra 5 ans au rappeur pour se relever.

En 2018 il brandira fièrement à ses fans son badge des alcooliques anonymes, grande victoire contre l’alcool.

Eminem fêtant 10 ans de sobriété

Tracks marquantes
« Stan » (2000)
Histoire d’un fan poussé dans les méandres de la fanitude et du stalking, allant jusqu’à la mort. L’expression stan verbifiée en to stan entrera bientôt dans le langage courant désignant une façon de suivre la carrière d’un artiste.

Kim (2000)
Track dans laquelle un homme fou de rage abat sa femme.
La polémique se crée car Kim est le nom de la femme dont il vient de divorcer. Amour qui dégénère en haine.

Lose Yourself (2002)
Récompensée aux Oscars et aux Grammy, track présente sur la BO de 8 Mile.
Chanson puissante sur les démêles d’une existence et les combats et défis personnels.

Eminem – Lose Yourself, from 8 Mile OST (2002)

KANYE WEST – du génie aux enfers

Peut être l’un des personnage le plus difficile à décrypter.
Régnant en maitre sur la planète hip-hop, génie de tous les domaines, c’est peut être bien cela qui l’a perdu : omniprésence et omnipotence. Touche à tout, Kanye transforme en or tout ce qu’il caresse. Musique, fringues, art, direction artistique, l’artiste est sur tous les fronts se créant une image et par delà une carapace.

Qui est Kanye West ?
A force d’autant de présence et d’hyperactivités… On s’épuise et on ne sait plus.
Le mauvais karma de l’artiste n’arrange rien. Jamais vraiment remis du décès de sa mère en 2007, Kanye traine des casseroles.

Et en novembre 2016, après avoir annulé tous les concerts de sa tournée « Saint Pablo », le rappeur est victime d’une crise psychotique et pète une durite. En cruelle manque de sommeil et d’hydratation, il est hospitalisé… Direction l’HP.
Selon ses proches, Kanye souffrirait d’une profonde dépression et de paranoïa depuis des mois. Post traumas, vol et agression de Kimmy à Paris, prise de poids, l’artiste disparait des radars pendant quelques mois.

Et c’est en grande forme qu’il nous revient teint en blond, se vantant d’un soutien très controversé à Donald Trump, devenant son fan n°1…
Propos plus que limites sur l’esclavagisme, il se met la communauté noire (et pas que) à dos. Il confessera plus tard être à cette période « drogué à mort » suite à une liposuccion pour éviter le fat-shaming dont il était victime. Accro, drogué, accros aux opioïdes, il ne cessera de le scander, comme pour faire passer… la pilule.

Pour passer l’éponge, Kanye se retirera dans le Wyoming, grand bol d’air et album en préparation, simplement nommé « Ye » et dont la pochette est à nouveau un coup de génie à ses détracteurs.

Kanye West - Ye CoverKanye West – Ye (2018)

LIL PEEP – Enfant de l’Emo rap

Découvert avec Benz Truck sur Youtube, il utilisera cette plateforme de tous les possibles comme terrain de jeux.

Esthétique androgyne et déjantée, bardé de tatouages, il assume publiquement sa bisexualité. Se définissant lui-même de l’emo-rap (héritage des groupes punk, grunge et émo des années 2000), il cumule les vues et écoutes de ses textes sombres et tristes, sur la plateforme qui le verra naitre et mourir.

Souvent assimilé au mouvement grunge desquels il s’inspire pour ses production, et son apparence. En 2017 dans un article du Times est d’ailleurs mis en parallèle avec Kurt Cobain car portant une tee-shirt Nirvana flanqué d’un « Who got Xanax and Percocet ». Bingo. Musique et vie accro à l’angoisse et à la drogue, aux pathologies psychiatrique (« Praying in the sky » véritable hymne à la démence). Quelques heures avant de mourir, il poste sur Insta une photo de lui prenant du Xanax…

Dans son titre Come Around, « I can’t feel that much sometimes, these drugs could kill me » il y voyait déjà peut être une prémonition. Il meurt à 21 ans. Un feu de paille.

