Zesau – D.E.L

Critique

L’inconvénient d’une sortie en fin d’année, comme celle qui vient de s’écouler, c’est de la passer à l’as. Heureusement, Zesau a délivré un album actuel, sans se dénaturer. Un projet attendu patiemment depuis l’annonce de sa signature sur Ambition Music, il y a déjà trois ans.

Keyzer Soze

Zesau est un rappeur de Vitry dont le parcours parle pour lui. Issu du groupe Dicidens (Koryaz, Nessbeal), qui a sorti leur unique album « HLM Rezidants » en 2004, avant de se séparer. Malgré cela, ils ont continué jusqu’à encore récemment, à collaborer sur les projets individuels de chacun. L’ancien trio fait parti des rares featurings extérieurs de Lunatic.

Respecté par ses pairs, Ze est depuis toujours bien accompagné. Il a traversé la fin des années 2000 en se renouvelant à chacune de ses sorties. C’est en 2012, qu’il invite Niro, sur son projet « Dirty Zoo ». Ce dernier lui rend la pareille dans la version bonus de « Paraplégique ». Quelques feat plus tard, il sera annoncé officiellement comme artiste sur le label du rappeur de Blois.

Zesau a toujours su se démarquer de par sa voix et son flow. Ce qui saute aux oreilles, c’est son adaptation à rapper avec les normes d’aujourd’hui. On sent comme une direction artistique co-pilotée par Niro sur l’ensemble de cet album. À croire, qu’ils sont issus de la même génération. Passé ce détail, c’est un artiste fidèle à son genre, le rap de rue que l’on retrouve.

« À force de faire le bilan / J’ai perdu mon temps / Je sais qu’ici-bas tout se paye / Et j’ai perdu mon temps / Parait que ma cause était perdue » [Intro]

La mentale du bitume

D.E.L donc, ne déroge pas à la règle du rap actuel, sauf qu’il est plus audible par la facilité d’interprétation de son artiste, accessible par l’expérience dégagée au micro. Zes n’invente rien, mais s’approprie tout, comme le chant qui est plus poussé.

On comprend aisément qu’il peut se fondre dans la masse musicale sans aucune peine. Ce qui lui permet de mieux se mélanger. Que ce soit avec des jeunes pousses (Djalito, Nahir et WM), espoirs (Freeze Corleone et Stavo), un rappeur confirmé (Niro – avec qui il forme un excellent binôme), et qui comme lui, a de la bouteille (Isha).

Les instrumentales composées en majorité par Senyss (artiste et compositeur du même label) sont assez génériques, mais correctes. Au-delà de toute logique, les titres sonneraient autrement avec un rappeur différent sauf qu’ici, elles sont habitées par l’empreinte de Ze. Une mention particulière à la production de MOC sur « Loin du Cœur », qui sonne comme une valse funèbre sortie tout droit de la BO (Nino Rota & Carlo Savina) du film Le Parrain.

MC polyvalent

Que le Vitriot rappe ou chante, il ne laisse place à aucune fausse note, malgré son côté écorché vif qu’on retrouve dès l’introduction. Sa voix cassée offre même différentes intonations. Un sens de la formule et du flow (D.E.L, Sombre, Tous veulent), que ce soit sur les refrains mélancoliques, ou plus dansants (Fout la merde).

Son rap paraît simple dans la forme, car il se contente d’aller à l’essentiel, avec la technicité qu’il peut employer. Les tracks pour la plupart, durent moins de quatre minutes, mais cela n’est pas dérangeant. Cette simplicité peut paraître redondante, sauf si on prend le temps de rentrer dans son univers. Il est important d’insister sur ce point, car l’album est cohérent.

Dans toute cette noirceur, il reste des titres teintés de lumière par des phases dissimulées ou furtives. La technique de Zesau reste à saluer. Elle est toujours au niveau comme en témoigne entre autres, la collaboration sur le dernier titre de l’album (Anarchie – Remix).

« Je vais fumer le beat c’est planant / Avec ce style nonchalant / Dis leur que j’arrive incessamment / J’ai prêté mon stylo / Pour que t’écrives ton testament » [One Shot]

Légitimité totale

Après cinq années sans sortir de projet, Zesau reste sérieux dans sa manière de faire de la musique. Rien n’est grossier ou n’a été laissé au hasard, tout est millimétré. À l’exception de « Dévoué », « Pas assez de temps » qui restent en dessous des titres du même style. Ambition Music a pris le temps de sortir cet album, ce qui est plutôt un gage de qualité. Le premier parmi les artistes du label, en dehors de Niro.

Musicalement, l’atmosphère est assez pesante. Il y a ce spleen du mec de la rue, à deux doigts de sombrer dans la folie, qui plane tout au long de l’album. Celui qui a tellement de vécu que plus aucune horreur ne peut l’atteindre.

Zes ne cache pas ses maux, qu’il soit passé à autre chose ou non, il n’y a pour autant aucune nostalgie dans ses propos. Le choix des morceaux proposés laisse songeur et renvoie à un artiste qui serait à la croisée des chemins dans sa vie personnelle. Le sens du réel est sa force. Il n’y a pas d’artifices ni d’excès quand il se raconte (Sale Histoire, En Or, On ride). À l’image même des différents rappeurs qu’il a convié, de Georgio à YL, chacun vient assurer la dualité.

Il ressort de D.E.L un message touchant, mais il ne faut pas s’y méprendre, son rap reste rue et le genre est respecté. Zesau use de plus d’humanité et laisse tomber le masque à moitié. Qu’il soit franc du collier ou utilise des images pour rapper (Faux départ, Dans mon camps, Légende urbaine), le vitriot ne fait pas dans l’egotrip stérile et s’abstient de toutes comparaisons grotesques. En somme, cet album est à classer parmi les meilleures sorties de 2020 et on lui souhaite une bonne exploitation pour 2021.

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