Damso – Qalf Infinity

Critique

Sept mois après la sortie de QALF, Damso nous dévoile la suite Infinity avec ses onze titres inédits. Plus aboutie, cette seconde moitié offre au public une musicalité riche et variée, agrémentée de lyrics introspectifs et sombres. Le double album se complète en beauté.

Une sortie en grande pompe

Même si la communication autour de l’album est restée modeste, il faut reconnaître que le rappeur a le sens de la mise en scène. QALF Infinity est sorti le 28 avril 2021, soit 4 ans jour pour jour après Ipséité. Cette symbolique était voulue par Damso, puisqu’il s’agit de la suite de l’alphabet grec, initiée par ce précédent album. Elle était d’ailleurs très attendue.

Longtemps « révélée » avec des faux leaks sur les réseaux, des morceaux comme Σ – Ouzbek étaient réclamés par les fans qui n’ont finalement rien trouvé de cela. En dévoilant son album un mercredi, il prend également à contre-courant l’industrie musicale française puisque, par souci de comptabilité de la SNEP, les projets sortent presque toujours le vendredi. C’est finalement sur un live Instagram que le Belge a dévoilé en premier lieu Infinity, pour retrouver de la proximité avec son public. Le message est donc clair : « Très loin des maisons de disques, et près de mon public avisé, très loin des ventes et des chiffres, et près de la musicalité » (Δ. Dieu ne ment jamais).

Un album riche

Le projet se révèle vite être d’une richesse peu commune. Dès le premier extrait, Ο. OG, Damso pose un couplet unique sur un chœur en boucle. Ce dernier explose harmonieusement quelques secondes, avant de basculer sur un son de cloche. Ce n’est finalement qu’un amuse-bouche pour introduire le second titre, Π. VANTABLACK.

Le terme désigne le noir synthétique le plus profond jamais obtenu. Le bruxellois cherche à nous informer qu’il est plus nwaar que jamais. Ce morceau est d’emblée l’un des meilleurs d’Infinity, quoique un peu court (moins de 3 min). Le refrain fait jonction entre deux prods différentes, qui accompagnent deux couplets très distincts.

Le premier, soutenu par des lyrics sales (« J’baise ta mère, j’laisse mon me-sper sur son blush ») et un effet de voix effacée, rend l’interprétation vraiment sombre. Le second lui, porte un flow rapide et une utilisation optimale de l’auto-tune vers les aigus, à la manière d’un Travis Scott. Cette capacité, à varier les tons de sa voix donne justement un rythme effréné au son, le rendant énergique et réussi. 

Ce dernier trouve écho plus loin dans l’album avec X. ZWAAR, deuxième extrait sombre de la réédition. Traduit par « lourd » en Néerlandais, zwaar fait donc aussi référence à nwaar, la gimmick phare du rappeur. Le titre concentre deux prods à nouveau, réparties sur les deux couplets. Ses flows varient, les effets sur la voix et les instrumentales nous surprennent.

Il témoigne bien de la maîtrise technique de l’artiste tant dans les changements de prods que dans la variation de son débit, de son flow, de la structure de ses couplets. La prod du premier couplet évoque le syntoniseur iconique de Booba sur Temps Mort.

L’album se démarque également par ses nombreuses allures pop, bien que cela ne plaise pas toujours à ses fans de la première heure. Le troisième extrait Ρ. DOSE, l’illustre bien. Avec un refrain chanté entraînant, et des effets sonores chirurgicalement placés, il donne une autre dimension à l’écoute du projet qui ne se veut pas que rap.

Σ. MOROSE est devenu le morceau le plus streamé de Spotify en 24 h en 2021. Composé d’une instrumentale mélodieuse, il est le juste équilibre entre chant et rap comme Damso le fait souvent. C’est une figure très appréciée de l’artiste qui arrive à rassembler ses différents talents dans une seule composition. La chanson se termine par un solo de saxophone planant qui lui donne encore plus de richesse et de chaleur. Ajoutons à cela les notes subtiles de guitares qui peaufinent la prod, la performance est remarquable.

