Sneazzy – NOUVO MODE

Critique

À la fin des années 90, les têtes d’affiche du rap mainstream reprochaient à leurs homologues plus confidentiels de ne jamais traiter d’Amour. D’être plus focalisés uniquement sur les maux de la société. Comme quoi les temps changent. Parmi la nouvelle génération de rappeurs dont n’est pas spécialement issu Sneazzy, le sujet représente facilement 60 à 70 % des projets. Et la plupart du temps c’est la déception amoureuse qui prend le dessus. Les rappeurs sont désormais plus (trop ?) émotionnels, encore faut-il être convaincant. Les mélodies des cœurs brisés.


« Les maisons de disque ne savent plus quoi signer mais hamdoullah malgré la carrière en dents de scie je suis disponible en streaming et dans le ciné »

[Non stop]


Moins d’un an après sa sortie cinématographique avec le film « La Source », Sneazzy revient au quatrième art. On lui souhaitait d’acquérir une expérience qui puisse le transformer, tel Sadek qui partagea la pellicule avec Gérard Depardieu. Il semblerait que le monde du cinéma et peut être Christophe Lambert n’ont pas agi de la même manière sur le travail musical de Sneazzy. Qu’on se le dise, il ne s’agit pas ici d’un rookie ou de quelqu’un sorti de nulle part. Ça commence à faire date depuis l’explosion médiatique de L’entourage / 1995 via entre autres les freestyles et débuts du Rap Contenders. On ne pourra pas leur reprocher à chacun, d’avoir pris le temps de se trouver en solo. Avec plus ou moins de succès, disparition au premier plan et peut être échec pour d’autres.

Tout le long de ce nouvel album, il y a un côté aussi bien revanchard qu’expérience acquise dans la musique qui reviennent. Sneazzy, qui a désormais un quart de siècle, donc il peut se considérer comme un ancien dans ce game semble-t-il. Tout est dans la forme avec lui. Il a le sens de la formule et sait l’appliquer par moments. Des fois ça fait mouche mais des fois c’est gênant. C’est dans le fond que le bât blesse. Vous trouverez dans « Nouvo Mode », les mêmes ingrédients que choisissent les autres rappeurs du moment. Son rap n’est ni méchant ni mal orienté, il le définit assez bien d’ailleurs. C’est un personnage assez cool mais qui sonne creux. Il bénéficie de sa réussite et en fait profiter ses proches mais souffre de la maladie d’amour. Du coup on se retrouve sur un album souvent plus proche de la variété française par son côté mélodieux. Ce qui n’est pas une exception à l’heure actuelle, sauf que Sneazzy est un chanteur à minettes qui ne s’assume peut être pas. Avec une direction artistique différente il pourrait ravir le cœur d’une certaine catégorie de la gente féminine, qu’il ignore peut être intentionnellement. L’amour ça peut faire mal on le sait, ça ne dure que trois ans paraît-il.


« J’ai besoin d’amour sous tous ses aspects même l’amour d’une tasspé »

[Cigarettes]


Pour autant, nous lui conseillons d’en parler une bonne fois pour toute, de manière directe et franche plutôt que de parsemer son discours par ci par là. Sneazzy semble être un chic type, il vient de loin et nous le rappelle. Il a l’air sympathique comme ça, n’use pas toujours de métaphore hasardeuse ou autre tentative de choquer gratuitement. Il jalouse juste le fait que son ex ait trouvé un nouveau gendre pour sa mère. Du coup, il noie sa tristesse avec tout type de rencontre du sexe opposé. C’est typiquement le genre d’artiste qui gagnerait à s’enfermer avec un seul producteur ou une équipe de producteurs cohérente, pour nous offrir un travail court d’une petite dizaine de titres. Le tout accompagné d’une durée correcte et de différentes ambiances sur certaines pistes, comme il semble l’apprécier.


« Les blessures du cœur personne ne les guérira on ne simule pas comme les joueurs de série A »

[Guérilla]


Sneazzy sait rentrer sur le beat, ce qui est plutôt une qualité. Il y arrive quasiment à chaque couplet, surtout en début de morceau. Le seul inconvénient est que parfois on en arrive à vite regretter le format de base, couplet-refrain-couplet-refrain-couplet, tant des fois ça manque de pêche et contenu. Tout n’est pas à jeter pour autant malgré les morceaux égotrip à la pelle. L’album débute ainsi puis se plonge par moment dans quelques morceaux plus personnels pour finir sur des titres concernant sa rupture. Gandhi Djuna et José Balvín comme modèle économique même si « Je ne passe pas sur Sky, je ne sais pas faire de refrain » sur « J’Encaisse » [produit par L$30] qui est une sorte de titre pseudo conscient, surtout sur le premier couplet mais avec une seconde partie plus musclée. Le morceau pourrait se résumer à la phase Les premiers serons les derniers ou à un côté plus agacé lorsqu’il déclare : « Article pour me descendre / Journaliste qui se réjouit ».

