Laylow – Trinity

Critique

Dans le rap depuis maintenant plusieurs années, Laylow nous propose enfin son premier album après quatre premières mixtapes de très bonne facture. Elaboré entre 2019 et 2020, le premier échantillon de cet album à paraître est Megatron, où Laylow affirme encore un peu plus son univers musical digitalisé, avec également un clip qui l’accompagne, très à propos de cette image. S’ensuit le deuxième single lui aussi clippé, TrinityVille, toujours dans ce même univers musical, mais ici un peu plus facile d’accès avec des mélodies catchy, plus éloignées des chuchotements difficiles d’accès à la 21 Savage. Enfin, Laylow sort le troisième et dernier single quelques jours avant l’album, Poizon, un peu dans la veine de TrinityVille niveau mélodies digitales catchy. Les bases sont donc posées pour le voyage musical que va nous offrir Trinity. Beaucoup de choses sont à dire sur l’album, allons donc au plus intéressant et embarquons immédiatement dans le vaisseau de cette épopée.

Un univers musical singulier

Certes, nous n’allons pas le cacher, l’album brille déjà pour son concept. Néanmoins, il est important d’aborder en premier lieu la musicalité particulière de Trinity, car le travail effectué sur celui-ci est de taille.

L’album se prête donc à un univers musical digital comme son auteur aime le dire, avec donc des sonorités à propos de cette ambiance. Ainsi, distorsions, grésillements, saturations et vibrations rythment le cheminement musical de cet album, ponctué de bruits électroniques en tout genre, allant de l’appel téléphonique à la sonnerie. Avant même d’introduire le concept, l’album s’inscrit déjà dans une vague électronique ne serait-ce que par sa musicalité.

Cet apport musical par Laylow se fait tout d’abord déjà par le traitement de sa voix. Ainsi, l’utilisation de l’autotune est donc nécessaire pour entrer dans une atmosphère robotique. Mais Laylow ne l’utilise pas comme n’importe qui. En effet, il est question ici de recherche poussée dans la créativité de l’autotune, comme cette voix hyper pitchée dans les tons graves sur Million Flowerz, qui lui donne une voix lourde et raclante, comme s’il s’agissait de celle d’un cyborg. De même, sur Piranha Baby, il use d’un vocal étouffé sur fond de basses très digitalisées, ce qui s’ancre une fois de plus dans la musicalité électronique de son album. Sur Burning Man encore il utilise un vocal très robotisé.

Les productions sont globalement très homogènes, avec des éléments très propres à l’univers musical de Laylow, mêlant saturation dans les basses, scintillement dans certaines keys rappelant des bruits d’ordinateur, et même dans les leads sont parfois utilisés des bruits spécifiques de sonnerie d’objets électroniques. Pour étayer cet univers digital, Laylow y ajoute des bruits concrets du monde des machines, comme des sonneries de téléphone que nous pouvons entendre sur Vamonos, ou encore le sample de l’accueil de FIFA «EA sports it’s in the game». Ainsi, en plus de la subtilité des éléments musicaux constituant d’ordinaire des productions rap typiques mais auxquelles sont ici ajoutés des effets plus électroniques, Laylow va mettre en place clairement des sons propres au monde digital pour faire ressortir totalement cette inspiration, afin d’étoffer donc encore plus sa musicalité.

Le mix de l’album se veut aussi effectué de sorte à faire ressortir cette ambiance digitale. En effet, le monde numérique dans les sonorités a tendance à être imparfait, dans l’imprécision, la distorsion. Ainsi le mix va de pair avec les sonorités, en laissant un peu le brouhaha spécifique aux appareils électroniques, afin d’en faire encore une fois ressortir au mieux l’univers musical. Néanmoins, ce n’est pas pour autant que le mix est brouillon. Il est adapté à des sonorités parfois bordéliques, mais il en reste net et de qualité, pour que l’auditeur soit plongé au mieux dans cette aventure musicale. Le style est plutôt distordu, mais l’esthétique en reste soignée. Et cet effet fouillis, nous le retrouvons même jusqu’à la cover, qui se veut imprécise pour donner cet effet informatique. Preuve que Laylow soigne son univers de bout en bout, de la musicalité à l’imagerie.

