Zikxo – Jeune & Ambitieux

Critique

Avec un pied dans le rap old school et l’autre dans le rap plus actuel, Zikxo nous a délivré son premier album le 26 février dernier. Sur la pochette, il se tient de profil, affichant assurance et sérieux, prêt à recevoir la couronne du prince.

Mélodies et retour à la source

De plus en plus concurrencée par les flows vaporeux, électroniques et mélodieux, la proposition musicale de « Jeune & Ambitieux » revient sur les sentiers dessinés par les aînés et concilie sans conteste deux écoles de rap. La plume de Zikxo, d’une force de frappe toute neuve et d’une sagesse prématurée, est, sans nul doute, imprégnée des compositions de « À mon tour de briller » [Zoxea], et « La cerise sur le ghetto » [Mafia K’1 Fry]. Conscient aussi de l’évolution du paysage mouvant qu’est le rap français, le rappeur bondynois réussit à peindre une remarquable harmonie.

Les instrumentales, choisies sont majoritairement mélodieuses mais aussi enveloppées d’un filtre mélancolique ou assombri. Dans tous les cas, celles-ci permettent parfaitement au jeune rappeur de s’essayer tant sur du chant que du kickage. Finalement, c’est par ce mélange réussi que l’harmonie se fait. Sa voix se veut plus profonde et frappante sur des morceaux comme Une balle, Personne t’arrange et Cicatrices. Tandis que ses flows plus posés et mélodieux nous séduisent tout autant dans les morceaux En fumette, mais aussi Mon cœur et Emmenez-moi.

Les featurings sont l’exemple-même de cette pluralité de flows et d’ambiances, toujours avec une forme de redécouverte et un sens rigoureux de la qualité. L’environnement musical est davantage harmonieux sur les featurings avec RK et Dinos. Ses collaborations entre Sadek et Zoxea se consacrent plus à des rythmiques proches du Boom Bap, favorisant le kickage.

L’art de faire du neuf avec du vieux

En s’intéressant davantage à la forme, l’envie de rester fidèle à la construction classique des morceaux de rap se ressent également. Les 17 morceaux [en dehors du bonus, J&A (Booska’Hyène)] sont organisés de la même manière, à savoir : des couplets assez percutants où le rappeur enchaîne les mots et délivre un rap très kické, puis un refrain plus doux qui vient généralement calmer la cadence. Zikxo se montre particulièrement à l’aise dans le Boomp Bap, mais maîtrise tout aussi bien l’autotune et les passages chantés. Un spectre convaincant de flows plus large que sur ses anciens projets nous est présenté.

Ayant trouvé un équilibre satisfaisant entre ces deux mondes, le risque serait toutefois de se contenter de cette recette et d’en oublier les autres alternatives qui s’offrent à lui pour se renouveler. L’album présente un schéma diversifié, mais qui pourrait rapidement devenir répétitif s’il est amené à se reproduire dans les prochains projets. Il reste tout de même une preuve que la conciliation entre le rap ancien et actuel, a été réussie et qu’elle symbolise notamment un hommage aux ainés. Le titre éponyme, déjà utilisé pour un morceau du projet « Temps » (2019), fait certainement référence au morceau Les princes de la ville du 113.

« C’est pour Rico, c’est pour Melopheelo, la plume jette du sang au stylo, Nique les portes en silence, un prototype conçu sur Beat de boul » (Prototype ft. Zoxea)

Le rap pour apaiser les cicatrices

Bien plus qu’un simple divertissement, « Jeune & Ambitieux » s’écoute comme la retranscription des nombreuses afflictions et du quotidien parfois rude du rappeur. La dureté de son parcours et toute l’influence de la rue sont des éléments centraux qui ont parfait sa plume. Ces récits durs et brumeux qui épousent la voix ferme du bondynois peignent sa détermination. Pourtant, celle-ci est entachée d’un pessimiste omniprésent. Un aspect très nocturne se cache inévitablement dans ses textes et installe une dualité bien connue entre le jour qui représente l’espoir, la joie, la vie, puis la nuit, qui symbolise la peur, les vices et la mort. Cette silhouette manichéenne prend déjà forme dans le premier morceau, En paix, « […] c’est l’vice en bas d’la maison, qui nous paralyse la nuit quand j’deploie mes ailes » mais aussi dans N3 « j’me suis tant noyé dans ma vie, j’suis plus qu’une ombre dans la nuit » et bien évidemment dans le morceau Les étoiles où le titre se veut équivoque.

