La trop discrète influence de MC Solaar

Jusqu’au mois de juillet 2021, seuls ceux ayant acheté Qui sème le vent récolte le tempo dans les années 90 ont pu pleinement profiter de l’album. Bien sûr, il était trouvable sur YouTube ou disponible en téléchargement illégal, mais personne ne pouvait l’écouter sur les plateformes de streaming, ou l’acheter chez un disquaire. Cette situation trouve ses prémisses après le succès du deuxième album de MC Solaar, Prose combat, sorti en 1994. Solaar – de son vrai nom Claude M’Barali – a composé deux albums qu’il a remis à sa maison de disques Polydor, pour qu’ils sortent sous la forme d’un double album. Contre sa volonté, la maison de disques a publié les deux albums séparément : Paradisiaque en juin 1997, et MC Solaar en juillet 1998. Le rappeur estima que Polydor avait insulté son travail et déshonoré leur accord, et a donc entamé une procédure judiciaire contre eux.

Le verdict de 2004 interdit à Polydor (aujourd’hui propriété du groupe Universal Music) de commercialiser les quatre premiers albums de l’artiste, ce dernier conservant les masters. Il n’était donc plus possible de se procurer certains des albums fondateurs du rap français : en effet, ce n’est pas parce que Solaar possédait les masters qu’il possédait les droits d’exploitation et donc de commercialisation. Un autre rappel que le but premier de l’industrie musicale est de faire de l’argent, la musique n’intervenant qu’en second plan. Si les pontes de l’industrie n’arrivent pas à leur but premier, ils ne vont pas laisser l’argent aller directement dans les poches de l’artiste.

Heureusement, le temps passe, et les décisions judiciaires peuvent être inversées. Universal et Solaar trouvent finalement un arrangement au début du mois de juillet : les premiers albums de MC Solaar seront réédités en format physique (CD et vinyle), et seront également disponibles sur les plateformes de streaming. Chaque album se voit publié dans l’ordre chronologique afin de respecter la vision originale de leur auteur. Qui sème le vent récolte le tempo est disponible depuis début juillet, Prose Combat sortira cet automne tandis que Paradisiaque est prévu pour la fin de l’année. Pour comprendre l’importance de ces rééditions, il faut revenir à un âge où Internet était en construction, la Serbie et le Monténégro ne formaient qu’un pays, et la nouvelle pop star à la mode s’appelait Mariah Carey : le début des années 90.

La première plume du rap français

L’année 1990 est celle des premiers balbutiements du rap francophone avec la sortie de deux mixtapes : Rapattitude, le premier enregistrement de rap français, et Brussels Rap Convention, salve initiale de la scène belge. Le genre n’en est encore qu’à ses débuts, et aucun album n’a eu d’impact commercial significatif. Vient l’année 1991 avec les débuts des deux groupes de rap français les plus populaires des années 90 : IAM avec …De la planète Mars, ainsi que NTM avec Authentik. Cependant, cette année-là, le leader de la scène est MC Solaar, dont le premier album Qui sème le vent récolte le tempo s’est vendu à 400 000 exemplaires et marque un tournant dans le développement du rap français.

Si MC Solaar était la toute première star du rap français, c’est surtout parce que sa musique était fédératrice, s’affranchissant complètement de l’attitude hargneuse dominante dans le rap français de cette époque. Le rappeur s’inscrit plus dans la lignée des chanteurs à textes que de celles de ses contemporains du rap. Sa technique rapologique, ainsi que sa finesse d’écriture, proviennent de deux facteurs majeurs : son amour pour les jeux de mots, et sa consommation massive d’œuvres culturelles. Le titre de l’album est un jeu de mots sur le dicton du livre biblique d’Osée, « Qui sème le vent récolte la tempête », tandis que la phrase la plus connue de l’album est un enchevêtrement de jeu de mots et de double sens :

« L’as de trèfle qui pique ton coeur, Caroline »