XXXTENTACION – Celui qui parle

Rappeur floridien figure du « Soundcloud Rap », XXXTENTACION passé par une première mixtape teintée de nu metal sans grand intérêt voit sa notoriété exploser en 2017 grâce à son premier LP « 17 », album obscur et fascinant. A la pochette, personne n’est dupe. Crobard de nœud coulant, mots graves jetés en vrac sur le papier (useless), l’album semble peu avenant. Et pourtant…

La première track (comme celle de ces 2 autres albums) débute sur une explication, « The Explanation » parlée où l’artiste nous invite à pénétrer son esprit, ses pensées, ses cauchemars, et nous met en garde : si vous n’êtes pas prêts, n’y allez pas.

Rappeur compositeur, à l’écriture brute et sans concession, instrus alternatives tantôt folks, parfois pop, souvent organiques, le mélange des genres brouille les pistes.
17 est un UFO. A ceux qui savent l’écouter et l’entendre, XXX fait confiance, et c’est beau.

Titre phare, Jocelyn Flores, l’amie suicidée.
Guitare en sourdine, voix feutrées, dans une tristesse profonde, et une loop d’espoir, il explique vouloir « Wanna put ten shots in my brain » de désespoir. Attaché à ce titre, un clip aux images macabres nous berce glacés.

Titre atypique Depression & Obsession, courte interlude sur une instru guitare folk.
On se croirait presque dans un tee movie.

Chez qui sommes nous ? Un artiste magicien qui brouille les pistes
XXXTentacion est à suivre de très très près.
Mais sans trop avoir eu le temps de profiter de sa notoriété, de son nouvel album étrangement intitulé « ? », succès entaché de frasques il sera assassiné au volant de sa voiture à l’âge de 20 ans dans une rue de Miami

XXXTentacion – Jocelyn Flores (2017)

LIL UZI VERT – la retraite anticipée

Début d’année 2019, le champion incontesté du mumble rap (disons 2eme, Young Thug first) Symere Wods rappeur de Philadelphie, aka Lil Uzi Vert, informe ses fans et la planete rap de son intention de prendre sa retraite anticipée à 24 ans, après seulement 6 ans de carrière. Burn out musical d’avoir sorti 7 EPs et mixtape en l’espace de 3 ans.
Burn out professionnel pour celui qui feat. avec Migos, Wiz Khalifa, Meek Mill, A$AP Ferg, Gucci Mane, etc…

Qu’était il arrivé, qui était il devenu pour revendiquer son droit à un retour à la normalité ?

Track marquante côté sombre : XO TOUR Llif3
Pochette noire tendance rien n’existe, l’esprit qui se torture sur un refrain enlevé « I don’t really care if you cry », « Baby i’m not afraid to die », jusqu’au mythique « Push me to the edge, all my friends are dead » (pied de nez à Grand Master Flash ?).
Titre illustré par un clip dirigé par Virgil Abloh des plus macabres.

Plutôt qu’un bon en avant pour se soigner, Uzi Vert réclame un bon vers arrière go to 2013 là où tout a commencé. En réalité, un sacré différend entre Lil Uzi et son label l’aurait poussé à annoncer son retrait de l’industrie musicale. Mais non !
Celui-ci regrette finalement la célébrité (on doit y prendre goût) et en 2018 l’artiste annonce « Ima drop that joint » , quelques mots pour nous annoncer son retour ?
Fin mars avec retour sur scène, il balance Free Uzi, titre dénonçant sa situation contractuelle houleuse avec son label Generation Now et lâche à la foule que son prochain album est dans les tubes. En parallèle il collabore avec Tyler The Creator sur IGOR’S THEME.

Alors Lil Uzi, c’est peut être finalement cool (et rémunérateur) la vie active ?

Lil Uzi Vert – XO TOUR Llif3

KANYE WEST & KID CUDI – Magic bromance

Passés chacun par une longue phase introspective, hôpitaux psychiatriques pour l’un et retraite thérapeutique mystique dans le Wyoming pour l’autre, la plus belle bromance du hip-hop revient en 2018 avec un album au nom explicite Kids See Ghosts.