Toujours dans ces sonorités pop, Υ. 2 DIAMANTS ne déçoit pas et nous fait chanter le refrain en boucle. Les lyrics, entièrement dédiés à l’argent, renforcent l’ambiance induite par le titre et les couplets. Le champ lexical de la richesse est d’ailleurs facilement identifiable (argent, moula, diamant, or, gros sous, dollars). Néanmoins, « merci pour la moula » peut également être une façon de remercier son public pour tout ce qu’il lui a offert : la réussite, l’argent, la vie qu’il mène. 

On retrouve juste après Φ. THEVIE RADIO, qui avait déjà droit à son interlude éponyme sur la première partie de QALF. Après quelques accords de guitare inspirés de Suga Suga, Damso pose un second couplet déjà entendu sur son Instagram, dans un freestyle spontané en 2018. À souligner également le « changement d’ambiance nwaar » pour le troisième couplet. Bien plus violent, il est en totale opposition avec la première partie du morceau qui rend le tout plus marquant.

Damso se dévoile

Vient finalement le seul featuring de l’album avec YG Pablo sur T. CHIALER, qui était déjà cité par le Dems dans BPM. Le son mélancolique évoque des sentiments blasés sur fond de piano brumeux. Son manque de rythme aurait pu être compensé par une écriture singulière, mais le titre reste finalement oubliable, compte tenu des couplets des deux Belges.

On retrouve cette mélancolie plus tard, dans Ω. VIVRE UN PEU, par opposition avec le single Mort sorti en 2017. Encore une fois, le rappeur introduit la voix de son jeune fils Lior. Déjà présent sur 2 Toiles de Mer, l’artiste n’hésite plus à inclure quelques bribes de sa vie privée avec ce type de messages vocaux. L’amour qu’il porte pour son enfant est de plus en plus présent et illustre bien son assagissement au fil du temps. Se qualifiant lui-même de père absent lors d’interviews, la musique l’empêche de profiter pleinement de son fils et c’est en partie ce qu’il expose dans ce morceau. La célébrité rend difficile le fait de profiter des bons moments.

Cette prise de recul sur la célébrité fait suite à l’introspection profonde et sincère du rappeur sur Ψ. PASSION, que l’on peut écouter juste avant. Comme Kaaris a pu le faire avec Réussite sur 2.7.0, Damso revient sur sa carrière : son succès, ses échecs, sa passion pour la musique, son mentor. Introduit par le sample du refrain Stronger de Traxx « I must be stronger », le titre sonne comme une source de motivation pour le Kinois.

Cependant, la transition du sample à la prod du premier couplet est moins réussie que sur d’autres morceaux, laissant l’auditeur glisser sur une ambiance tout autre assez brutalement. Il évoque par la suite un regret sur sa relation tendue avec Kopp, ses difficultés financières avant la musique, ou encore la prison spirituelle qu’impose la célébrité. Les interludes médiatiques retracent quant à elles différents passages marquants de sa carrière. On peut entendre notamment les Victoires de la Musique ou les accusations de misogynie dont il était la cible. Similairement, à l’introspection de William sur Lithopédion, il se livre et rend le morceau émouvant, surprenant et marquant. 

La réédition se termine avec Youvoi, seul titre exclu de l’alphabet grec, dans lequel le rappeur se met dans la peau d’un voyou. La drogue, la violence et le sexe résument alors sa vie. Pourtant, sur des thèmes violents, l’ambiance globale est douce avec beaucoup de sonorités moelleuses. La voix prise pour les couplets, comme pour refrain, est en contradiction sonore avec l’histoire évoquée.

Ce dernier titre caractérise bien le style de Damso, qui réussit à parler de thèmes sombres et violents dans un style poétique. C’est d’ailleurs un bon résumé de la plume du rappeur. Son écriture crue est en opposition avec les douces mélodies vocales qu’il est capable de nous proposer (Youvoi, Silence, Kin la belle). Cette différence, renforcée par les choix pertinents de la prod, lui permet souvent d’adoucir ou de viriliser tout ce qu’il dit. 

Néanmoins, c’est une seconde partie qui revient globalement sur les mêmes thèmes : l’argent, le sexe, les sentiments. Là où sur ses précédentes œuvres, nous avions des textes très singuliers (Une âme pour deux, Julien, Amnésie), le parti-pris est davantage musical sur cet album. Outre Passion qui marque beaucoup plus l’auditeur grâce à cette introspection authentique, les textes entrent dans les thèmes habituels de Dems, sans vraiment nous frapper. Les inédits se démarquent surtout par l’originalité des ambiances, la variété des flows, des sonorités et du mix.

