La Fouine – Bénédictions

Critique

En ce début de nouvelle décennie, La Fouine a voulu proposer un coup d’éclat en sortant un album digne de son talent. Pourtant, Bénédictions n’est pas à la hauteur de l’événement, et donne juste l’impression que le rappeur est à court d’idées.

Curiosité et inquiétudes

La pochette est simple, épurée, et permet de comprendre la direction prise par La Fouine avec ce nouveau long format : plutôt que de tenter sans cesse de se renouveler -chose qu’il a eu beaucoup de mal à faire lors de la précédente décennie-, il a préféré faire plaisir à ses fans en proposant un album empli de nostalgie (ce que les couleurs noire et blanche viennent parfaitement illustrer), et dans lequel il recense ses bénédictions.

Ainsi, l’un des singles s’intitule Première fois, et confirme bien l’impression que la cover laissait : le morceau est nostalgique, tant au niveau du texte que du style musical. Et le clip est en noir et blanc.

L’un et l’autre ont eu le mérite d’attiser la curiosité des fans les plus sceptiques. La Fouine a sorti des singles beaucoup moins mémorables : #FOUINYFLOW et Colorés, deux morceaux qui ont créé des inquiétudes.

Une bonne entrée en la matière

Le disque débute par #7.8, on peut y entendre la conversation de Laouni et de ses amis qui manquent un train de peu. Dans l’attente du suivant, La Fouine émet l’idée de rapper un couplet qu’il n’a pas encore fini d’écrire, et le beat commence. La chanson se conclut avec la réaction de ses amis, l’un d’entre eux demande au rappeur s’il a déjà posé dans un studio professionnel, La Fouine répond non, avant que le gars en question lui donne rendez-vous le lendemain pour une session studio.

Vous l’avez compris : ici La Fouine met en scène son passé, le moment doit se dérouler dans les années 90. On remarquera qu’il y a une incohérence, puisque la scène a lieu avant que La Fouine ne commence réellement sa carrière de rappeur, mais dans son couplet, il fait référence à des choses issues du présent (par exemple, il cite le footballeur Neymar). En dehors de cet illogisme, le morceau est très bon, on y retrouve La Fouine d’il y a plus de 10 ans, et la prod est classique (boom-bap avec du piano) mais toujours aussi efficace.

 

Chute de qualité

S’il s’était arrêté là, l’album aurait pu être bon. Malheureusement, cette introduction laisse vite place à des morceaux décevants. La seconde piste est Bénédictions, et vu le titre, on pouvait s’attendre à un texte introspectif, mais il n’en est rien : ce n’est que de l’égotrip -ou presque-, à coup de punchlines tantôt efficaces :

Et j’ai couru quand ils m’ont dit marche ou crève
Dans mes cauchemars, j’ai la vie de tes rêves

Et tantôt ridicules, comme ses fameuses punchlines hashtag :

En m’voyant, ta meuf mouille, he, #PoolParty

Mais le pire est encore à venir avec les morceaux suivants. Via Colorés, La Fouine a voulu s’offrir le potentiel « tube » de l’album. Il n’en est pas devenu un. Cela dit, à force d’écoutes, le morceau gagne en efficacité, au moyen d’un refrain entêtant. Elle reste une chanson moyenne, qui doit être jouée à de multiples reprises, donc par matraquage, pour être clairement appréciée. Le morceau contient sans doute la pire punchline de 2019 :

Mets tes fesses sur ma face, que l’on fasse un FaceTime

Intérêt musical et lyrical très limité. La suite est dans la même lignée : #FOUINYFLOW contient quelques phases qui valent le coup d’œil, mais globalement les punchlines sont fades, et le beat semble dater du début des années 2010, complètement hors temps. La vie c’est ça est un son trap qui sonne déjà beaucoup plus moderne. Le refrain est répétitif, au point d’en devenir lassant. Le morceau PSM (« pète sa mère ») créé l’exploit et regroupe les défauts des deux chansons précédentes, en faisant abstraction des qualités. L’écriture du rappeur est plus pauvre que jamais, et il fait constamment rimer le mot mère avec le mot mère. Le plus mauvais morceau de l’album. Jusque-là.

 

Une deuxième partie meilleure

Après ce passage à vide, heureusement le niveau s’élève, La Fouine propose le triptyque R., Première fois et crois en tes rêves (interlude), dans lesquelles il s’exprime au sujet de son enfance et de son drôle de parcours. Les chansons sont beaucoup plus intéressantes dans la forme et dans le fond. « R. » prouve que La Fouine est loin d’être has-been, puisque la chanson est à la fois moderne et écoutable.