De plus, parmi cet univers musical, nous pouvons faire ressortir clairement des influences et des références, assumées par Laylow lui-même, et digérées de sorte qu’il en ressort tout de même un style bien spécifique dans sa personnalité. Nous notons donc l’influence de Kanye West évidente, puisqu’il y a même fait un hommage dans Megatron en reprenant la rythmique de Black Skinhead. Les sonorités très électroniques rappellent celles que Kanye a exploitées sur Yeezus, jusqu’à la cover qui reprend le même format. Cependant Laylow ne tombe pas dans la copie, puisque même s’il en utilise la forme pour s’inspirer, le fond est remanié selon sa personnalité pour montrer pleinement son identité, et l’artiste se façonne donc un univers personnel de lui-même en s’inspirant d’autres. Nous dénotons aussi une certaine influence de Travis Scott, principalement au niveau des effets vocaux très en distorsion sur la voix. En s’assurant un univers musical aussi singulier, Laylow se démarque du reste du rap français, en s’affirmant avec un style différent, dans une ère où tout le monde se ressemble. La phrase « j’me reconnais pas dans les têtes qui passent dans les peclis » montre encore plus qu’il est en marge.

La construction de cet univers musical s’étend bien plus à cet album, mais à même toute sa discographie, puisque Laylow fait référence à tous ses projets dans Trinity. C’est donc comme cela que nous pouvons retrouver un clin d’oeil au morceau Ciudad présent sur .RAW, qui figure sur Piranha Baby lorsque l’on entend la line «numéro 9 dans la ciudad », où un roulement de percussions s’ajoute à l’instru, exactement comme celui sur Ciudad lors du drop au refrain quand Laylow part dans les aigus. Nous notons évidemment la phrase «on s’connaît que depuis .RAW-Z » sur TrinityVille, tout comme «les sentiments diminuent diminuent diminuent » sur Longue Vie qui est interpolée de la même phrase sur 10’, présent dans Mercy, l’un des morceaux les plus cultes de la discographie du toulousain. Les sonorités globalement digitales de l’album sont directement liées à la même idée de transcription musicale que Digitalova, projet qui porte bien son nom, où Laylow faisait ses premières armes dans le monde du digital. De même que nous retrouvons une nouvelle connexion avec Jok’air sur Trinity, qui n’était pas apparu dans la discographie de Laylow depuis ce même Digitalova.
En parlant des featurings, il faut souligner l’interpolation très bonne de ceux-ci dans l’album. S. Pri Noir est très bien intégré sur HILLZ, où il se joue de passes passes avec Laylow pour mettre en place et souligner une alchimie plus forte, dans une démarche artistique la plus poussée possible. Ce même esprit de connexion est retrouvé sur le morceau Vamonos avec Alpha Wann. Même si dans la forme les deux performances sont distinctement séparées, elles sont en réalité liées dans le fond. En effet, nous pouvons trouver un parallélisme entre les deux, déjà notamment avec la phrase de Laylow qui dit «Laylow veut que faire la liasse pour la familia puis Vamonos » que Alpha Wann reprendra en traduisant par «Flingo veut que faire la liasse pour la familia puis allons-y ». De plus, une opposition de style est présente entre les deux puisque Laylow est plus dans la mélodie là où Alpha est plus dans le kickage brut. La phrase « y a moins de mots y a pas moins de sens » montre cette idée puisque Laylow est plus dans l’image que dans les mots pour donner du sens, là où Alpha s’appuie vraiment plus sur des mots. Lomepal et Jok’air apportent aussi une plus-value remarquable sur leurs morceaux, tout comme Wit qui réalise une interprétation mémorable de pas moins de quatre personnages avec Laylow sur un story-telling d’anthologie, où ils jouent le rôle d’une femme comme d’un homme comme d’une enfant en rappant avec un cheveu sur la langue, dans un morceau relevant de la prouesse artistique. La très bonne incorporation des featurings se démarque donc clairement de leurs morceaux car Laylow leur y laisse une place primordiale où il les met en lumière plus que lui, ce qui se relie avec le commentaire au dos de l’exemplaire physique de Trinity où il est noté «Au cours de sa préparation, Laylow a été accompagné des collaborateurs suivants : S. Pri Noir, Jok’air, Alpha Wann, Lomepal, Wit.» ce qui accorde une importance capitale aux featurings puisqu’il montre un réel échange, une interaction entre eux dans la conception de l’album, où le terme collaborateurs montre que les morceaux sont réalisés de pair entre les artistes dans le souci d’une réelle connexion, là où les featurings de nos jours se démarquent surtout comme l’addition de plusieurs individualités sans chercher forcément l’union sur le morceau.

