Childish Gambino : ascensions et chutes

Childish Gambino est un habitué des déclarations fracassantes. Le 4 juin 2017, il déclare en plein concert à des fans médusés que son prochain album sera le dernier. Il s’en expliquera un peu plus tard au Huffington Post, estimant que sa carrière musicale n’était plus « nécessaire » et qu’il détestait les suites. Pluridisciplinaire, Donald Glover de son nom civil, avait donc choisi de clore le chapitre Childish Gambino afin de se concentrer sur d’autres pans de sa carrière artistique, notamment la suite de sa série télévisée Atlanta.

Nous voici presque 3 ans plus tard, le 22 mars 2020, et l’ultime album de Childish Gambino sort dans l’indifférence générale. Un camouflet d’autant plus inconcevable que bien des choses se sont passées durant ces 3 années.

Il y a tout d’abord eu le tonitruant hit This is America, qui cumule actuellement 654 millions de vues, des dizaines de reprises/covers/parodies, une 1ère position au Billboard 100 et 4 Grammy Awards. Féroce critique de l’Amérique, la vidéo fût un plébiscite mondial, décliné dans de nombreux pays. Ce morceau marque le début d’une nouvelle ère pour Childish Gambino, qui devient un phénomène de pop culture, lui qui n’était auparavant connu que des fans de hip-hop.

Quelques mois plus tard, le morceau estival Feels Like Summer complétait cet enchainement et comble de la consécration, Childish Gambino était la tête d’affiche du festival Coachella édition 2019.

Mais force est de constater que celui qui annonçait sa fin de carrière est sorti par la petite porte. 3.15.20, son dernier album, est tout juste passable et générique au possible. Un album impossible à prendre au sérieux lorsque l’on connait le travail de Donald Glover.

3.15.20 : un projet tué dans l’œuf

Tout commence le 15 mars 2020, à 4h du matin, lorsqu’une loop d’une heure de musique apparait sur le site « Donald Glover Presents ». Aucune communication officielle de l’artiste, si ce n’est son manager qui tweetera brièvement le lien du site avant de désactiver son compte. Cette heure entière de musique est diffusée en boucle pendant environ 12 heures avant d’être retirée du site. 12 morceaux sont identifiés au total, parmi lesquels certains extraits déjà présentés en avant-première lors du This Is America Tour. Puis, silence radio.

Ce n’est qu’une semaine plus tard que l’album est officiellement disponible sur les plateformes de streaming, avec un nom cryptique (3.15.20 fait référence à la date de publication de l’album sur le site), aucune couverture d’album, pas de titres de morceaux (les noms sont simplement les horodatages de l’album) et aucun crédit de featurings (21 Savage & Ariana Grande). Tout semble avoir été mis en place pour fournir une œuvre mystérieuse, brute, difficile à appréhender et dénuée d’apparats esthétiques. L’album est un échec commercial (20.000 ventes en première semaine), comme si tout avait été élaboré pour sortir ce projet le plus discrètement possible.

Un choix d’autant plus intriguant lorsque l’on sait que Childish Gambino a toujours fait le choix du maximalisme. Ses précédents albums étaient accompagnés d’une véritable expérience cohésive. Because The Internet était accompagné d’un screenplay ainsi que d’un court-métrage. Awaken, My Love était accompagné dans sa version vinyle d’un casque VR gratuit ainsi que d’une application permettant d’accéder à ses représentations scéniques en réalité virtuelle.

C’est tout l’inverse pour 3.15.20. This is America ne figure d’ailleurs pas sur la tracklist et l’album n’est porté par aucun single, contrairement aux habitudes de Childish (Bonfire avec l’album Camp, 3005 avec l’album Because The Internet, Redbone avec l’album Awaken, My Love!)

Alors, pourquoi ?

Une peur de la réussite bien ancrée

Si la peur de l’échec est un phénomène assez bien documenté, son pendant est lui, beaucoup moins connu. Toutefois, si l’on regarde de plus près, c’est un trait d’esprit prépondérant chez Donald Glover, observable à au moins 2 reprises.

Tout d’abord en 2009, lorsqu’alors scénariste, il quitte la série 30 Rock en plein essor, puis en 2012, lorsqu’il quitte la série Community, dont il était l’un des personnages principaux et qui connaissait une réception critique importante. Lorsque Donald Glover reste trop longtemps dans un domaine, il flamboie, attire l’attention du fait de son talent, mais ne supporte pas la pression liée à cette réussite.

Car il n’est jamais question de fin grandiose avec Childish Gambino, celle-ci est toujours bazardée, expédiée ou précipitée, comme pour se défausser de la pression monumentale qu’inclurait de vrais adieux. Un état d’esprit déjà apercevable lorsqu’il se confiait au New Yorker en 2018 sur la fin de carrière musicale.


Ce sera comme si j’étais à une grande fête, et que tout le monde s’amusait, se promenait, et que soudain vous vous demandiez tous « Où est Donald ? » « Où est-il allé ? » « Je l’ai vu, je lui ai parlé ! » « Il était là il y a peu de temps ! » Suivi d’un haussement d’épaules collectif : « Oh, eh bien, je suppose qu’il s’est enfui. »


Enfui. Le mot est posé. Childish Gambino s’échappe constamment des situations qu’il créé lorsqu’il constate que celles-ci lui échappent et que sa renommée critique s’envole de pair. Si exercer sans être reconnu n’est pas dérangeant, c’est lorsque le monde entier le regarde et le considère comme un génie que Donald Glover se sent obligé de se défausser et de s’enfuir.

Le plus dur n’étant pas de créer mais de remplir les attentes, Donald Glover fait le choix de l’autosabotage volontaire. C’est pourquoi il a quitté Community, c’est pourquoi il a quitté la musique sur cette note dissonante qu’est 3.15.20, et c’est pourquoi il va (probablement) quitter Atlanta. Bâtir, détruire, partir, tel semble être l’éternel schéma de Donald Glover.

Tibbar
Do you fools listen to music or do you just skim through it ?

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