Prince, le père spirituel du hip-hop

1984 est une année charnière pour le destin de la musique noire américaine. En effet, c’est à ce moment-là que le Disco et le Funk, déjà passés de mode depuis un moment, vont se ringardiser pour de bon ; exit les tenues flashy, les costumes à payettes, les pantalons pattes d’éph’, les énormes coupes afros, les déguisement de cowboys et les chorés de groupe à la YMCA. Entretemps, deux ouragans sont passés par là : la chaîne MTV et Michael Jackson, alors tout juste couronné Roi de la Pop.

Les deux ont contribué chacun à éclairer l’autre puisque c’est grâce à MTV que Jackson a pu voir les clips incroyables de Billie Jean, Beat It et Thriller diffusés partout dans le monde, faisant de lui la toute première Pop star de couleur. Quant à MTV, elle passe après cette grosse opération marketing du statut de jeune chaîne de musique pour blancs à celui de média musical de référence. Mais si Michael Jackson, avec l’album le plus vendu au monde Thriller, a définitivement changé le cours de la musique noire et populaire, il serait injuste de ne pas citer l’apport énorme de celui qu’on a beaucoup voulu voir (à tort) comme son rival, son jumeau maléfique ; il vient alors de sortir son album culte Purple Rain, j’ai nommé Prince.

Comme vous pouvez le voir ci-dessus avec le clip de l’imparable Kiss, son plus gros succès commercial, Prince tend sur plusieurs aspects à concurrencer le King of Pop, qu’on avait placé d’emblée comme icône indétrônable après le raz-de-marée Thriller. Même allure svelte, même talent de danseur, même sens inouï du rythme, même visage androgyne, jusqu’à la décoloration de la peau ; Prince semble littéralement décalqué de Michael. C’est loin d’être un hasard si les médias de l’époque, se prenant de plein fouet la musique des deux artistes, ont tenté d’innombrables fois de les faire entrer en concurrence ; aujourd’hui encore, le match Prince / Michael Jackson suscite de nombreuses crispations sur les forums en ligne, au moins autant que Sega / Nintendo ou Biggie / 2Pac.

Pourtant, de nombreux éléments les séparent également, et ce clash légendaire n’est en réalité que fictif. Pour la petite histoire, Michael a même tenté de faire taire les ragots en invitant l’interprète de Purple Rain pour un duo, qui n’était autre que la chanson Bad ; malheureusement, Prince refusa la collaboration sous prétexte de paroles trop explicites (les premières paroles de Bad sont « Your butt is mine », en français « Ton cul est à moi ») que l’un n’aurait pas pu lancer à l’autre et vice-versa (rappelons qu’ils étaient tous deux suspectés d’homosexualité).

Bref, retenez que les deux ont une conception de la musique très différente : MJ est avant tout un showman, danseur et performeur exceptionnel qui a toujours voulu baigner dans l’entertainment, tandis que Prince se présente en premier comme un artiste, musicien hors normes qui jouait souvent tous les instruments sur ses morceaux et créateur de génie, autant connu pour être prolifique que Michael préparait minutieusement tous ses projets et espaçait d’au moins 4 ans chaque album.

Il y a donc une différence essentielle qui sépare à jamais les deux artistes et les fera prendre par la suite des directions totalement opposées, c’est ce rapport à la création musicale ; tandis que Jackson se dirigera toujours plus près de la Pop et d’un public familial, Prince ne sera jamais tenté d’édulcorer sa musique, bien au contraire. Avec de nombreuses références au sexe mais aussi à la religion et au mysticisme (il fréquenta longtemps les Témoins de Jéhovah), ses paroles tombent directement dans l’explicite et cultivent l’identité mystérieuse et controversée de ce personnage extraordinaire, qu’on ne cernera jamais tout à fait. Prince est une rock-star, avec ses frasques et ses zones d’ombres insaisissables, mais aussi un génie de la musique qui influença énormément son époque.

Ainsi, outre les soupçons jamais avérés sur le fait que les arrangements de Thriller se soient inspirés de son album 1999, on peut estimer aujourd’hui qu’il pesa sur le genre naissant du Hip-Hop, et qu’il contribua directement à sa transformation et sa mise sur orbite dans la décennie 1980.

Sur ce morceau légendaire d‘Afrika Bambaataa, l’un des pionniers du Rap avec Grandmaster Flash ou Grandmaster Melle Mel, on assiste à une fusion entre les deux genres qui envahiront le monde de la musique jusqu’à aujourd’hui, le Hip-Hop et l’Electro. Comme nous l’avons dit, le Funk commence alors à se faire vieux et les formations populaires de l’époque, comme Kool & The Gang ou Earth, Wind & Fire, deviennent instantanément ringardes. Au début des années 80, l’expression « Disco sucks » envahit les ondes en réaction à un matraquage qui a littéralement épuisé le genre en le diffusant partout jusqu’à l’excès. Le Disco était en soi une révolution pour la musique afro-américaine, qui n’avait jamais été aussi populaire.