Dans Première Fois, comme son titre l’indique, le rappeur parle de ses nombreuses premières expériences, et « rappe comme si c’était la première fois ». Il en résulte un morceau boom-bap contenant une boucle de sample. On notera aussi que la chanson fait fortement penser à La Première Fois de Black Kent (artiste avec qui La Fouine avait déjà collaboré dans le passé). Pas très original. Néanmoins, on retrouve le temps d’un morceau le Laouni digne d’Aller-Retour, dès lors la qualité est présente.

« Interlude – crois en tes rêves » est probablement le morceau le mieux produit de l’album, il possède un sample de C’est donc ça nos vies du légendaire groupe IAM. Autre coïncidence sans doute, mais La Fouine utilise le même extrait du film culte A la recherche du bonheur dont Black Kent s’était déjà servi dans son excellent morceau Le marchand de sable. La Fouine semble s’inspirer des meilleurs pour proposer le meilleur contenu sur cet album. Dans son interlude, il revient sur la réalisation de ses rêves et donne des conseils à l’auditeur. Il s’agit du son le plus court, mais également de la quintessence du projet. Seule ombre au tableau :

J’ai vu son appareil dentaire gros quand elle m’a vu rapper
Tu vois l’concept : sa bouche, ma queue, du fromage râpé
Des fois j’dis n’importe quoi
Mais c’est comme ça qu’on aime Fouiny Babe

La Fouine croit réellement que les gens aiment quand il dit n’importe quoi dans certains de ses sons et c’est pour ça qu’il continue. Or, il se trompe ; et c’est cette façon d’écrire qui lui a fait perdre beaucoup de fans au fil des années. En attendant, il a l’air de prendre du plaisir en le faisant, à défaut d’en donner à l’auditeur.

Des années de retard

Dans certaines pistes, La Fouine a des années de retard. Kiki est une reprise du hit planétaire In my feelings de Drake (2018). Le morceau est passé de mode, et a tellement tourné qu’il a lessivé les auditeurs. Par conséquent, La Fouine a probablement choisi le pire timing possible pour en faire une reprise. Les couplets ne sont pas marquants, il fait de l’égotrip et ça manque de bonnes punchlines. Surtout que l’artiste a produit un refrain médiocre pour accompagner le tout :

Kiki, si tu ken pas, sors d’la ture-voi

Car j’ai pas de temps à perdre, j’parle pas chinois

Moi j’parle français ou bien rabza, t’es ma kehba

Kiki, t’es ma kehba

Kiki, t’es ma kehba

L’avantage de cette chanson, c’est qu’il est impossible de faire un pire rendu, alors le reste de l’album est correct en comparaison. Sauf Narcos (ft. Sultan et Canardo, les deux seuls invités du projet). C’est une reprise du générique de Narcos, série Netflix qui était hype il y a 4 ou 5 ans. D’autant plus que des reprises ont déjà été faites par le passé (Demi Portion en France, ou encore Joey Badass aux États-Unis). Là encore, La Fouine est en retard de plusieurs années, et le morceau n’est ni bon ni original. On en retiendra juste le couplet de Canardo.

Une panne d’inspiration

Bénédictions donne vraiment l’impression que La Fouine est en manque d’inspiration. Il fait des choses qui ont déjà été faites avant, il n’innove pas musicalement. Et il aborde continuellement les mêmes sujets : raconte le passé, fait de l’égotrip en parlant des jaloux, de ses richesses et des femmes qui l’entourent, et c’est à peu près tout. Comme si sa vie ne se résumait qu’à ça. Le public en attend plus d’un artiste de presque 40 ans, dont 20 de carrière. Le seul morceau qui déroge à la règle est Feu Rouge, Part.II, story-telling à propos d’une bavure policière, qui fait suite à Feu Rouge, son présent dans le désormais classique Mes Repères. Pendant tout le reste de l’album, La Fouine tourne en rond, il ne propose absolument rien de nouveau dans ses propos, tout ce qu’il dit créé une sensation de déjà-vu, à travers ses anciens projets. Et les refrains qui faisaient la force de l’artiste à l’époque font aujourd’hui sa principale faiblesse.

Il y a quelques morceaux qui sortent du lot, comme Jakadi, ou Trois Mots (que La Fouine rappe sans relâche en 3 temps). Mais tout le reste est soit médiocre, soit pas du tout convaincant. La Fouine avait fait une « blague » sur Twitter en annonçant que cet album serait son dernier –cette drôle de communication confirme juste ce que nous disions dans la conclusion ici-, ce n’est finalement pas le cas, et il évite de conclure sa discographie sur une mauvaise note.

Du mieux, mais pas assez

Bénédictions est meilleur que les projets récents de La Fouine, tout en restant largement en dessous de ses premiers albums, et donc largement en dessous de ce qu’il est capable de proposer. Dans le disque, il s’attaque souvent à ses ennemis et ses haineux, mais la qualité du CD justifie parfaitement leur existence.

Rotka
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