Sachant que son travail demeurait profondément ancré dans la linguistique, Solaar lut autant de livres que possible et acquit toutes sortes de journaux, qu’ils soient d’extrême gauche ou d’extrême droite. Il ne voulait pas prêcher les convaincus : il désirait récupérer différents témoignages et en proposer une traduction. Si cela peut également être le cas d’autres rappeurs de la scène française, Solaar, lui, n’a jamais appelé à la révolution : il préfère simplement raconter et jouer ensuite sur différents spectres. Derrière le son assez pop Victime de la mode se cache une critique acerbe de la sur-médiatisation des mannequins et de leur influence négative sur les jeunes femmes, tandis qu’Armand est mort, musicalement doux, raconte l’histoire d’un vagabond mourant sans que personne ne le remarque. Ces récits sont accompagnés de flows dynamiques, allant de la conversation (Victime de la mode) à l’agressivité (la chanson-titre), en passant par un mélange de décontraction et d’espièglerie (À temps partiel).

Cette posture nuancée, couplée à l’inculture relative du public français de l’époque, lui vaut d’être étiqueté comme trop « rue » par la plupart des auditeurs de radio et trop « bourgeois » par le public rap. Classique. En fait, Solaar ne fait que perpétuer une ancienne tradition française, celle des brutes au cœur tendre et des rebelles pleurant le rejet de la fille aimée, une tradition qui remonte à Brassens, Gainsbourg ou Renaud. Mais Solaar a été le premier à le faire dans le rap français. 

Le public l’a finalement accepté pour qui il est, et ce grâce à sa fraîcheur. Il fait partie de ces gens taillés dans le même bois que Miles Davis : ceux qui ne font aucun effort pour être cools mais qui le sont quand même, ces décontractés qui peuvent attirer l’attention uniquement par leur élégance naturelle. Cette combinaison de rap conscient, décontracté, bon enfant mais en définitive cool, est, en fin de compte, la principale raison du succès astronomique de Solaar : s’il reste l’acteur principal de son succès, il ne faut pas oublier que l’industrie musicale décide de ce qu’elle met en avant. 

Avant Solaar, les labels considéraient le rap comme une musique faite pour et par des délinquants de banlieue. Mais voilà qu’arrive un homme cultivé, ne proférant pas d’insultes et qui attire la sympathie des plus jeunes – jackpot : l’industrie musicale a trouvé un moyen de vendre des disques aux jeunes tout en s’assurant de l’aval de leurs parents.

Une richesse musicale marquant les débuts du rap français

Jimmy Jay article sur MC Solaar
Jimmy Jay

Cet aspect unificateur n’existe pas seulement d’un point de vue textuel ou marketing, mais aussi d’un point de vue musical, puisque Qui sème le vent récolte le tempo mélange des samples de morceaux de soul, de funk et de jazz. Cela vient du beatmaker Jimmy Jay qui, comme bon nombre de producteurs, est un dingue de samples. Il fréquentait le magasin Soul Jazz de Londres, voire une obscure boutique au sous-sol d’un grand centre commercial de Tokyo où ses producteurs américains préférés (Dr. Dre, Pete Rock, Q-Tip) achetaient des disques. 

Cet engouement pour le sample est également au centre de l’influence principale du disque, les Native Tongues. Collectif new-yorkais de la fin des 80s composé entre autres de A Tribe Called Quest, De La Soul, et les Jungle Brothers, ce sont eux qui ont popularisé l’utilisation intensive de samples de musique Afro-Américaine dans les beats. La chanson-titre contient un sample de Quincy Jones, les voix de fond de Funky Dreamer rappellent Marvin Gaye, tandis que la mélancolie de Caroline est agrémentée de cordes ainsi que d’un orgue presque imperceptible.

Jimmy Jay a su incorporer le sample adéquat à l’humeur du morceau : si les titres les plus introspectifs sont construits autour d’extraits de soul, une grande partie du groove de l’album provient de ses frasques funk. Dans L’histoire de l’art, les scratchs des platines sont complétés par des cuivres ; Matière grasse contre matière grise montre ses racines funk à travers des guitares wah-wah et des chœurs à la James Brown, et le single principal Bouge de là est porté par un jeu de batterie et de basse funky.