Enfin, même si le projet brille surtout par son concept, la musicalité n’est pas à négliger puisqu’elle nous offre certaines prouesses, parfois même des chocs, comme Longue Vie qui dès la première écoute s’inscrit comme un top morceau en carrière, De batard qui est une prouesse remarquable en terme de prise de risques, ou encore même Logiciel Triste qui déborde d’émotions transmises à l’auditeur. De plus, la musicalité est vraiment au service du concept, puisque les deux se suivent de très près au fil de l’écoute de l’album. C’est ce que nous allons voir tout de suite…

Un concept fort de sens

Réaliser un album concept n’est pas une mince affaire. Il faut en effet trouver un équilibre entre musicalité et histoire pour réussir cette tâche, sans tomber dans le cliché trop grossier. Et ce travail minutieux d’équilibriste, Laylow l’a très bien réussi sur Trinity.

Avant d’interpréter profondément dans l’analyse du concept, il est tout d’abord nécessaire de l’expliquer.

A- Explication

L’album se lance donc simultanément avec Trinity, un logiciel de stimulation d’émotions. Laylow étant dans une vie dénuée de sens veut donc s’aventurer dans le programme informatique Trinity. Ainsi, il recouvre ses émotions qu’il avait déjà perdues sur .RAW-Z (montrant encore le cheminement global de sa discographie), via l’utilisation de ce logiciel.

Au début de l’album et donc de l’expérimentation du logiciel, Laylow se teste aux émotions transmises par le programme Trinity. Il passe donc en transe, retranscrit en musique par des morceaux comme Piranha Baby ou Akanizer, comme également dit par le logiciel qui transmet des émotions de colère par exemple. Devant cet afflux d’émotions, il se sent donc puissant, état caractéristique de la transe qui semble donner une impression de surpuissance.

Néanmoins, cette puissance n’est que momentanée puisque via la transe qui est plutôt une émotion extrême, il est logique que cet état aille puiser dans les ressources de l’esprit et du corps humain, comme un ordinateur tirerait sa puissance de ses composantes. Le parallèle entre humain et machine est donc déjà fait. Ainsi après cet état de transe, la puissance engendrée va affaiblir le corps et l’esprit de Laylow jusqu’à le consumer.

Tout d’abord, devant cet afflux de puissance, Trinity va commencer à s’attacher à Laylow, sans doute impressionnée par le sentiment de maîtrise de Laylow. Mais dans la nature humaine, il est bien connu que devant sa puissance l’homme va développer un certain égocentrisme de sa personne, délaissant celles des autres. C’est exactement ce qu’il va arriver à Laylow qui va négliger Trinity en la calomniant alors que celle-ci veut prendre soin de lui. Il ira jusqu’à même lui demander de se déconnecter.

