Lokman – ORIGin,

Critique

Alors que le rap connaît, grâce à la floraison de nouvelles scènes toutes plus originales les unes que les autres, une diversification grandissante au fil des années, il en existe une qui ne doit surtout pas être délaissée : la scène Soundcloud.

Depuis plusieurs années, de nombreux artistes talentueux émergent de ce nid à pépites qu’est l’application et leur influence sur le rap français actuel est indéniable. Oboy, par exemple, s’est grandement inspiré du flow propre aux rappeurs de la plateforme avant d’exploser en 2020.

Parmi les plus populaires, on retrouve des noms comme Bitsu, Realo ou Lokman, et c’est ce dernier qui, le 1er février dernier, a publié un nouvel album : ORIGin,. Six mois après la sortie d’Agent Noir, condensé de plusieurs titres parus sur Soundcloud, Lokman revient donc avec 11 titres, tous plus introspectifs les uns que les autres.

Discussion mélancolique

L’un des points forts de l’univers de Lokman a toujours été l’ambiance froide qu’il réussit à mettre en place, et ce n’est pas ORIGin, qui prouvera le contraire. En effet, les productions planantes que l’on retrouve dans chacun des morceaux du projet se marient parfaitement avec la voix mielleuse de l’artiste.

Dès l’introduction, “approche”, on retrouve la mélancolie de son écriture, ce grâce à des beatmakers talentueux comme Sacré ou Siew, qui permettent à l’album de suivre une ligne directrice claire : celle d’une ballade introspective par temps orageux. De plus, la présence centrale du piano, notamment sur « par amour, raw », donne à l’auditeur l’impression d’accompagner Lokman dans ses pensées les plus intimes.

« Dis moi pourquoi je comprends pas ? » [Saturne take2]

Au travers, de nombreux questionnements, Lokman entraîne son public dans une introspection totale. Une mélancolie s’en dégage et se veut d’ailleurs renforcée par les chuchotements qu’il utilise à plusieurs reprises, puis qui transforment certains morceaux comme “par amour, raw” en simple discussion. Durant l’entièreté de son œuvre, l’artiste s’adresse à une personne qu’il ne nomme pas. On peut ainsi comprendre le projet comme le message, plus ou moins implicite, qu’il fait passer à cette inconnue. C’est donc au travers d’un thème inhérent à sa musique qu’on s’immisce dans son intimité : l’amour.

Déception amoureuse

Si Lokman aborde souvent les relations amoureuses, ce n’est que très rarement qu’il souligne le bonheur qu’elles peuvent provoquer. En effet, chez lui, l’amour rime avec déception voir avec dépression. La tristesse résume des relations qui semblent condamnées à mal finir. C’est pourquoi l’ambiance de l’album est si sombre, marquée par un spleen étouffant. Toutefois, sa tristesse s’exprime aussi par la rage, ce qui explique les passages beaucoup plus rappés entendus dans “Certain” ou les basses saturées de “La voisine du 6”, featuring Ascrime Rest In Peace. Ces éléments, qui donnent un ton plus agressif à sa musique, lui permettent d’exprimer instinctivement ce qu’il ressent.

« T’as fait un pas, j’en ai fait deux en arrière » [le ciel et ses yeux]

De plus, l’album s’apparente à un story-telling rythmé par la tristesse de ses déceptions amoureuses. Au fil de l’écoute, des thèmes se retrouvent et se complètent, notamment grâce à la répétition de paroles, j’ai si froid ou fille d’avril, qui se font écho dans différents titres. ORIGin, décrit donc l’évolution sentimentale d’un artiste qui refuse de faire le deuil de sa relation passée. Là où celle qui l’a blessé réussit à avancer, lui ne fait que s’enfoncer dans la dépression. Et si Lokman, en témoigne ses questionnements récurrents, ne comprends pas la séparation dans la première partie d’album, il finit tout de même par l’accepter et abandonne tout espoir dans les derniers morceaux. L’outro, “le ciel et ses yeux”, sublime ainsi la fatalité que suppose cette résignation. L’artiste finit donc par concéder sa réalité, malgré ses tentatives désespérées d’y échapper.

Ivresse salvatrice

Cette réalité que Lokman contestait est aussi celle qu’il cherchait à esquiver. C’est donc la plénitude que provoque l’ivresse qu’embrasse le chanteur. Ivresse qu’il ne trouve pas tant par l’alcool que par la drogue, à laquelle il fait de nombreuses références dans l’album. Il vit entre rêve et cauchemar et c’est la drogue qui explique l’ambiance planante ressentie durant l’intégralité du projet. Dans des morceaux comme “premier jour du reste de ta vie » ou “Saturne take2”, l’artiste explicite clairement la façon dont celle-ci rythme sa vie et l’influence quotidiennement.

« J’prends des drogues au hasard, j’me maintiens » [le ciel et ses yeux]

Toutefois, la consommation abusive de drogue ne le satisfait pas. Il recherche l’ivresse et ne s’attarde plus sur la manière de l’atteindre, celle-ci lui permettant de survivre. Lokman est d’ailleurs tout à fait conscient de l’aspect nocif entraîné par sa surconsommation et l’exprime dans des brefs moments de lucidité : j’bataille pour m’en sortir.

Cette euphorie salvatrice ne l’est donc que pour un court instant, les moments de sobriété à posteriori devenant d’autant plus difficiles. L’enivrement, une fois terminé, laisse ainsi place à des prises de conscience douloureuses que Lokman s’applique à partager avec son public.

ORIGin, est un très bon album. La cohérence de celui-ci en fait sa qualité et l’approche mélancolique du quotidien par Lokman berce l’auditeur entre rêve et réalité. En abordant des thèmes personnels, comme l’amour et la dépression, le chanteur réussit à transporter l’auditoire dans un univers pluvieux où calme et nostalgie cohabitent. Toutefois, le projet gagne en émotion, mais perd en rap pur et dur. Alors que HEROin et AGENT NOIR, ses précédents projets, comprenaient des morceaux plus énergiques, à l’image de “LAZER 2” ou “Cabaret”, ce dernier album en est dépourvu. Bien que quelques sons, comme « Certain », renouent par moment avec cet aspect plus rappé, le projet manque quelque peu de diversité. Il reste cependant réussi et ne donne envie que d’une chose : la suite.

Rejoins-nous sur Facebook