Cette diversité musicale s’en alla inspirer une première vague de rap français comme Les Vrais de Les Little en 1992, ou La Voie du Peuple de Democrates D, également produit par Jimmy Jay. Contrairement à beaucoup de ses contemporains, Qui sème le vent récolte le tempo n’a pas mal vieilli. Enfin, pas tant que ça pour un album de son âge ; certaines tentatives ne sont pas concluantes, comme certains effets vocaux se rapprochant dangereusement de ce que l’on peut entendre dans les foires, et Ragga Jam, bien que très certainement un bon morceau en live, finit par casser le rythme de l’album par son énergie exubérante. En revanche, la qualité des beats n’a que peu vieillie, notamment parce que les instrumentaux constituent de véritables compositions sur lesquelles MC Solaar rappe plutôt que de simples beats agrémentés d’une mélodie. 

Cette esthétique ne tardera cependant pas à mourir, les producteurs de la côte Est comme DJ Premier et Pete Rock popularisant le style boom-bap qui envahira tous les albums de rap new-yorkais, et donc français. En effet, à l’exception des meilleures productions, le rap français du milieu et de la fin des années 90 tente essentiellement d’approcher ce que New York maîtrisait déjà. Mais à son apogée – de 1991 à 1995 environ -, Solaar était au firmament de la musique à la française. L’autre moitié de Gang Starr, Guru, l’a invité sur son album Jazzmattaz pour le morceau « Le bien, le mal ». MC Solaar demeure surtout l’un des rares rappeurs français à avoir participé aux Peel Sessions, légendaire sessions radios de la BBC du non moins légendaire DJ John Peel, peut-être l’homme ayant le plus contribué à l’explosion d’artistes tous genres confondus entre les années 70 et 2000. De la même façon, lors d’interviews au Japon, les journalistes ne parlaient que d’acid jazz à Solaar : ils ne le voyaient pas comme un rappeur, mais simplement comme un musicien, chose impensable en France.

Une rappel du passé, une inclinaison vers un possible futur

La triste réalité est que, en matière de musicalité dans le rap, la France reste un pays assez peu innovant. Cela vient-il d’un manque d’éducation ? Plutôt d’un manque d’habitude : les artistes les plus populaires de ces vingt dernières années n’ont pas tant misé sur la musicalité que sur la manière dont les beats pouvaient accompagner leur personnage. Ce n’est pas sans exception, bien sûr, Nekfeu ayant rapatrié les services d’Archie Shepp, saxophoniste de free jazz, sur Vinyle. De même, Damso a rempli son dernier disque QALF Infinity d’instrumentales luxuriantes, incorporant saxophone et orgue. Cependant, si l’on cherche à savoir quel type de rythmique se vend le mieux, les rythmes trap énergiques avec peu d’ornements sont la norme. 

Bien que cette remarque puisse également s’appliquer au rap américain, les riches instrumentales y sont plus fréquentes que sur la scène française. Les meilleurs exemples restent les disques des années 2000 de Kanye West, directement influencés par l’approche des Native Tongues. Plus récemment, To Pimp a Butterfly de Kendrick Lamar est devenu aussi grand public que possible compte tenu de la nature du disque, tandis que 2014 Forest Hills Drive de J. Cole s’est vendu à plusieurs millions d’exemplaires. Même Drake, sûrement le rappeur le plus mainstream de la dernière décennie, laisse un peu de place pour des morceaux teintés de soul comme 8 Out of 10 ou Views au milieu des instrumentales trap. Cette relative ouverture d’esprit est peut-être ce qui manque actuellement au rap français moderne – surtout celui qui se vend le plus – où les hymnes trap festifs sont lentement remplacés par des morceaux grinçants inspirés de la UK drill – pas le plus musical des sous-genres. 

Si l’influence de MC Solaar est donc difficilement décelable dans le rap français actuel, elle lui a clairement donné sa première impulsion. En 2021, il s’agit surtout d’un rappel des origines du genre, une approche globale où la musicalité était aussi importante que la technique ou la coolitude. Espérons que ces rééditions puissent permettre aux nouvelles générations de comprendre d’où provient leur musique préférée. Peut-être que cela pourrait aussi permettre aux moins imaginatifs des beatmakers de ne pas se concentrer entièrement sur l’énergie de leurs productions, et certains rappeurs pourraient essayer de jouer avec les mots plutôt que de nous avouer leurs fantasmes à coups de rimes pauvres. Quelle qu’en soit la raison, il est temps de se (re)pencher sur le premier grand album du rap français.

Cover album « qui sème le vent » MC Solaar

 

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