Via cette déconnexion, Laylow retourne dans la réalité sur le morceau De batard, où un sans-abri lui racontera son histoire, entre tromperies, déceptions relationnelles, enfant à la dérive et saisie de biens. Le retour à la réalité va être retranscrit en musique, où la production sonne plus boom bap, étant donc plus terre à terre avec une musicalité old school. Devant la cruauté du monde réel, Laylow tente de se reconnecter à Trinity. Encore une fois nous pouvons remarquer en musique cette tentative de reconnexion dans la production. En effet, la lead boom bap rappelle la réalité. Par contre, les drums qui l’enveloppent sont plus digitaux, mais restent moins élancés que les premiers drums de l’album qui était vraiment appuyés pour montrer la présence totale dans le digital. Ici, les drums sont plus lancinants, comme pour rappeler un bruit de tentative de reconnexion à un logiciel, ce qui se relie à l’interlude d’après où Trinity tente de se reconnecter. Pour la suite de l’histoire, il était à prévoir que celle-ci ne l’entendrait pas de cette oreille, déçue par l’orgueil destructeur dont Laylow a fait preuve auparavant. Laylow va donc commencer à éprouver des remords, mis en musique par Poizon, qui vont s’aggraver jusqu’à de la tristesse sur Logiciel Triste. Ainsi via cette évolution, nous pouvons voir un parallélisme de construction dans l’évolution des deux protagonistes.

Laylow d’abord humain va se déshumaniser en éprouvant la froideur d’une machine devant son nouveau pouvoir, là où la machine Trinity va s’humaniser en s’attachant à Laylow. Mais devant la déception, la machine va redevenir vide de toute émotion, comme lorsqu’elle dit après le morceau Millions Flowerz ne ressentir aucun effet, là où Laylow va recouvrer ses sentiments humains en finissant triste, revenant ainsi donc à son état initial. Malgré l’aventure dans le monde virtuel et le sentiment d’euphorie éphémère, Laylow va retomber dans le désespoir, de manière encore plus prononcée. Le sentiment de vide est donc de retour pour Laylow, et est bien marqué par Trinity dans Tentative de reconnexion qui lui crie «y a rien dans toi», comme s’il était une machine. La voix avec laquelle Trinity lui vocifère ceci traduit une émotion de haine émanant de sa déception cachée par le froissement de son attachement. Elle va retrouver sa voix dénuée d’émotions sur la fin de l’album lorsqu’elle redevient purement machine et se détache de Laylow.

Devant le poids de sa faute Laylow réalise son erreur, et le reconnaît en musique dans Nakré lorsqu’il dit «j’aimerai revenir en arrière, je suis navré pour toutes les fois où je t’ai fait du mal». Cette cassure entre Trinity et Laylow est aussi représentée par le fait que la reconnexion entre les deux est impossible.

L’état de tristesse de Laylow exprimé lyricalement est aussi mis en musique avec le trio de morceaux tristes à la fin, Nakré, Million Flowerz et Logiciel Triste. C’est donc en ça que l’équilibre entre musicalité et concept est trouvé. La musicalité est au service de l’histoire, puisque là où l’histoire nous explique l’avancée du scénario, la musicalité va nous faire transmettre les émotions ressenties, pour ajouter encore plus de profondeur à l’ampleur de l’histoire. Les chansons suivent logiquement les interludes, comme Poizon après Tentative de reconnexion qui exprime les regrets de Laylow face à sa déception de Trinity. Et encore plus fort, le visuel suit même l’histoire, puisque dans le clip de Poizon nous pouvons voir Trinity se battre contre Laylow. Il figure aussi une retranscription entre les interludes et les clips quand lorsque Trinity dit juste avant TrinityVille «je vous attends sur le parking» et que le morceau démarre, où dans le clip nous voyons une femme attendre Laylow qui apparaît sur le parking. Et visuellement, l’état de vanité de Laylow retranscrit dans l’album par la musique et les interludes de l’histoire, est même représenté par le sourire arrogant de Laylow dans le clip, voire narquois, qui ne cesse de se jouer de la femme dans le clip, comme il se joue de Trinity dans l’album.
Ainsi, tout est lié et Laylow ne laisse rien au hasard, assurant donc une fluidité remarquable dans l’histoire de l’album, retranscrit musicalement et visuellement. Les émotions transmises par la relation entre Laylow et le logiciel Trinity sont mises en musique, comme lorsque Trinity donne la capacité énervement à Laylow dans Menu Principal, qui s’enchaîne avec le frénétique morceau Piranha Baby. Et même lyricalement des ponts sont faits, comme sur Burning Man où avec l’interlude d’avant qui parle de surchauffe, le morceau fait un lien avec le champ lexical du feu. Le parallèle est même fait avec l’eau par la suite avec Il était une fois sous l’eau et Longue Vie, où il y a d’abord sur l’interlude un refroidissement du logiciel avec des bruits d’eau, de bulles, qui s’enchaînent sur Longue Vie qui reprend au début ces mêmes éléments sonores aquatiques. Et la liaison sur les différents éléments de l’album s’étend même plus loin que le projet en lui-même, lorsqu’on peut notamment entendre Trinity proposer à Laylow de faire du tir au sniper, ce qu’il fait dans le clip de Maladresse présent sur .RAW-Z, projet où le monde bionique commençait déjà à prendre une place prédominante dans la musique de Laylow, et dont la mélancolie générale se relie à celle de la fin de Trinity.