Malgré la pression qu’il subit il dit tout encaisser, des salles combles au nom dans la presse… Les invités sont vraiment venus prêter main forte sur l’album. Que ce soit le couplet de Arma Jackson sur « Cigarettes » [Dioscures] qui traite (encore) d’une rupture amoureuse. Le titre faisant référence à « T’as laissé des traces de rouge à lèvres sur une cigarette ». Laylow efficace grâce à son refrain sur « Sang Froid » [Diabi]. Lefa qui a toujours été tiraillé entre la musique et la religion, est un excellent choix sur ce thème. On aurait préféré une collaboration plus rap pour « Dieu me guide » [Monomite, Loubensky et Diabi] mais surtout plus introspective. Sachant que ces rappeurs ont explosé environ à la même période avec leur groupe et peuvent sortir sans gêne « On est les parents de la nouvelle vague ».


« T’as bien reçu ton avance de l’album mais tu vas finir sur les rotules »

[Règles]


Sneazzy a presque le don de reprendre des expressions bien connues à sa sauce : « Aujourd’hui le rap appartient à la rue / Autant que la rue appartient au rap / Alors s’il te plaît / Arrêtes de faire le chaud dans tes couplets : Règle numéro 4 / Et quand vient le grand moment d’assumer / Tu te rends comptes que tu n’es pas si apte / Ça ne parle plus vraiment très bien le français / Mais ça lâche des dernières phrases en asiat’ ».

Même si il revient très souvent sur ses anciennes conquêtes dont il ne garde pas une haute estime… il passe aussi son temps à faire le rappeur, en lançant des crottes de nez à la concurrence et quelques groupies. « Règles » [Shabz Beatz et Diabi] est l’un des meilleurs égotrip de l’album. « Schéma » [Selman] fait aussi parti des morceaux bien construits, où il reprend les schémas pour ne pas dire les clichés de sa propre vie et son entourage. Autre point positif c’est la durée des titres (3 à 4 minutes en moyenne), même s’il semble faire plutôt du remplissage en terme de tracklist, de par la répétition des thèmes. Les ruptures amoureuses comme fil rouge de l’album… il reste dans sa zone de confort :

« iMessage » [Mazout et Johnny Ola] dédié à une fille aux mœurs légères.

« Comme avant » [Baille Broliker et Junior Alaprod] qui est à la limite de l’interlude et paraît anecdotique malgré le côté « On ne va plus se faire avoir » il y a aussi « J’ai mis mon ex en pls ».

« La vie que tu mènes » [Hugz Hefner] dépressif qui raconte la vie d’un individu à qui rien ne réussit.

« Zéro détail » [Diabi] pour du pseudo conscient il fait appel à Nekfeu. Bilan en cours de route avec les victoires/défaites et leurs regards sur la société. Un peu plus mou que le reste des autres titres.


« Qu’est-ce que c’est relou la vie d’artiste j’ai un seul bigo mais quatre puces »

[Vibe]


Sa vie d’artiste établi s’apparente à une grosse fête nocturne non stop et toujours bien accompagnée. Sur « Deuss Deuss » [Remed] malgré le côté romanesque, « Nique les chiffres d’une première semaine je sais que mon album il est khata », « Ça fait des années qu’on a toujours le vent en poupe », « On arrive toujours entre en couilles ensuite on rentre en couple », « Si y a un gros billet à faire khouya on le fait en deuss deuss ».

Il fait mention de son paternel, qui a tenté un retour dans sa vie lorsque le succès frappa à la porte. Retour qu’il a refusé et développe pour la troisième fois de sa discographie sur la piste suivante, « Mon père c’est ma mère » [Biggie Jo] sur un air de cantine pour enfants. Avec un S.Pri Noir plus apaisé que Sneazzy, chacun revient sur sa relation auprès de son père respectif. Malheureusement le passe-passe sur le pont du refrain renvoie à la collaboration sur « Juste pour voir »…

Trois ambiances réussies sur « Étincelles », une intro solo « On ride la ville avec mes pirates », « Premier qui meurt c’est le premier qui rate », « On garde l’étincelle pour le final ». Une deuxième ambiance avec les couplets de Alpha Wann, Nekfeu et S.Pri Noir de nouveau mais au refrain uniquement. Sneazzy offre au passage d’une phase dans l’outro, un hommage au rappeur Népal, disparu en Novembre dernier. Dommage qu’avec de tels featurings, ce ne soit pas le vrai final de « Nouvo Mode ». 

Une duologie a été préférée pour clore le mood de Sneazzy. « Rdv » est le premier morceau qui décrit le mieux sa rupture, mais aussi le seul sur le sujet qu’il aurait mieux valu conserver. Au lieu de disséminer son amertume sur tout l’album. Sur le final « J’attendais », Sneazzy joue son rôle du fragile de la bande. Au lieu de se contenter du précédent titre, il en rajoute une louche sur cette ancienne relation… il passe pour l’ex relou qui n’arrive pas à avancer. Paradoxalement ce titre qui est moins réussi que « Rdv » est aussi le plus représentatif de l’album. Sneazzy attend de passer un cap, celui de la prise de risques et l’acquisition d’un style propre à sa personnalité. Pas nécessairement un rappeur tendance, qui se cherche entre sa volonté d’être un rappeur à part entière, s’appuyant sur ses bases et sa volonté d’obtenir une rémunération Sacem plus qu’importante. Il n’est pas mauvais c’est juste un rappeur comme tant aujourd’hui. À la recherche de la formule qui le rendra singulier, face à la multitude de profils lui ressemblant. Tout comme les similitudes avec des morceaux contemporains remontés sur les réseaux…

Rejoins-nous sur Facebook