Jazzy Bazz – Memoria

Critique

3 ans après Nuit, Jazzy Bazz dévoile l’album Memoria. Dans son “Gotham”, il découpe des instrumentales taillées pour lui et fait une démonstration de toute sa palette technique. Introspectif, le projet lui permet de mettre en perspective ses questionnements du quotidien à travers des morceaux forts et mélancoliques. 

Le Joker revient assombrir Gotham

Sur ce nouveau projet, le rappeur parisien propose des morceaux aux sonorités complémentaires, alternant entre instrumentales qualitatives et rimes riches qui rythment de nombreuses interrogations. Cette volonté se fait remarquer dès l’introduction de l’album. Il plonge l’auditeur dans une froideur nocturne harmonisée par un piano et un chœur féminin.

La richesse des thématiques développées par Jazzy Bazz fait encore une fois sa force. Comme il l’avait déjà très bien réalisé sur Nuit, il dresse les contours de son terrain de jeu : le froid, la nuit, la noirceur. S’ensuivent des réflexions cohérentes avec l’ambiance voulue : la mort, la trahison, la confiance, les désillusions … Comme le titre du projet le laisse penser, le rappeur veut extérioriser les pensées qui le hantent. À cet effet, une punchline assez symptomatique se distingue sur le morceau P-Town Blues

“Faut que je fonce libéreR mes songes, que j’arrête de m’poser des questions dont personne n’a les réponses”

Jazzy Bazz, P-Town Blues

Jazzy Bazz le noctambule s’interroge dans la noirceur de la nuit. Sur le morceau Coeur, Conscience à travers une production à l’aspect divin, il prouve toujours être un passionné de rap qui connaît son domaine et l’utilise à bon escient. Dans ce cas précis, il veut mettre en perspective la réalité de la nature humaine.

“Si tu doutes de toi tu n’auras qu’un enfer. J’me sens comme un tueur qui ne prend qu’un an ferme”

Jazzy Bazz, Coeur, Conscience

Malgré ses déboires, Jazzy Bazz se sent libre. Dans Memoria, il s’habille parfaitement en un Joker anti-héros libre de ses actes.

Arrangements et compositions

L’interlude de l’album scinde le projet en deux parties. Le premier chapitre du projet comprend des morceaux forts qui apportent de la profondeur, comme Nouvelle 3.14, P-Town Blues ou encore les featurings Panorama et Élément 115 avec Alpha Wann et Nekfeu.

Dans un second temps, l’artiste emmène l’auditeur vers une musicalité plus détendue, plus sentimentale. C’est une autre facette de la nuit qui est présentée. À l’image du morceau Sablier : Jazzy Bazz chantonne, se fait plaisir dans un storytelling prenant. Les kicks répétés de l’instrumentale arrivent crescendo et offrent une vraie plus-value au morceau, cela le structure en quelque sorte. Le refrain est quant à lui simple et efficace.

Le Parisien se livre également davantage à travers cette seconde partie d’album. Dans Memento Mori, il fait part des relations qu’il entretient avec ses proches et de ses envies d’ailleurs. Malgré cette faculté à se dévoiler assez aisément, Jazzy Bazz captive moins que dans Nuit. L’artiste utilise une recette similaire, il paraît moins inspiré et convaincant.

Dans l’odyssée musicale qu’est Memoria, le rappeur de L’Entourage prend confiance. Il sait quand il doit rapper, enchaîner, débiter mais il sait aussi quand il doit laisser sa place à un partenaire pour rendre l’atmosphère encore plus riche. C’est le cas sur le morceau Albiceleste où il fait référence à ses origines sud-américaines pendant que Josman pose son intonation suave pour adoucir un peu la noirceur de ce début de projet. Il en est de même avec Edge, protégé de Jazzy Bazz qui sort une performance plus que convaincante dans Zone 19. Sans oublier Laylow qui, comme à son habitude, transforme l’instrumentale de .RAW Spleen avec sa signature vocale unique. Les featurings apportent vraiment au projet. Jazzy Bazz sait où il va et il s’est entouré en connaissance de cause. 

Il aurait tout de même été souhaitable que le “joker” utilise des ambiances mélodieuses plus osées, comme il l’avait fait sur Nuit. Le saxophone prenant dans le morceau .RAW Spleen contraste avec ce manque de richesse musicale. Dans une ambiance jazz à laquelle le parisien nous a habitués, une vraie alchimie se distingue. La voix déraillante de Laylow s’accorde parfaitement avec le ton rauque de Jazzy Bazz avant un envoutement provoqué par le solo de saxophone à la fin du morceau.  

L’utilisation d’instrumentales au BPM lent comme dans Memento Mori laisse de l’espace au rappeur parisien qui en profite pour démontrer qu’il est en pleine possession de ses moyens. Il enchaîne des rimes riches tout au long du projet. 