Le champ lexical du digital est encore très présent avec des termes comme play, appel, téléphone, etc, montrant encore plus la volonté d’étendre l’univers numérique dans les paroles, en plus du concept, de l’imagerie et de la musique.

Maintenant que le concept est expliqué en détails, nous pouvons analyser deux interprétations qui donnent un sens plus lourd et profond à celui-ci

B- Interprétations

La première interprétation, la voici : entre ce qui est dit dans les interludes et les morceaux, réalité et virtualité s’entremêlent, et le dernier interlude nous le montre clairement lorsque Trinity dit que la frontière entre les deux est très floue. Nous pouvons donc en interpréter que Laylow est perdu entre ces deux mondes, et sa tristesse à la fin lors de Logiciel Triste est caractéristique d’un homme perdu puisque c’est ce qu’un homme dans cet état finit toujours par ressentir. Et ce sentiment se ressent pour Laylow peu importe dans quel monde il évolue, comme il le dit sur Nakré, «dans cette vie ou dans une autre c’est trop la merde», ce qui montre que Laylow se sent mal dans tous les mondes où il peut se situer. Pour évacuer cette tristesse, il va s’enfermer dans des solutions en amenant encore plus, comme lorsqu’il dit sur Longue vie «ce soir j’achète un flash j’vais pas en teboi moi». Cette phrase à double sens est intéressante, puisqu’elle montre que pour lutter contre son spleen, Laylow va s’enivrer dans l’alcool, mais oppose deux manières de consommer différentes : en allant acheter un flash le soir, montrant une consommation d’alcool à visée individuelle, opposé à l’idée d’aller en boîte, lieu où l’alcool circule également mais dans un contexte festif avec des proches, bien loin de l’idée morne d’aller consommer son flash tout seul qui finira forcément sur de la tristesse une fois la dose d’alcool ingérée vu le contexte. Et l’état de perdition de Laylow se ressent jusque dans son ethnie lorsqu’il dit « j’suis blanc, j’suis noir je sais même pas où me placer » montrant que même sur ce point il est perdu, ne sachant pas qui il est, de quelle communauté il est appartenant pour son individu.

Pour se recentrer sur la frontière entre virtualité et réalité, Trinity nous montre que Laylow s’échappe de la réalité à travers le virtuel. Or, comme nous le montre le raisonnement précédent, le virtuel a un lien flou avec le réel, il ne sert d’échappatoire à Laylow que de manière éphémère puisque celui-ci est automatiquement ramené à la réalité, et de manière encore plus crue que précédemment. Laylow s’attache à Trinity car le logiciel lui permet de s’évader du monde réel qu’il fuit et qui lui fait peur, comme il l’a vu sur le morceau De batard. C’est ainsi pour cette raison qu’il est triste quand celle-ci le rejette, elle qui pourrait aussi être représentée comme sa femme pour le vrai Laylow.