Un vent de fraîcheur

Avec QALF Infinity, le rappeur Bruxellois, amène un vent de fraîcheur sur la scène rap francophone. Habitué aux projets calibrés pour le mainstream, le public n’a plus l’habitude de voir les grosses têtes d’affiche prendre des risques avec leurs propositions artistiques.

Cela se confirme particulièrement sur les derniers mois, où le tsunami drill a noyé l’originalité musicale sous un flot de musiques similaires. Comme le dit Ashe 22 : “Drill, tous les rappeurs veulent s’y mettre” (Scellé Part. 2), et il faut reconnaître que c’est soulageant d’entendre un rappeur faire autre chose. Damso s’efforce toujours de proposer quelque chose de différent, et surtout de sortir de sa zone de confort. 

La réédition, et plus largement le double album, est bel et bien une prise de risque pour l’artiste. Musicalement, c’est déjà différent de ce qu’il a pu faire, quitte à perdre une partie de son public. Comme il l’expliquait lui-même dans une interview pour Talents2Kin lors de la sortie de QALF : ”Entrez dans le train […] si vous êtes curieux des histoires, vous restez […]. Chaque station c’est chaque morceau, donc chaque morceau, si tu n’aimes pas, tu descends du train”. Cette suite soutient la même philosophie et offre un véritable voyage auditif.

La diversification des prods, des sonorités et des effets, sont difficilement égalables. Il parvient à nous faire passer des sombres ambiances de Vantablack, où violence est le mot d’ordre, aux allures pétillantes d’un refrain chantonné de Dose. Sa capacité, à convaincre deux publics distincts en l’espace des six premières minutes caractérise tout cet album. 

Son affection pour le chant était également risquée, quand l’on sait que certains fans scandaient véritablement un retour aux sources, à savoir un rap plus brut et sale. Finalement, c’est l’une des forces de Damso. Il fait partie de la très restreinte cours des artistes qui sont d’aussi bons rappeurs que chanteurs. Ne pas déroger à sa vision des choses au profit d’une réussite répétée est la preuve d’une confiance absolue en sa musique. De plus, les morceaux sont tellement travaillés que l’album paraît dense. Des doubles prods comme sur Vantablack, Thevie Radio ou Dose donnent par exemple le sentiment qu’il y a plus de 11 titres sur cette seconde partie. Il avait déjà innové sur un titre en 2017 avec Mosaïque solitaire, c’est aujourd’hui l’un des traits marquants de l’album.

L’attention portée au mix est également de très haute volée, une fois de plus. La composition fait ressortir à merveille chaque variations sonores, effets vocaux, instrument, pour exploiter au mieux toutes les richesses musicales. Seuls PNL peuvent se targuer de produire des harmonies aussi claires et limpides, et ce n’est pas pour rien : c’est le même ingénieur son, Nikola Fève, qui mixe leurs albums. Pour Damso, il faut également souligner l’excellent travail de son équipe, notamment Jules Fradet, Prinzly et Ritchie Santos. On retrouve également le producteur Ikaz Boi, présent sur Og et Morose. Cette combinaison cohérente de musiciens, offre des propositions musicales originales et raffinées qui rendent l’album agréable à écouter.

Une boucle infinie

Musicalement, c’est bien le projet le plus abouti du rappeur. Il nous offre un tourbillon de sensations à travers une multitude de sonorités, de travail sur la voix, de diversité d’instruments et d’ambiances hétéroclites. L’artiste surplombe le rappeur qui s’investit finalement sur tous les plans de son album (production, composition, écriture, mix). Cette réédition vient compléter la première partie, qui en fait l’un des rares doubles albums sortis ces dernières années.

Même le concept d’infinité est ici travaillé. Entre la clôture de cet alphabet grec et l’outro d’Intro qui annonce que la “batterie est rechargée” (ce qui renvoie donc au premier album, Batterie Faible), QALF Infinity vient refermer une boucle conceptuelle. Souvent énigmatique sur les éléments qui entourent sa musique, Damso a toujours joué de ces mystères qui suscitent les théories des internautes. Désormais, on peut y voir la fin d’une boucle avec Infinity qui, lorsqu’on le termine, renvoie au début de la discographie pour débuter un nouveau cycle.

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