NAAR – SAFAR : ne cherchez plus, le rap le plus international est le rap marocain [ITW + Article]

Le 13 septembre 2019 est sorti l’album SAFAR du collectif Naar. Ce projet est l’aboutissement d’un long chemin, un long voyage pour reprendre l’idée du titre, qui a mené Mohamed Sqalli (directeur artistique), les rappeurs Shobee, Small X, Madd et toute l’équipe de Naar à collaborer avec des artistes venus du monde entier.

L’objectif de l’album SAFAR ? Mettre le Maroc sur la carte du rap à l’international et prouver que des artistes qui viennent d’un pays sans industrie à portée de main peuvent aussi bien voire mieux faire que d’autres artistes, venant de pays avec des industries en place.

Pour mieux comprendre le développement du projet SAFAR, retour sur l’histoire récente du rap marocain et du collectif Naar avec en fin d’article, interview du beatmaker LouisYrn qui a participé au projet et a accepté de répondre à des questions sur les coulisses du projet.

Au commencement, des histoires authentiques

C’est en 2017 que l’on commence à entendre parler de rap marocain en France. Le média Clique avait mis en lumière l’efficace titre Wach kayn maydar? en titrant « Le rap marocain tient-il son nouvel hymne ? » L’article rappelait le succès passé du groupe de rap marocain H-Kayne. Mais ce n’était rien de comparable à l’ambition portée par Shayfeen. Ambition visible dans les paroles de Wach kayn maydar? , chanson dans laquelle Shobee et Small X qui composent le duo Shayfeen se demandent ce qu’ils vont faire, sans résignation mais bien décidés à réussir.

2 ans plus tard, Clique recevait le duo Shayfeen pour parler du chemin parcouru en 2 ans, de leur ville de Safi à une tournée européenne à succès.

Entre temps, on pouvait en apprendre plus sur la vie personnelle de Shobee et Small X grâce à l’initiative de la réalisatrice Fatim Zahra Bencherki qui a réalisé un documentaire pour la chaîne 2M. Le documentaire est disponible sur YouTube. Ayant suivi les rappeurs pendant 8 mois, la réalisatrice nous permet d’en apprendre sur la complexité de leur enfance, de leur passage du désespoir au statut de phénomène grâce à Internet et l’espoir qui est né après. Car en effet, si tout ça a commencé, c’est grâce à la popularité digitale du phénomène et à l’inspiration qu’il a pu susciter à l’étranger…

 

La rencontre entre Mohamed Sqalli et la scène rap marocaine

Le chef d’orchestre du projet est Mohamed Sqalli. « Digital producer », il est celui qui a coordonné la mise en relation de rappeurs et producteurs de nombreux pays différents. Il avait écrit en 2017 un article sur le média medium.com dans lequel il s’indignait que des artistes comme The Blaze reprennent à leur compte toute l’imagerie maghrébine sans créditer les artistes locaux, et surtout en capitalisant sur une culture pour le moment peu exploitée.

Sqalli parlait de « moodboarding hors sol » pour décrire cette démarche de reprendre un mood, une atmosphère d’un pays en occultant totalement les enjeux politiques locaux. Ça revenait en quelque sorte à reprendre l’image, l’essence, sans subir les problématiques vécues par les personnes vivant – ici – au Maroc.

Il avait également critiqué Skepta qui avait utilisé des visuels créés par le photographe marocain Ilyes Griyeb sans le créditer.

Mais cet article regardait aussi vers l’avenir et il proposait dedans une liste d’artistes marocain.e.s à suivre et avec lesquels travailler. Il mentionnait Issam Harris, rappeur, Shayfeen, rappeurs, Malca, musicien que l’on retrouve sur SAFAR.

Le collectif NAAR (« feu » en arabe) est créé.

Une visibilité toujours plus grande en 2018 avec la tournée européenne

En 2018, le rap marocain s’exporte lors de concerts en France et aux Pays-Bas ; c’est un vrai succès et le concert du 29 mars 2019 au Trabendo réunit Laylow, Dosseh, Nelick, Lomepal en plus des rappeurs marocains.

