Caballero & JeanJass – OSO / Hat Trick

Critique

C’est le retour de Caballero & JeanJass, avec un double album sorti le 16 avril 2021. Deux projets souffrant parfois d’un manque de cohérence artistique, mais qui renouvellent brillamment l’univers musical des gros stoneurs du rap francophone.

Un concept fort et complémentaire

Caballero et JeanJass reviennent avec une idée inspirée du duo américain Outkast : 2 covers, 2 albums solos distincts [Speakerboxxx/The Love Below], publiés sous le nom du tandem. Il ne s’agit pas ici, de la séparation des rappeurs belges. Ils se réunissent pour proposer 37 morceaux, avec deux projets qui se complètent.

Prise comme telle, cette proposition artistique est beaucoup plus agréable à consommer. Elle évite de tomber dans le piège de la comparaison entre les deux artistes. Les points faibles de l’un s’équilibrent avec les points forts de l’autre : et c’est tout l’intérêt de ce double projet. Le côté kickage de Caballero compense avec l’aisance musicale de JeanJass.

Niveau lyrics, le premier, se livre à l’auditeur sur son histoire familiale dès le nom du projet, quand le second préfère aborder plus légèrement les thématiques du succès et de sa relation amoureuse. Une complémentarité des deux projets qui permet de les aborder un à un, tout en pointant les singularités de chacun.

OSO : un ours stoneur et mélancolique

Trois lettres qui regroupent le florilège de la palette lyricale de Caballero : le kickage, l’insolence de l’egotrip et le sens de l’humour. Sur une prod drill de JeanJass, Polaire, Caba « lâche un p’tit moov’ et débarque à la banque », juste avant de livrer un morceau technique sur Drip Advisor, en multipliant les flows.

Caballero cible les puristes en leur offrant la saveur du Goût du beurre, sur une prod’ boom bap. Avant de leur tourner le dos, avec le touchant Para Siempre, où il s’essaie à l’espagnol. Un album éclectique, marqué par des morceaux de kickage, alliés à des tentatives artistiques inédites comme sur Arriba, Ya no sé et Différente.

L’innovation du projet réside dans son coté sérieux. OSO, qui signifie ours en espagnol, est un hommage aux origines de son père, que l’on découvre à travers un touchant interlude. Un retour aux origines qui constitue la trame de l’album. Celle-ci est l’occasion de redécouvrir Caballero, ayant toujours véhiculé musicalement un coté ironique et fêtard. Tant dans le surprenant Moi, Maintenant où il chante l’envie d’amour, que dans Bizarrement, morceau à scalp ouvert, où le rouleur de pilons insatiable raconte avec émotion son accident de voiture avec Lomepal et les infidélités de sa mère. Caba offre un projet introspectif où l’on découvre ses failles émotionnelles. Une plume renouvelée et inattendue, qui apporte une nouvelle lecture de l’univers du belge.

« J’aime fumer ça nique la mémoire, si Dieu veut, un jour, j’oublie de souffrir. La vie, c’est triste comme voir ma tantine qui a Alzheimer dans une boutique de souvenirs« .

L’inconvénient de cet éclectisme des productions est qu’OSO apparaît plus comme une compilation qu’un réel album. Il regroupe de bons morceaux, mais sans réelle cohérence musicale. Si les interludes autour de son histoire familiale et sa capacité à flinguer du MC maintiennent le lien dans la forme, le fond musical n’est pas assez homogène pour tenir un fil rouge conducteur. La plus-value d’être beatmaker se ressent chez son acolyte. JeanJass rééquilibre l’alchimie du duo avec une proposition musicale plus cohérente.

HAT-TRICK : la banalité sublimée par la musique

Une formulation et des productions musicales harmonieuses qui semblent dignes d’un Hat Trick (coup du chapeau dans le vocabulaire footballistique). Première action de JeanJass, une découpe nonchalante et aérienne sur Billet de 100, Mari de Kim, Oh que Si, où le joueur belge ne semble jamais s’essouffler sur la prod, peu importe le BPM.

Deuxième action, l‘assemblage d’une variété de productions, en témoigne Meilleure Vie, Roulez Jeunesse et Fatigué. Les actions s’enchaînent, poussant JJ dans des retranchements inattendus, comme le single Qu’est ce qui m’arrive, qui aborde son rapport compliqué au succès.

Jean conclut le match avec la performance globale de son rap : sublimer la banalité à travers l’art de la formulation. Des punchlines respirant la simplicité, mais qui offrent une seconde lecture toujours plaisante.

  • Sa définition de la haine : « J’en veux au monde entier. Comme quand un frère se casse de chez toi avec ton chargeur et que t’es à 9 pour cent » [Billet de 100]
  • Un cours de cuisine : « L’important c’est pas la viande, c’est la marinade »
  • Son rapport à la musique : « Mets le son plus fort, le silence me casse les oreilles »

Son statut de producteur se ressent. Les instrus portent le belge et pas l’inverse. Le fait d’avoir la main mise sur les prods lui permet de tisser un réel fil rouge musical. Et cela, sans tomber dans la dissonance. Si Caballero fait office du fracasseur d’instrus, au sein du groupe, il ne faut pas sous-estimer son acolyte. Jass est avant tout un rappeur et nous le prouve. Mains qui prient feat Akhenaton, sonne comme un hommage pour ce stakhanoviste de studio.

Malgré quelques brides introspectives sur Berkane, lorsqu’il parle de sa relation avec son père, ou sur Derrière les Oreilles pour sa chère et tendre, JJ reste plutôt pudique dans sa plume. Là où Caballero déroule de manière précise et intime des pans de sa vie, l’humour et l’egotrip dominent chez JeanJass. L’échappatoire par les substances vis-à-vis de la mélancolie, reste cependant toujours assez présente, comme sur les titres Déconseillé ou Classico.

« J’suis en train d’m’auto-détruire comme un cyborg, un putain d’cyborg »

Cette mélancolie est plutôt secondaire. C’est certainement ce qui peut rendre Hat Trick lyricalement fade et inconsistant, mais ce serait élucidé le plaisir de la légèreté de ton et l’osmose musicale qui s’étalent le long des 18 tracks. Des productions riches qui offrent un album cohérent, mais léger dans le fond. 

« Mon cœur fait d’la musique quand il bat et tu crois qu’j’ai besoin d’solfège ? Quand il s’arrêtera, mettez du JJ pendant l’cortège » [Différent]

L’équilibre entre OSO et Hat Trick s’accorde autour d’un déséquilibre musicale chaleureux. Il bouillonne d’émotion chez Caballero, avant de transiter vers une musique variée et légère, mais plus froide avec JeanJass.

Deux projets qui se complètent et nous font redécouvrir l’univers de deux passionnés. S’il faut reconnaître que ce double album est dense, il reste agréable de pouvoir faire son choix, dans l’éclectisme des morceaux proposés par le duo.

Chronique écrite avec la collaboration de Théo

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