Il reste un dernier paramètre à exploiter pour arriver à la deuxième interprétation, cette fois moins fictive et plus concrète dans le réel. Laylow avait dit dans une interview que le digital était globalement la technologie high-tech qui servait à rendre l’homme meilleur en termes de compétences. Et il n’en résulte que de la justesse de cette définition car elle est valable pour nous dans notre monde. Néanmoins, il faut savoir que l’humain prime sur les machines, car doté d’émotions. Or, dans l’album Laylow cède toute sa personne au monde digital, et fini déshumanisé, sans émotion tel une machine, avant de retomber détruit dans le monde réel. Et c’est là que le parallèle avec la deuxième interprétation est fait.

En effet, celle-ci consisterait au fait que Laylow nous donne une leçon à travers son épopée digitale. Il nous montre donc que le digital est un outil puissant, mais qu’il faut savoir le manier en dosant bien. Si nous sombrons trop dans le virtuel, nous pouvons nous perdre, nous éloigner de la réalité, car devant toutes ces richesses, nous pouvons nous sentir puissant par leurs utilisations numériques, mais rapidement nous noyer dans cette masse. Ainsi, il faut savoir équilibrer l’apport virtuel à la réalité. L’épopée Trinity nous montre que Laylow a totalement sombré dans le virtuel, le laissant vide dans la réalité. A travers ceci, nous pouvons en déduire que l’équilibre entre virtuel et réel doit être dosé pour en ressortir le plus fort possible de manière équilibrée et durable, et non se noyer dans un monde virtuel éphémère, qui une fois passée cette expérience nous laissera comme n’étant rien dans la réalité. Et ce raisonnement peut être adapté dans la réalité tout bêtement par l’exemple des réseaux sociaux, où certaines personnes étant obnubilées par le nombre de followers se sentent puissantes et importantes devant cette masse, mais qui une fois cette période passée se retrouvent seules dans la réalité car elles ont trop négligé le cours social de la vie réelle auparavant.

Le digital ne doit donc être utilisé que pour s’améliorer, car l’humain prime d’abord. Il ne faut pas en dépendre, sous peine d’être déshumanisé en vivant trop à travers les outils numériques, pour terminer au final malheureux dans la vie réelle, en s’éloignant de sa nature première.

Le parallèle avec Matrix

Outre ces interprétations, nous pouvons effectuer un parallèle avec le premier film Matrix puisque l’album y fait clairement référence, dès son titre puisqu’il s’agit du nom d’un personnage du film.

Le cadre est également ressemblant, puisque la ville dans le clip de TrinityVille fait penser à celle de Matrix, avec notamment la toute première scène dans la nuit, où certaines tours et certains éclairages sont similaires dans le clip de Laylow.

Ce même Laylow dans son album ressemble à Neo dans son film, le personnage principal qui part d’une vie basique pour au final s’aventurer dans une matrice. Et le parallèle entre les deux peut être réalisé dès le début de leurs œuvres respectives. En effet, nous voyons Neo pour la première fois du film dans une pièce remplie d’ordinateurs avec des caractères verts, plutôt en désordre avec des papiers qui traînent partout. Dans le clip de Megatron, au début nous voyons Laylow dans une même pièce en désordre avec des papiers partout, et plusieurs ordinateurs avec des caractères verts. Sachant que c’est la première fois que l’on voit Laylow dans le clip, et que ce clip marque le début du lancement de Trinity, nous pouvons en conclure que nous voyons Laylow pour la première fois dans Trinity presque exactement comme nous voyons Neo pour la première fois dans Matrix. De plus dans ce même clip, Laylow est représenté sans yeux avec des agents en costume, parallèle effectué avec Neo au début de Matrix lors de son interrogatoire avec des mêmes agents en costume alors qu’il est représenté sans bouche. Enfin dans Megatron, Laylow se fait interpeller par des policiers dans une salle noire de dos après avoir été sur un ordinateur, exactement comme lors de la scène au début de Matrix lorsque Trinity se fait interpeller par la police.