Unis par des histoires similaires (décès d’un parent), et par la dépression et la mélancolie, les 2 gamins West et Cudi hantés par les cauchemars, font de leurs affinités une force créative.

Dans ce sillon de rap intimiste émerge un album dense et explosif, voire psychédélique par la torsion de la voix de Louis Prima. Kanye West explose, Cudi « huuummm » et hypnotise.

Des titres comme Reborn (« I ‘m so reborn, I’m movin’ forward , ain’t no stress on me Lord» ou encore « I had my issues, ain’t that much I could do, peace is something that starts with me ») donne résonnance à la « Pursuit oh Happiness » de l’époque ou Cudi était encore sur la lune. Burn The Rain échantillonne des reefs de guitares de Cobain. On y revient toujours…

Entre les mains, une pochette envoutante à l’aquarelle qui s’imbibe et mélange les tons de l’artiste japonais Takashi Murakami passant du bleu au rouge, de la chaleur à la froideur vecteur de sensations et nous promet déjà une ambiance planante ; avant d’appuyer sur play et laisser la magie opérer. Kids See Ghosts nous offre en 30 minutes de rap résilients, hypnotique à en chasser les démons. « Guess what baby, I feel free. »

Kanye West & Kid Cudi – Kids See Ghosts (2018)

MAC MILLER – clap de fin

Mal depuis des lustres, Mac Miller est passé pendant longtemps à travers le prisme de sa dépression. Qui, mais qui aurait pu s’imaginer qu’à l’époque du génial Best Day Ever (et son instru sorti tout droit d’un Disney) que Malcolm McCormik était en pleine traversée du désert qui le mènerait au désastre… Drogue et auto-médication servent de béquilles et amuse aussi la galerie : démocratisation du cannabis, lean coloré violet façon piscine, anxiolytique, neuroleptiques, remède de cheval.

Mac Miller traverse bien des enfers, boire et déboires. En 2013 sort son album le plus complexe et le plus sombre Witch The Sounds Off ou dans The Star Room il avoue composer avec ses démons et ressentir la pression, tout est contre lui en expérimentant différentes drogues. 2 ans plus tard sur GO:OD AM, rebelote, l’ampleur que prend son addiction le hante.
Et rien n’arrête le mal.
Surtout pas sa médiatique relation avec Ariana Grande et le désastre de leur séparation
(on ne remerciera jamais assez les médias d’en avoir foutu plein le gueule à tout le monde pendant cette période)

Mac Miller trouve tout de même en 2018 la force de sortir le doux amer Swimming, album mode d’emploi de reprise en main pour le rappeur, emprunt d’introspection et de positivisme lancé à la tronche de ses démons. En effet, Malcom McCormik traine depuis peu son violent échec sentimentale avec Ariana Grande, et ses problèmes de drogues et de dépression deviennent indépétrables…

Mac va mal.

Génialissime opus dans lequel sous couvert de résilience se cache un profond malêtre que rien ne semble pourvoir enrayer. Soigner les maux par les mots. Mais….
Faux pardons, enrobés de douces sonorités, et flanqué d’un Mac Miller nageant en eaux troubles maitrisant son rap sur le fil, cet album fera légende.

Track marquante de l’album : SELFCARE
Sur 2 parties, Mac Miller nous raconte une spirale émotionnelle.
Intrus nappes de synthés et inserts R&B d’une première partie d’un Mac Miller lucide en pleine prises de conscience, bien décidé à se soigner, résolutions et réassurance que tout va bien… Jusqu’à une instru planante d’une deuxième partie ou l’oubli a pris le dessus et ou Mac glisse, vers un trou noir, oblivion…
Dans ce même morceau, Mac Miller rape «like september I fall ».
Memento Mori grave t-il dans sur le bois de sa tombe, enterré vivant dans la video de ce morceau. Souviens toi que tu vas mourir.

Choc immense autour de le planète rap, il décèdera subitement le 7 septembre 2018, à l’âge de 26 ans.

Mac Miller – Selfcare (2018)

MAIS PAS QUE
Ne laissons pas sur le bord du chemin les artistes émergents dont les histoires quelques peu traumatisantes restent dans les mémoires des fans.