Cette tournée « SAFAR » présageait évidemment la sortie du projet ; en attendant, en prouvant leur énergie communicative sur scène, les rappeurs se sont forgés une réputation. Notamment en festival au Festival Chorus de Boulogne Billancourt, déjà mentionné ici, où leur set a été un vrai succès. La photographe Roxane Peyronnenc avait documenté leur tournée et on peut retrouver des photos ici.

La finalisation du projet SAFAR en 2019

Avant la sortie du projet SAFAR, on trouvait déjà des connexions France-Maroc sur RIPRO 3 de Lacrim avec le titre 3dabi (2017), sur Roze de Tortoz avec le titre Zone (mai 2019, le visuel est sorti en octobre 2019 seulement) et l’immanquable morceau de Laylow Money Call (2018) qui sera aussi sur SAFAR.

Ce que montraient ces titres et le visuel de Money Call c’est que le rap marocain est plus que du rap, c’est une attitude, l’envie de réussir, de prouver ses capacités et une esthétique qu’on ne veut pas voir exploitée par d’autres. Money Call est de toute façon le morceau qui a tout changé pour NAAR ; Jok’Air et Dosseh ont entendu parler du rap marocain grâce à ce morceau et c’est pour cela qu’on les retrouve sur le projet SAFAR (on peut l’apprendre dans le documentaire Crossing Borders).

La finalisation du projet a pu être menée à bien grâce à l’avance concédée par Barclay/Universal Music. NAAR est en contrat de licence avec la maison de disques. Le projet est passé d’une ambition sans infrastructures accessibles à un véritable objectif atteignable grâce à des conditions plus favorables.

La philosophie du projet se ressent à tous les niveaux mais est encore plus évidente dans un titre comme Kssiri (de Small X et Dosseh) où rien que le titre indique l’idée d’accélérer, de foncer dans la vie, peu importe les obstacles

Des supports digitaux et des connexions internationales

L’histoire de NAAR a toujours été digitale (encore plus quand on sait l’affiliation entre Laylow et son Digitalmundo et Shayfeen et Madd) et internationale. Tout a reposé sur la visibilité donnée par Internet et par les possibilités d’exportation et de connexions offertes qu’un tel système offre.

Sur chaque titre, on retrouve un producteur, un rappeur et des rappeurs en featuring qui peuvent venir de trois pays différents.

C’est toute la richesse du projet : les mélodies unissent malgré la barrière de la langue.

On peut donc entendre de l’arabe marocain (darija 🇲🇦) avec Shobee, Small X, Issam, Madd, Tagne, Inkonnu, Fell’G, Damost.

On entend évidemment beaucoup de français 🇫🇷avec Dosseh, Lomepal, Laylow, Koba LaD, Hornet La Frappe, Nelick, Jok’Air et Nusky.

Mais l’ambition du projet était de dépasser ce pont Maroc-France déjà établi.

NAAR a donc invité DrefGold, rappeur italien 🇮🇹, Amir Obé, américain 🇺🇸, Jazz Cartier, canadien 🇨🇦, Kaydy Cain, espagnol 🇪🇸, Kareem Kalokoh, grec 🇬🇷, Narco Polo, néerlandais🇳🇱.

À la production, on retrouve :

  • Malca, Coldmind, LouisYrn, beatmakers marocains 🇲🇦,
  • AndreaLo, Eazy Dew, Thomas André, King Doudou beatmakers français 🇫🇷
  • BricksDaMane, beatmaker américain 🇺🇸
  • FNMLAS, beatmaker néerlandais 🇳🇱

On ne peut pas oublier de mentionner la composition de Sofiane Pamart, pianiste, sur Young Harraga Skit dans lequel on entend l’histoire d’un harraga, immigrant prêt à tous les sacrifices pour une meilleure vie. L’enchaînement avec le titre Babor de Shayfeen collaboration avec Hornet La Frappe est parfaitement réussi.