Dans le même interrogatoire cité précédemment, Neo est présenté comme menant une double vie : banal dans la réalité, talentueux dans le virtuel. Il en va de même avec Laylow dans Trinity. Egalement dans l’interrogatoire, les agents présentent à Neo la vie virtuelle sans avenir, comme il est au final le cas dans Trinity pour Laylow puisqu’à la fin il ne voit pas de perspectives d’avenir après son voyage virtuel. Ces mêmes agents en costume noir qui apportent de mauvaises nouvelles peuvent être d’ailleurs reliés au même agent en costume noir apportant des mauvaises nouvelles au personnage principal du morceau De batard lorsqu’il va effectuer une perquisition chez lui.

Le fil conducteur de l’album se continue comme dans Matrix. A la fin de Hillz, Laylow dit avoir remarqué une fille discrète lors d’une soirée, qu’il s’agit de Trinity, et nous connaissons bien la relation affectueuse entre les deux sur l’album. Dans Matrix, Neo rencontre Trinity en soirée également, après qu’elle soit arrivée de manière discrète. Nous pouvons même ajouter le parallèle de la fille blonde que S. Pri Noir suggère à Laylow, une même fille blonde étant suggérée à Neo dans Matrix.

Le lien chronologique entre les deux œuvres se tient toujours lorsque sur le morceau Dehors dans la night, Laylow parle de sortir sous la pluie dans la nuit, ce qui revient à ce que Neo fait lorsqu’il rejoint Trinity et son équipe dans leur voiture. Même sur la phrase dans le morceau qui dit «est-ce que ces gens m’aiment, est-ce qu’ils se foutent de moi », nous pouvons le relier à Matrix lorsque Neo découvre dans la voiture qu’il rejoint des gens qui disent lui vouloir du bien, mais dont il ne sait pas s’ils se moquent de lui ou non avec leurs histoires. En plus à la fin de Dehors dans la night nous pouvons entendre Trinity proposer un programme d’entraînement à Laylow, comme c’est le cas pour Neo dans Matrix.

Lorsque Neo rencontre Morpheus, ce dernier lui présente un monde sans espoir, tel un enchaînement dans une prison, ce qui revient au monde dans lequel Laylow évolue dans Trinity. Morpheus parle donc de la matrice à Neo comme un monde caché derrière le monde réel, où les soucis disparaissent, ce qui semble être le cas du monde de Trinity pour Laylow, mais où au final des effets néfastes sont présents pour les deux quand ils découvrent plus ces mondes, même monde que Neo a exploré sur conseil de Morpheus, tout comme Laylow explore cet autre monde dans Trinity. Quand Neo découvre la matrice, il s’aperçoit que la frontière entre la virtualité et la réalité est floue, comme Laylow dans Trinity. Par la suite, Neo tombe dans la matrice et renaît, comme Laylow lorsqu’il entre dans le programme Trinity. Ajouté à cela le fait que les deux tombent dans ce qui est un programme informatique.

Dans Matrix, l’homme pense contrôler les machines, mais elles finissent par le dominer. Il est est de même pour Laylow dans Trinity où il pense être plus fort que le programme informatique au début, avant de découvrir au final qu’il est bien plus faible que Trinity. Toujours dans Matrix, les humains sont crées par les machines, ce que nous pouvons relier au fait que Laylow est façonné de toute pièce par Trinity, lorsqu’elle lui inculque ses différents programmes, tout comme Neo assimile des compétences par programme informatique, tel que Laylow dans Trinity. La matrice transcende donc les capacités de Neo, toujours comme Laylow dans Trinity.

Le parallèle amoureux entre les deux œuvres peut aussi être effectué lorsque Trinity tombe amoureuse de Neo sans qu’il le remarque au début, comme c’est le cas de Trinity dans l’album de Laylow pour son auteur. En revanche, là où le couple de Matrix connaîtra une happy end dans le premier film, le couple de Trinity finira déchiré à la fin de l’album.

