Quand les jazzmen s’associent aux rappeurs

En terme de musique, les années 2010 ont été le témoin de plusieurs phénomènes et changements. Il reste plus méconnu que d’autres, mais la renaissance du Jazz comme style à part a bien fait partie de ces révolutions musicales qui ont jalonné la décennie. Ainsi, plus que de retrouver ses lettres de noblesse avec des artistes aussi complets et talentueux que Flying Lotus (entraînant derrière lui le label Brainfeeder) ou BadBadNotGood, le Jazz a su aussi s’adapter aux évolutions récentes et se mettre en phase avec son époque.

En somme, il est redevenu cool ; pas autant que pendant les années 60, à l’époque des Miles Davis, John Coltrane, Herbie Hancock ou Thelonius Monk qui redéfinissaient la donne de la musique dite « savante », mais cool quand même. Et pour preuve, beaucoup de rappeurs et d’artistes liés au Hip-Hop ont collaboré, au cours des 10 dernières années, avec ces nouveaux jazzmen. Le Rap étant aujourd’hui la musique populaire numéro un, son alliage avec le Jazz, de la même façon qu’un Hancock s’appropriait le Funk et Davis le Rock psychédélique il y a 50 ans, a été immédiat, instinctif.

Ainsi, c’est pour se tirer tous ensemble vers le haut et capturer des moments de musique mémorables que les rappeurs et jazzmen ont de plus en plus associé leurs talents, et ont parfois accouché de quelques chefs d’œuvre. En devenant une avant-garde du Hip-Hop actuel, cette jeune génération de passeurs a prouvé une fois pour toutes que l’esprit du Jazz n’est pas condamné aux oubliettes.

Thundercat

De son vrai nom Stephen Brunner, il est un membre de longue date du label Brainfeeder et a accompagné son ami Flying Lotus sur plusieurs de ses albums, comme Cosmogramma et You’re Dead. Il se distingue facilement, autant par ses tenues et coiffures extravagantes le faisant passer pour un disciple de George Clinton que par son jeu de basse, groovy à souhait. De par son personnage ou ses compositions, il émane de Thundercat une coolitude instantanée, une conception de la musique fun, libre et psychédélique. Pas étonnant donc que Travis Scott, tête d’affiche de la nouvelle génération de rappeurs, l’ait convié pour son album ASTROWORLD ; c’est bien la basse de Thundercat qui nous guide tout le long de l’enivrante Astrothunder.

Album conseillé de Thundercat : Drunk (2017).

BadBadNotGood

Un groupe novateur et inhabituel sur plusieurs points, à commencer par le fait qu’il s’agisse d’un quatuor (au départ trio) constitué uniquement de Blancs ! Dès lors qu’ils sont apparus sur Internet au début des années 2010, en postant des reprises orientées Jazz de classiques du Rap US sur leur chaîne YouTube, les musiciens nerd de BadBadNotGood ont su apporter à leur genre musical une teinte 2.0, tournée vers le numérique et un peu hipster sur les bords.

Ils ont fait du chemin depuis, se sont augmentés d’un membre, ont arrêté les reprises pour ne plus composer que des titres originaux, et ont délivré les très bons III et IV en 2014 et 2016 (et aussi une collaboration avec le légendaire Ghostface Killah). Ils sont également apparus sur beaucoup de projets, comme ceux de Mick JenkinsKendrick Lamar ou Kaytranada, en ne perdant jamais leur patte très acoustique en chemin. Une fois de plus, les geeks d’hier ont désormais le vent en poupe, et peuvent même se permettre de collaborer avec ce bon vieux Snoop Dogg. Si c’est pas beau, ça.

Album conseillé de BadBadNotGood : IV (2016).

Kamasi Washington

Encore un autre membre de Brainfeeder et compagnon de Flying Lotus (même s’il est parti ensuite chez les Anglais de Young Turks), mais pas des moindres puisqu’il est présenté comme le premier vrai jazzman de la bande, et le premier a avoir sorti sur le label un disque de Jazz, avec The Epic en 2015. Le saxophoniste délivre, en effet, une musique bien plus institutionnelle que ses camarades, loin des pitreries de Thundercat et des expérimentations sonores de FlyLo.

Un jazz plus authentique et solennel, qui parlera plus facilement aux connaisseurs mais qui va aussi conserver et porter la personnalité de son auteur. Entre sagesse, volupté et grandiloquence, toujours très spirituelle, la musique de Kamasi Washington dégage, malgré qu’il soit encore jeune, une aura certaine. Sûrement le plus brillant des 5 de la liste, il est le nouveau visage du Jazz contemporain, et sa participation de premier plan au classique de Kendrick Lamar To Pimp a Butterfly ne peut que le prouver.

Album conseillé de Kamasi Washington : The Epic (2015).

Kamaal Williams

Les Anglais ont, tout autant que les Américains, un pied dans le Jazz. On peut évidemment citer le nom d‘Henry Wu, personnage mystérieux se cachant sous son bob et ses lunettes noires, et dont le pseudonyme semble être un hommage au mythique groupe de Hip-Hop de Long Island, le Wu-Tang Clan. Acteur phare du renouveau de la scène Jazz en Angleterre, également connu pour ses DJ sets, Henry Wu a récemment changé d’identité puisqu’on l’a retrouvé sous le nom plus oriental de Kamaal Williams. Inspiré par un voyage dans les pays arabes, Wu en a ainsi retiré le projet The Return, sorti en 2018 et qui est un bijou de fusion musicale comme peu savent le faire. Un jazz abstrait, déconcertant et aussi dépaysant qu’un clip de PNL émane de ce projet, ce qui confirme l’invitation au voyage et à l’imaginaire que nous lance Kamaal Williams / Henry Wu.

Album conseillé de Kamaal Williams : The Return (2018).

Robert Glasper Experiment

Compositeur assez proche de la scène Hip-Hop US, puisqu’on le voit souvent se mêler à des producteurs comme Terrace Martin qui fut l’artisan des albums To Pimp a Butterfly (encore lui) et DAMN. de Kendrick Lamar, Robert Glasper a réuni autour de lui-même et de son band une kyrielle d’invités pour le projet Black Radio, sorti en 2012 ; rien de moins que Lupe Fiasco, Mos Def alias Yasiin Bey, Bilal ou la grande Erykah Badu, qui ressuscite et fait des merveilles sur le morceau Afro Blue. Un quatuor de Jazz collaborant sans complexe et pour l’amour de la musique avec des artistes de Rap et de Néo-Soul, et reprenant même un classique du Grunge ; voilà qui est une des réussites de notre époque.

Album conseillé de Robert Glasper Experiment : Black Radio (2012).

MattMartians
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