D’ailleurs, pour en savoir plus sur l’élaboration du projet, un documentaire a été réalisé et on peut voir dedans Hornet La Frappe, touché par le morceau, qui dit qu’il va traduire les paroles dans son couplet pour communiquer le message de Shayfeen à plus grande échelle. Le documentaire, sorti en septembre 2019, est intitulé Crossing Borders :

 

Interview de LouisYrn, beatmaker sur SAFAR

LouisYrn qui a participé au projet a accepté de répondre à quelques questions. Il est crédité à la (co-)production de Kssiri (feat. Dosseh et Madd), La Selha (feat. Koba LaD et Tagne), Mula (feat. Fell’G et Kareem Kalokoh) et City (feat. Madd et Nelick).

Son univers correspondait parfaitement à l’esprit du projet : basé au Maroc, il balance depuis plusieurs années des compositions (pour Laylow , Bitsu, Pollux par exemple) et des « flip » de morceaux allant de de Cheb Hasni, à Norsacce Berlusconi 667 en passant par Rae Sremmurd ou tout récemment 13 Block.

I : Comment la connexion s’est-elle faite avec les gars de NAAR ?

L : J’étais en contact avec Mohamed Sqalli [directeur artistique du projet] bien avant NAAR au sujet de la track « HASNI » (d’où le morceau de Issam) pour le Hasni Day, une exposition sur feu Cheb Hasni.

Il m’appelle un jour pour me convoquer à la résidence NAAR à Casablanca. Une fois arrivé, j’ai capté la majorité des gars de NAAR ainsi que certains artistes qui ne sont pas sur l’album. (Triplego, Loun, Hades…) A ce moment là, le projet n’avait pas de direction précise ; mais la synergie de Shobee, Laylow et Madd a fini par faire ses fruits sur Money Call. Tout le reste s’est fait naturellement.

I : Vous vous êtes déjà rencontrés avec les rappeurs de NAAR ou c’est 100% digital ?

L : Nous nous sommes déjà tous rencontrés à la résidence.

Par contre et malheureusement, mes collaborations avec les artistes qui ont eu leur place dans l’album se sont fait à distance ; je n’ai pas pu être en studio lors de leur création.

I : Le beat de La Selha, tu l’as produit en pensant aux rappeurs qui ont posé dessus (Koba LaD et Tagne) ou tu l’avais produit avant l’album ?

L : J’ai eu vent via Mohamed [Sqalli] que Koba était en studio avec Shobee et Small X. Ensuite, je me suis mis la structure commune des sons de Koba en tête pour faire 3 instrus.

Honnêtement, celle qui a été prise est celle en laquelle je croyais le moins. Je ne voulais pas l’envoyer au début, mais Coldmind a insisté pour que ce soit le cas.

I : Avant de placer pour les rappeurs de NAAR t’étais fan de leurs sons ?

L : Je suis un fréquent auditeur de Issam, Dosseh, Koba, Shayfeen, Malca & Madd. Ça fait un peu bizarre de savoir que j’ai collaboré avec ces derniers car avec du recul, c’est une tournure plutôt fascinante qu’a pris mon rôle de gros consommateur de rap ; je me retrouve avec une, voire deux oeuvres en commun avec les gars dont je saigne les sons. Mention spéciale à Amir Obè avec son EP « None of the Clocks Work ». J’étais choqué lorsqu’on m’a dit qu’on accueillait Amir sur l’album.

I : Tu penses que l’album a ouvert la voie pour d’autres scènes marocaines, peut être dans d’autres genres de musique ?

L : Je pense que n’importe quel genre de musique peut bénéficier de la tournure que prend la culture urbaine marocaine. Il faut rappeler que le concept de NAAR a vu le jour lorsqu’un rappeur UK dont je ne mentionnerai pas le nom s’est permis d’utiliser les photos non-libres de droit du photographe Ilyes Griyeb, qui a d’ailleurs dirigé les clips de Caviar et Money Call.

On peut extrapoler ce fait pour se rendre compte que n’importe quel artiste exerçant n’importe quel genre de musique de la scène marocaine peut raconter lui même son histoire, et réussir grâce à ça.

Voilà ce qui fait l’identité du projet : le travail, l’authenticité, le talent, Internet et des artistes motivés et prêts à entreprendre ensemble pour aller plus loin.
Inès Blzn
Inès Blzn
Mixologue

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