Pourquoi l’autocensure de « Fuck le 17 » est problématique

Vendredi 1er novembre, 18h. Le groupe de rap 13Block publie sur YouTube le clip très attendu du morceau « Fuck le 17 ». Si le morceau avait été accueilli de manière dithyrambique à sa sortie en avril 2019, le clip reçoit lui un accueil très mitigé.

Qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ?

À la sortie de l’album BLO en avril 2019, les auditeurs découvrent avec délice un banger intitulé Fuck le 17 qui deviendra rapidement un temps fort de l’année rap 2019. Car en plus d’être un savant mélange entre sirènes de polices, rythmiques trap, flows oppressants, rimes outrancières et turn up, le morceau est une bouffée d’air frais.

L’axe contestataire/outrancier étant tombé en désuétude dans le rap mainstream, le voir relifté et adapté aux sonorités actuelles fût apprécié de beaucoup. Fuck le 17 devient par la même occasion un hymne à la contestation lors de plusieurs manifestations.

Un clip consensuel amputé de ses lines les plus polémiques

Premier étonnement de taille à la parution du clip : la line « MORT AUX PORCS » est censurée, ainsi que la line « Je rêve de plusieurs corps de policiers ». L’étonnement fût tel que le terme « MORT AUX PORCS » atterrit en trending topic Twitter.

Si les réactions sont à ce point négatives et étonnées, c’est qu’elles soulèvent un paradoxe : comment peut-on s’autocensurer sur un morceau intitulé « Fuck le 17 » ? L’effet est au mieux tiède, au pire, totalement indigeste. L’essence même de la contestation étant de ne pas s’embarrasser des semblants ou du politiquement correct. En reliftant la contestation à la sauce 2019, 13Block emporte les cœurs mais emporte aussi la consensualité.

Les images du clip sont elles aussi, terriblement fades, comme si le sujet se suffisait à lui-même et qu’il ne fallait pas trop en « rajouter ». Problème : ce qui est attendu de l’outrance est justement l’aspect jusqu’au-boutiste.

Le clip Fuck le 17 ne satisfait même pas les fans du morceau

Pour savoir si un clip est raté, il suffit d’observer les réactions des fans de la première heure. Si la réaction est négative ou confuse, c’est qu’il y a indubitablement eu un loupé. Au lieu de faire le pari de rentrer dans l’histoire du rap français contestataire à la manière de leurs ainés, 13Block prend le choix du clip basique, lambda qui n’affiche aucun message.

On ne sait rien des intentions du groupe. Quels sont les éléments qui justifient cette haine de la police ? Il n’y a aucune évocation, pas d’images d’émeutes, de violences policières, d’archives, de références aux vraies victimes de bavures policières, rien. 13Block se contente d’illustrer mollement son clip avec quelques séquences assez pauvres sur le plan de la symbolique.

Les vraies raisons de l’autocensure du clip

Après tout on pourrait se dire : « Mais pourquoi ? Alors que le groupe avait un public acquis à sa cause et le champ libre pour marquer durablement les esprits avec un clip fort de sens, pourquoi de telles décisions ? » Ces choix calculés s’expliquent par un facteur essentiel : celui de la gentrification. Le fait que le rap devienne une musique de plus en plus grand public (dans les charts, dans les télés, dans les radios, dans la presse) pousse ses auteurs à l’obligation de résultats et au statut bankable.

Il y a dorénavant trop de risques à sortir totalement des clous, trop d’argent en jeu, et imaginer en 2019 un groupe critiquer ouvertement, frontalement et dans une démarche jusqu’au boutiste l’Etat, comme le fît le groupe La Rumeur avec ses 10 ans de procès contre Sarkozy, est inimaginable. Si auparavant, il était plus facile d’être dans cette optique d’assumer ses propos et de continuer contre vents et marrées, le paradigme a changé de nos jours. Les rappeurs sont désormais dans un calcul coût/avantage. Combien cela va me coûter en termes d’image, de partenariats et combien cela va me rapporter en termes d’avantages ?

Les membres de 13Block ont voulu jouer à un jeu dangereux et rarement gagnant : attirer le bénéfice d’attention tout en évitant le négatif en contrepartie, c’est le positionnement classique de l’entre-deux, qui bien souvent se retourne contre son auteur.

Un clip jugé « écoeurant » par la police : poursuites judiciaires à venir

« Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur, et vous aurez la guerre. » Winston Churchill

C’est peut-être la leçon la plus cruelle à retenir de toute cette histoire : toutes ces manœuvres n’auront servi à rien. Le clip « Fuck le 17 » fait quand même scandale, les réactions politiques s’enchainent et les médias se sont emparés de l’affaire. En restant dans un entre-deux opaque, le groupe 13Block choisit la pire solution et s’attire à la fois les foudres de sa fanbase et celles des politiques. Le groupe donne désormais l’impression d’être dans une situation qui le dépasse, avec un sujet trop gros pour lui, trop lourd à porter et dont il faudra désormais assumer les conséquences.

Tibbar
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Do you fools listen to music or do you just skim through it ?

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