D’une manière similaire et presque évidente, coexiste pareillement, cauchemars et rêves. On peut citer cette phrase dans En paix, « Seul dans mon truc dans un cauchemar hanté » ou encore celle-ci « J’ai placé mes rêves avec une dose d’inspi en plus », dans le morceau Sacs remplis. L’album s’articule donc tout autour d’une dynamique contradictoire où s’entremêlent pensées maussades et espoir d’un jour y échapper et de partir en paix. Face à ces émotions fortes, le rap vient récupérer son rôle d’analgésique.

Prenant la place d’un journal intime ou d’un psychologue, chez qui on oserait pas aller, Zikxo se livre beaucoup à travers ses textes. Ceux-ci font le constat d’une vie habillée par la rue et ses aléas. J&A se dresse comme un inventaire et un besoin irrépressible du rappeur d’exprimer ses maux. Certains passages le confirment clairement, comme, « J’ai l’rap pour guérir mes plaies, mon cœur est paralysé » dans le morceau Tête à l’envers, ou encore « Vous nous avez pris notre histoire mais vous prendrez pas les rêves » dans Double file.

Si ce rôle, donné au rap, n’est pas surprenant, entendre Zikxo aborder des thèmes moins centrés sur son quotidien de la rue aurait pourtant été appréciable. Des textes concentrés sur des sujets plus variés, pourraient l’empêcher de tomber dans une certaine redondance, qui finirait par lasser les auditeurs.

Des ambitions à l’épreuve du temps

« Maintenant le rap on n’a que ça, Donc plus le temps de bailler, Il faut faire de la maille et se tailler » (Voulez-vous bouger ? Les Sages Poètes de la Rue – Zoxea).

Tout comme les rappeurs qui l’ont bercé, le rap est un organe vital. La réussite dans ce milieu est donc le but ultime à atteindre, mais celle-ci a besoin de travail et de temps. En faisant le point sur sa vie, Zikxo semble alors très préoccupé par les mouvements trop précipités du cadrant. Encore plus marquant que ses craintes, la lourdeur des grains du sablier qui s’écoulent, se fait beaucoup ressentir tout au long de l’album, ainsi que dans ses projets précédents. Le temps est un aspect de la vie qui préoccupe et obnubile sensiblement le rappeur.

Du temps, il lui en a fallu pour pouvoir se faire tout doucement une place dans l’industrie musicale. À force de persévérance et d’acharnement, le jeune rappeur a fini par se faire connaître en 2017, à la suite du remix de Sofiane – #Jesuispasséchezso : Episode 10. Ses 30 morceaux Temps numérotés et regroupés dans le projet Freestyle Temps, sorti l’année suivante, lui font connaître un certain succès. Puis, en octobre de cette même année 2018, il signe au sein du label REC. 118 et sort son projet, « Temps » environ un an après. C’est finalement le 26 février 2021, qu’il libère son premier album. Un temps conséquent, mais nécessaire pour atteindre l’évolution qui l’a mené à une recette maîtrisée. Le temps se dessine alors à la fois comme un allié et un ennemi, qui l’empêcherait d’atteindre rapidement les objectifs fixés.

En conséquence, si on s’en remet à ses pensées noirâtres, l’avenir semble l’inquiéter. Avoir des ambitions est une chose, pouvoir les réaliser en est toute une autre. L’angoisse de ne pas pouvoir les accomplir se ressent de manière assez constante. Il confie dans Surprise que « J’sens qu’dans mes pensées, le temps, la mort sifflent » et « j’ai caressé ma plume, elle m’a dit qu’on perd du temps » dans Sacs remplis. Zikxo aborde l’avenir d’un point de vue très sceptique, bien qu’il soit rempli de jeunesse et de désirs.

En plein décollage de sa carrière, le rappeur a su nous proposer un album d’un dynamisme conséquent et d’une mosaïque ambitieuse. Une belle surprise qui ne présage que du bon pour la suite, à la condition de ne pas tomber dans un tableau trop répétitif.

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