5 janvier 2013, Twitter s’emballe.
Freddy E., jeune rappeur online de 22 ans live tweet minute par minute son suicide jusqu’au coup de feu fatal. Série de posts courts demandant pardon, malgré l’intervention de ses fans, il se tire une balle en pleine tête. Suicide encore aujourd’hui inexpliqué, quelques heures plus tôt il trinquait dans un bar …

La chanteuse et désormais jeune maman Kehlani affole la toile suite à sa tentative de suicide après la diffusion d’une photo d’elle par son ex PND. Coups de bâtons, insultes, la jeune Kehlani craque. Médiatisation oblige, elle publie une photo de son hospitalisation, dans un souci d’éclaircir l’histoire auprès de ses fans. Sombre…

Lil Wayne finit par avouer qu’à l’âge de 12 ans il s’est tiré lui même une balle dans la poitrine suite à un différend avec sa mère qui voulait l’empêcher de rapper. Après avoir raconté pendant des années qu’il s’agissait d’un simple accident avec une armer à feu qui trainait chez lui.

Et tous tous tous les autres.
Kendrick Lamar a avoué souffrir de dépression pendant l’enregistrement de To Pimp a Butterfly.

En 2013 Donald Glover aka Childish Gambino a posté plusieurs confessions sur Instagram type « I tell lie I’m lingette bryone don. I’m afraid I hate who I really am » « I’ve been sick this year. This is the first time I’ve felt helpless »

Iggy Azalea en 2016 fait une sortie lors d’une interview sur des propos suicidaires.

Les paroles de Future laissent transparaitre une certaine douleur dans Hardly « Wash the molly down with champagne/Wash the xanny down with syrup/Hope it take away all this down pain »

WTF LA FRANCE ?

Hip-hop ou rap ce qui marche aux USA ne fonctionne pas forcément en France.
Dans un milieu viril on ne laisse pas de places aux fragiles. Le cas Booba « j’ai pas besoin d’un psy mais d’un avocat » étaye légèrement la position des artistes et de leurs états d’âmes. Never complain, never explain, pour certains.

PNL – un nuage sur la France

En France, c’est PNL qui en 2015 se sont les premiers pliés à l’exercice du spleen, enfumé, auprès nos délicates oreilles embarquées dans une vague mélancolique, mettant un petit coup de pied à la Trap qui sévissait jusque là. Ademo et N.O.S. les 2 frères du 91 bouscule le rap game.

Le Monde ou Rien, punchlines acérées sur des prods éthérées. La machine cloud rap est lancée. Ouais ouais ouais ouais le monde ou rien…

Quotidien âpre, vapeur THC, grisaille ou soleil de Miami (J’suis QLF), les frères rappent leur mélancolie désabusée sur des instrus douces-amers et voix auto-tuné, emmenant avec eux toute une génération (coup d’com oblige) prêt à tout pour leurs idoles.
« J’me défonce pour me rappeler, j’me défonce pour oublier » (Oh lala)
Dans une génération où de plus en plus de jeunes consomment du cannabis ou autres substances, la punchline prend forme d’un étendard.

N.O.S et Ademo rappe souvent pour Baba (papa).
Cri d’une génération à une autre où tout semblait moins teintée de gris
« Baba, j’bibi en bas, l’temps passe. J’vois l’soleil, s’lever, s’coucher, j’mens quand j’dis « Ça va » »

Réclamant « Le Monde ou Rien », ouais ouais ouais ouais moi ça m’convient . Et ce serait beau… Dans, Dans la légende, album coup de poing, ils nous assurent pourtant que Ils nous assurent pourtant que « La Vie est Belle »

DAMSO – L’âme torturée

Gueule triste et carrure de bûcheron Damso est un artiste noir (sans mauvais jeu de mots)
De son vrai nom William Kalubi l’artiste belge de 26 ans a envahi la scène hip-hop francophone de son flow et ses prods. sombres à la limite de l’underground et de son passage à tabac verbal. Tracks crues et scandaleuse si on souhaite vraiment le voir sous cet angle. A peine penché sur les titres de ses albums on comprend que l’artiste ne fait pas dans la légèreté, mais dans la dentelle noire.