Le tournant du monde virtuel qui empreint les personnages de folie a également lieu dans les deux œuvres. Cypher, un des personnages de Matrix, va perdre la tête et trahir les siens pour suivre aveuglément la matrice. Laylow subit cette même folie lorsqu’il s’enfonce dans le logiciel. Trinity va dire à Cypher que la matrice n’est pas la réalité, ce à quoi il rétorquera qu’il pense que c’est parfois plus réel que le vrai monde, ce qui se relie donc à ce que Laylow dit dans Trinity, où il se retrouve plus dans la virtualité du programme plutôt que dans la vie réelle, jusqu’à se perdre à la fin, ne sachant savoir quel monde est réel, comme dans Matrix.

Dans le film, il est question à un moment d’une première matrice sensée créer un monde idéal pour chaque humain. Or par la suite ce monde s’écroulera pour sombrer dans la misère. Il en va de même dans Trinity où le programme est d’abord présenté comme bon pour Laylow, lui offrant de la puissance, avant de subir le contrecoup où il finit malheureux, comme l’humanité dans Matrix. Cette horreur du monde que Laylow souligne dans Trinity, l’agent Smith la souligne dans Matrix lorsqu’il le qualifie comme mauvais. La scène de l’hélicoptère qui survient après lorsque Trinity apprend à piloter via un programme se relie aussi à l’un des interludes de l’album lorsque le logiciel propose à Laylow d’apprendre le pilotage d’hélicoptère. Nous retrouvons encore une référence à Matrix dans un interlude, juste avant le morceau De batard, quand figure un sans-abri, exactement comme il y en a un dans Matrix lorsque Neo, Trinity et Morpheus tentent d’échapper à l’agent Smith via la cabine téléphonique pour retourner dans la matrice, comme lorsque Laylow se déconnecte et se reconnecte à Trinity.

A la fin du film, Neo contrôle tout dans son monde, à l’image de Laylow qui contrôle tout dans Trinity au début de l’album, comme lorsqu’il demande par exemple d’enlever l’autotune sur Piranha Baby, chose qui survient immédiatement, montrant une notion de contrôle et de maîtrise totale pour les deux personnages dans leurs œuvres. Enfin, Morpheus dit un moment à Neo dans le film qu’il a le choix de regarder la vie en face ou non, ce même thème qui revient sur le morceau Vamonos dans l’album de Laylow.

Lorsque le film se termine, le système s’arrête, tout comme c’est le cas dans Trinity, mais il laisse présager une suite. Sachant que le deuxième Matrix s’appelle Reloaded et que ce même terme est utilisé à la fin de la tracklist sur l’album physique de Laylow, nous pouvons nous demander s’il y aura une suite pour celui-ci, d’autant qu’elle a l’air plausible. Via le parallèle entre les deux œuvres, nous pouvons voir que la frontière du monde réel et virtuel est très floue, que ce soit dans Matrix ou dans Trinity.

En conclusion, l’album est donc sujet à plusieurs interprétations. Laylow pose un concept tel qu’il est, mais laisse néanmoins à l’auditeur une liberté d’interprétation. Malgré la richesse du contenu de l’histoire de l’album, le rappeur n’en oublie pas moins de soigner la musicalité, et même si l’album est conçu comme un bloc, il est possible d’isoler des sons pour les écouter de manière individuelle. En faisant cohabiter univers conceptuel, visuel et musical, Laylow s’inscrit comme un grand artiste talentueux dans le rap français, en marge de ce qui se fait dans le paysage mainstream. Il ne s’aventure pas dans de la musique fast-food mais préfère peaufiner son œuvre pour nous proposer un album marquant et tranchant de qualité. Par ce choix, il dénote du rap français en général en se montrant comme l’un des artistes les plus créatifs et un des rares qui cherchent une profondeur dans leur musique. Sortant de l’underground, on espère que Laylow se taille une place en lumière dans un milieu musical où il fait partie de ceux qui l’aiment le plus. Et c’est tout à son honneur.

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