Technique au point

Jazzy Bazz, réputé pour son aisance technique invite ses fidèles acolytes Alpha Wann et Nekfeu à prendre part à la fête. Sur le titre avec Alpha, Jazzy Bazz s’impose, il prend ses marques et signe sa présence malgré une performance de nouveau convaincante de son homologue de L’Entourage. En ce qui concerne Élément 115, Jazzy Bazz se montre au niveau de la performance de Nekfeu. Il arrive sur le morceau de manière impressionante avec une dizaine de rimes, une leçon de multisyllabiques. 

L’écriture technique de Jazzy Bazz incarne une des grandes forces de l’album. En plus de rythmer les morceaux, ces redondances entrent dans la tête de l’auditeur comme un automatisme. Jazzy Bazz est toujours fort, un passage surprenant avec le prometteur Robdbloc dans Mental le prouve. 

“Vieux rappeurs s’amènent en cascade, gros, aucun d’ces amateurs ne passera pro

C’est pas leur vraie vie et j’te parle pas d’flow, 100% d’bullshit comme Pascal Praud

À l’antenne, ouais, sur chaque plateau, ça s’engraine entre sales fachos

Par centaine, nous, ça parle pas trop, rien que ça t’enchaîne en mode arts martiaux”

Si les figures de style sont nombreuses dans Memoria, une retient particulièrement l’attention : la paronomase. Elle consiste à rapprocher des mots de sonorités voisines dans une même phrase. Difficile à maîtriser mais toujours impressionnante, le rappeur parisien l’utilise de nouveau. Il avait fait une démonstration dans P-Town, le morceau éponyme de son projet sorti en 2016, il réitère dans D.Ieu.

« J’mets la pression comme la descente dans un crash aérien J’t’adresse pas la parole juste un crachat et rien »

Jazzy Bazz, D.Ieu

l’art de la référence

Le rappeur utilise également de nombreuses comparaisons fortes tout au long de Memoria. Souvent parlantes, elles permettent à l’auditeur de se projeter dans l’univers du projet de manière cohérente.

Par exemple, pour illustrer le climat froid du projet, Jazzy Bazz fait référence aux fameux Source Awards de 1995 au Madison Square Garden. Un soir où le rappeur américain Suge Knight attaque verbalement Puff Daddy lors d’une prise de parole qui attise encore plus la tension entre les labels Death Row et Bad boy et qui plonge la salle dans une atmosphère quasi irrespirable.

“L’atmosphère est tendue comme aux Source Awards 95 (ça devient dingue)”

Jazzy Bazz, Memoria

Afin d’illustrer sa réalité dans Memoria, l’artiste fait de nombreuses références cinématographiques. Dès la première track il se réfère à Sergio Leone, célèbre réalisateur italien qui promeut l’individualisme dans ses célèbres westerns. Le rappeur convoque une référence forte, qui a un univers propre pour que l’auditeur prenne en compte les caractéristiques des œuvres de Sergio Leone et les projette dans Memoria.

Ensuite, dans le Cœur, Conscience, Jazzy Bazz affirme :

« Comme des proxénètes on mack le bizz, j’m’inspire de Marlo, pas de McNulty »

D’un côté, il fait une référence rap (au morceau de Nubi). De l’autre, à la série culte The Wire. Marlo Stanfield étant un jeune gangster ambitieux et déterminé. Il contraste avec le sympathique inspecteur de police Jimmy McNulty. Le rappeur parisien n’est pas là pour se faire des amis mais bien pour s’imposer.

Bien évidemment Jazzy Bazz qui se surnomme lui-même “le joker” invoque de nouveau cet anti-héros puissant dans ce projet. Il flâne avec des pensées noires dans Gotham, la ville de Batman. Il profite de la folie du personnage qu’il interprète pour expérimenter. Par exemple, en criant et en chuchotant dans Arkham anthem, littéralement “l’hymne d’Arkham” (Arkham étant l’asile psychiatrique où est interné le Joker dans Batman). 

(Trop) rattaché aux racines

Jazzy Bazz n’oublie pas ses acolytes de L’Entourage et de son groupe de la Cool Connexion que l’on retrouve tout au long du projet. Il n’oublie pas non plus Népal, dont il était proche et qui a disparu en novembre 2019. Népal chantait: « Si t’es au stud’ comme à l’usine, Babylone a gagné”. Jazzy Bazz lui fait un clin d’œil : 

“J’crois que Babylone a gagné, j’me sens pas bien si je bosse pas dur.”

Jazzy Bazz, Coeur, Conscience

Le noctambule Jazzy Bazz emmène l’auditeur dans la noirceur de ses pensées très justement retranscrites grâce à une technique impressionnante. Memoria est un album de rap réussi, mais pas sans défaut.

Même s’il est indéniable que le travail produit pour le projet se remarque et que le rappeur tente occasionnellement de sortir sa zone de confort, les ambiances et mélodies paraissant similaires à celles proposées dans le projet précédent. Jazzy Bazz illustre encore ses propos avec un univers nocturne omniprésent. Cela paraît redondant et prouve que l’artiste manque probablement de relief et d’inspiration.  

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