– Batterie Faible : On comprend, ok, excellent démarrage
– Ipséité : en philosophie, ce qui fait qu’une personne, par des caractères strictement individuels, est non réductible à une autre. Ego trip convenu ou recherche d’une faculté à rester soi-même malgré ce qui nous bouleversent.
(hors sujet mais ça transforme donc « J’viens d’acheter 2 son-mai avec l’argent d’ipséité » en quelque chose d’assez drôle, mais on est pas là pour taper sur les artistes)
– Lithopédion expliquera-t-il à Libération « c’est un mort dans un corps en vie, un fœtus qui atteint la maturité mais qui est mort, qui s’est calcifié avec le temps dans le corps d’une mère et qui n’a jamais été extrait. Pour pouvoir l’extraire, il faut mourir. J’aime cette métaphore parce qu’est actuel pour moi: je me sens mort dans un corps en vie. J’ai l’impression de ne plus vivre les choses comme tout le monde. Je m’endurcis au fond de moi comme un lithopédion».

Dems (de son surnom) est un traumatisé. « Mon cœur est photoshopé, enseveli de pêchés car né d’un amour macabre ». A la sortie de Lithpédion il dit se sentir « mort dans un corps sans vie », une âme abimée craignant « plus la vie que la mort » «J’suis v’nu au monde en pleurant, et chaque jour j’comprends pourquoi»,
Pleurer, beaucoup. Pleurer et rapper, pétri d’angoisse de la complexité des rapports humains et de la cruauté de l’homme, de la misogynie et des amours déchus le force à nous livrer ses plus beaux maux

«Au prix de quelques mots doux, “love you” tout ça/J’ai cru voir dans ses draps c’que je voulais voir dans ses bras: l’amour» Pleurer et rapper la paternité tourmenter, les souvenirs graves, les angoisses et un chagrin non dissimulé ne cherchant pas à être soigné. Damso se livre. Pas besoin de biographie pour connaître l’artiste, les textes suffisent. Les instrus pèsent lourds. Le rappeur, nous livrent à chaque ligne ses réflexions névrotiques, sans tabou et sans jamais paraître obscène. Ca en devient brillant et bouleversant.

 

BRAM’S – Celui qu’on oubliera pas

De son vrai nom Ibrahim Keita, Bram’s, membre de la Malekal Morte et du 9.2i, crew gravitant autour de Lunatic, décède en mai 2011 après s’être jeté du haut de son immeuble du quartier du Point du Jour à Boulogne. Dernière apparition en 2010 sur l’album Lunatic de Booba, il aura participé à tous les projets de son compère.
Depuis plusieurs mois Bram’s souffrait d’une sévère dépression
2011, chape de plomb sur le Pont de Sèvres.

LA FAUTE AUX MEDIAS ?

Que ce soit de TMZ média putassier et racoleur, en passant par Facebook et Twitter (qui ne valent pas mieux), est il possible de se passer du sordide ? La question reste pour le moment sans réponse puisque tout se sait et tout se relaie encore et encore et à l’infini.

Malgré les Trigger Warning qui pullulent à tous les étages, sont il assez efficaces pour empêcher des milliers d’internautes pour la plus part fragilisés, d’assister à autant de violence sur de simples réseaux sociaux ?

La politique Twitter spécifie que « s’il y existe un danger de mort ou de blessures graves et que Twitter détient des information pouvant aider à prévenir ce danger, vous pouvez envoyer une demande d’information en urgence par mail via lawenforcement@twitter.com »

Quid de Facebook et de son questionnaire sans fin censé aider les internautes à dénoncer un contenu de nature suicidaire sur leur site ?

Le rap, une musique universelle où se retrouvent une jeunesse sans filet, casques vissés aux oreilles, scandant le malêtre de leurs artistes, pour mieux scander le leur.
Si l’on prend un pas de recul, on observe valser tous ces artistes au milieu des drogues, des déprimes, de l ‘alcool. Désormais les tabous sont levés, reste à s’en relever. Où ne pas y plonger.

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