Le Rap en sera une deuxième, à la déflagration beaucoup plus forte puisque le genre, qu’on prévoyait éphémère, est encore bien présent de nos jours (c’est le moins qu’on puisse dire). En 1982, à la sortie de Planet Rock d’Afrika Bambaataa & The Soul Sonic Force, il est prêt à conquérir le monde. Prince, quant à lui, est dans une position similaire ; comme les rappeurs de l’époque, il est un enfant du Disco qui a essayé dans un premier temps de singer ce style, mais qui s’est vite rabattu sur autre chose lorsque la mode a tourné. En 1982, il s’entoure du groupe The Revolution et, déterminé à montrer ce qu’il a dans le ventre, sort l’album 1999.

Chef d’oeuvre de composition, ce disque bouleverse le Funk de l’époque et fait rentrer pour de bon la musique noire dans la nouvelle décennie. Dans la lignée d’Afrika Bambaataa et des DJs de l’époque, Prince va recourir aux nouvelles techniques électroniques pour moderniser sa musique, et usera à l’extrême de la boîte à rythmes Roland TR-808, qui imprègne toutes ses chansons lors de son âge d’or, au milieu des années 80. Dans la foulée de 1999, la Roland TR-808 s’impose rapidement comme un incontournable et rétame les instruments acoustiques traditionnels ; sous l’impulsion de Prince, un nouveau style qu’on appelle le Minneapolis Sound se propage (puisque l’artiste provient de cette ville).

Porté par des producteurs en vogue comme la paire Jimmy Jam et Terry Lewis, il devient très populaire par le biais d’artistes comme Janet Jackson, la sœur du King en personne, ou Bobby Brown et son groupe New Edition ; on l’affublera vite d’un nouveau nom, le New jack swing. On voit donc que cette révolution musicale, de laquelle va découler le R’nB’ moderne, est portée à l’origine par Prince.

Mais ce n’est pas tout, car le Hip-Hop rentre à son tour dans cette vague et recourt de plus en plus à la TR-808 ; après les défrichements d’Afrika Bambaataa, c’est le groupe Run-DMC qui devient le nouveau porte-étendard du mouvement et lui fait accéder à de nouveaux stades de popularité. Avec des singles puissants comme It’s Like That, dotés de paroles plus conscientes et proches de la rue, le trio pousse le genre vers un niveau supérieur.

Avec les premières grandes stars du Rap comme Run-DMC ou LL Cool J, le genre se sépare définitivement de son esthétique première génération, avec ses tenues extravagantes empruntées aux formations de Funk ; il s’affirme enfin comme un genre musical à part, un condensé brut de la rue et du mode de vie des ghettos afro-américains. On pourrait penser qu’il fait alors le grand écart avec les performances baroques de Prince, et il va encore de soi aujourd’hui que ce n’est jamais facile pour un rappeur que de déclarer qu’il admire l’homme de Minneapolis, simple question de crédibilité.

Au fond des choses, la réalité est pourtant toute autre ; il suffit simplement de tendre l’oreille. Lorsqu’on prend au hasard un morceau de Prince comme Housequake, sur l’album Sign’ O the Times en 1987, on ressent ce tempo très nerveux à la Run-DMC et on distingue ce beat, qui sonne plus Hip-Hop que jamais. Deux ans plus tard, sur le tube Batdance issu de la bande originale du Batman de Tim Burton, impossible de ne pas remarquer ces mêmes similitudes, au niveau du rythme, du choix de sonorités et du recours aux scratches, avec le Rap de l’époque. Comme si Prince, à la fin des années 80, était déjà tout à fait conscient de son influence sur l’ensemble de la création musicale de cette décennie. Un génie à l’état pur, on vous disait.

 

Après cette période dorée de la décennie 80, durant laquelle il domina la musique de son temps autant artistiquement que commercialement, Prince tenta de s’adapter aux nouvelles évolutions marquant le début des années 90, notamment la fin du New jack swing au profit de ce qu’on allait appeler le R’nB’, porté par des jeunes producteurs comme Teddy Riley (qui produisit notamment l’album Dangerous de… Michael Jackson), et l’explosion mondiale du Hip-Hop. Il forma un nouveau groupe appelé The New Power Generation (excusez du peu), et s’essaya directement au Rap sur des hits comme Gett Off ou Sexy M.F., en jouant à merveille des nouvelles possibilités offertes par le genre comme les paroles explicites et l’attitude arrogante.

Tout ça était très bien fait, mais on devait admettre que Prince n’était plus l’inspirateur musical qu’il avait été, il ne régnait plus en maître sur la musique afro-américaine et se contentait désormais de suivre les tendances créées par d’autres. Un peu après, il décida sur un coup de tête de rentrer en clash avec sa maison de disques Warner, l’accusa de ne pas respecter sa pleine liberté d’artiste et s’en alla faire ses disques en indépendant, sous la coupe de son propre label NPG Records.

Profitant au maximum de cette nouvelle indépendance et tirant définitivement la gueule à l’industrie musicale, il passera le reste de sa carrière à sortir au moins un album par an, tirant de plus en plus vers l’autarcie artistique et la caricature de lui-même. Malgré cet inévitable déclin, force est de constater que son aura légendaire a survécu, ainsi que sa présence dans le monde de la musique par le biais du Hip-Hop ; qu’est-ce qu’un Pharrell Williams, un André 3000 ou même un Snoop Dogg sinon l’incarnation moderne de la fantaisie et de la créativité sans limites de Prince ? Jusqu’à aujourd’hui, le maître tient encore secrètement sa marque sur le monde du Rap.

MattMartians
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