Rap allemand en 2019 : 5 artistes pour découvrir la scène hip-hop allemande

1er épisode du dossier Thésautourdumonde qui aura à coeur de vous faire découvrir de nouveaux horizons en terme de rap.

Alors que les collaborations hip-hop entre artistes français et artistes allemands se multiplient et suscitent un certain enthousiasme :

La scène hip-hop allemande reste méconnue pour ne pas dire inconnue en France. Pourquoi cela ? La langue allemande est souvent vue comme opaque par ceux qui ne la comprennent pas, jugée pas assez musicale, abrupte à l’oreille et peu mélodieuse. Un élément pouvant expliquer cette incompréhension générale avec la langue allemande est le manque d’exportation de culture rattachée à cette langue que ce soit à travers des séries, du cinéma ou de la musique comme c’est le cas lorsqu’il s’agit de la langue anglaise ou espagnole.

Seulement, une scène versatile s’est installée en Allemagne et, en ayant à l’esprit des artistes et courants équivalents de la scène française et américaine, nous découvrirons 5 artistes incarnant cette scène créative, de la drill au lo-fi hip hop en passant par de la trap aux accents emo.

1) Pour des sonorités drill : Luciano

Commençons avec Luciano, déjà évoqué par rapport à son morceau avec Kalash Criminel.

Cet artiste venant de Berlin est un rappeur emblématique de l’évolution du rap européen vis-à-vis du rap américain, c’est-à-dire une nette baisse de l’écart qui s’était creusé entre le rap continental et outre-Atlantique. Comme le rappelle un article du média Noisey, pas si bien nommé « Luciano va vous faire amèrement regretter d’avoir séché les cours d’allemand » les inspirations linguistiques de Luciano sont si variées (entre l’anglais, le français, le portugais, le turc) que le résultat est un mélange que même des allemands auraient du mal à comprendre.

Mais l’important ici n’est certainement pas le texte ; c’est la sonorité. Dans la lignée de Niska en France ou de Future aux Etats-Unis, Luciano n’hésite pas à ponctuer ses vers d’ad-libs qui ajoutent beaucoup de mélodie et de musicalité à sa prose.

Pour découvrir l’univers de Luciano, les morceaux Okocha et Banditorinho, regroupés en un seul visuel, sont parfaits et montrent qu’il n’est pas toujours utile de comprendre les paroles pour apprécier un morceau.

Dans le même genre : Baller Los de Mero

Véritable phénomène fin 2018 / début 2019, Baller Los, premier morceau officiel du rappeur de Rüsselsheim s’est hissé dans les premières places du top Genius – site référençant des paroles et leurs explications, au cas où vous viviez dans une grotte – signe d’un grand intérêt de la part du public qu’il soit allemand ou étranger.

Mero

 

 

 

Le clip de Baller Los totalise 36 millions de vues en 1 mois, assez prodigieux pour un rappeur qui n’avait sorti aucun morceau officiel auparavant.

 

2) Si vous aimez les mélodies emo autotunées : Haiyti

Haiyti est une rappeuse originaire de Hambourg, en activité depuis 2015. Sa musique a souvent été qualifiée d’emo rap et avec cette artiste c’est un peu tout ou rien : sa voix cassée peut sembler, comme la langue allemande, abrupte voire inaudible et c’est malheureusement le cas dans certains morceaux tels que « 100.000 Fans » où les paroles sont criées.

Pourtant, dans d’autres morceaux, le flow est plus calme, contrôlé et les pistes deviennent de véritables pépites.

Gold est issu du dernier projet de Haiyti sorti en 2018 nommé Montenegro Zero. C’est son premier album, après plusieurs mixtapes et EP. Ce morceau est clairement emblématique du créneau sur lequel on a placé Hayti : celui du rap emo, proche de ce que fait le rappeur français Laylow qui a résumé cet univers musical dans le morceau Gogo par les mots « autotuné à mort, que des mélodies tristes. » L’instrumental est minimaliste, mené par une mélodie de piano et le thème abordé par le morceau caractéristique du genre :

« Was soll ich mit allem Gold der Welt? / Ich will nur ein bisschen Zeit mit dir » En substance, tout l’or du monde ne vaut pas un peu de temps passé avec « toi », objet de l’amour de Haiyti.

Monacco, autre morceau issu du projet représente une certaine prise de risque par rapport au reste du projet (à la manière d’ « Aux Paradis » de Damso sur Lithopédion). L’instrumental est dansant, les paroles légères (la phrase « Ich hab’ ein Haus in Monaco » (j’ai une maison à Monaco) est répétée 21 fois tandis que le mot Monaco est répété, comme un gimmick, 84 fois dans le morceau).

Comme chez Luciano, pas de barrière de la langue tant les paroles sont simples et importent assez peu, la mélodie dictant l’appréciation qu’aura l’auditeur vis-à-vis du morceau.

Pour revenir sur la première affirmation vis-à-vis du style incisif de Haiyti, tous les morceaux de ce genre ne sont pas à jeter : prenons pour exemple Hollywood OK, sorti sur l’EP Montenegro Zero – EP en 2018 qui précéda l’album du même nom. Le morceau est simple et efficace, différents rappeurs (Joey Bargeld, Vira Lata, Kulturerbe Achim) se succèdent ; l’instrumental trap et la forme du morceau rappelle la tendance qui a existé dans le rap français à l’époque de Carjack Chiraq.

Dans le même genre : Loredana – Sonnenbrille

Le hip hop français est depuis 2016 (si l’on peut placer la sortie par Damso du projet Batterie Faible comme balise temporelle) de plus en plus conscient – pour de pas dire concurrencé par – de l’existence de scènes hip-hop dans d’autres pays francophones tels que la Belgique avec Damso, Hamza ou Krisy, la Suisse avec la SuperWak Clique représentée par Di-Meh, SlimK et Makala ou bien encore le Québec avec le collectif COB65 Rowjay, Green Hypnotic ou encore Andrike$ Black. Rowjay le revendique dans le morceau « Brille » sur le projet Focus, Vol. 2 de Di-Meh en featuring avec Krisy : « Canada, Suisse et la Belgique, le destin de la France est tragique / On s’impoe de manière stratégique. »

Encore une fois, similitude avec la France pour l’Allemagne où des scènes hip hop émergent dans d’autres pays germanophones : c’est le cas ici avec Loredana, originaire de Suisse. Son parcours est rappelé sur le média tonspion.de : Loredana s’est fait d’abord connaître sur Instagram. Elle a su utiliser sa popularité – reposant sur une vidéo de lipsyncing – pour se développer en tant que rappeuse ; un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de Cardi B, comme le rappelle l’article de tonspion.de.

Loredana – qui a collaboré avec Jul sur un morceau de l’album sorti en 2018 La Zone En Personne – a connu un succès phénoménal dans le monde germanophone (Allemagne, Suisse alémanique et Autriche) en quelques morceaux. Sa discographie se résume à 4 morceaux, le single Bonnie & Clyde s’est hissé à la 2e place des charts Suisses et à la 3ème place des charts Autrichiens et Allemands. Pour découvrir Loredana, voici Sonnenbrille.

Bonus : Brr Brr de Naru

Brr Brr de Naru rejoint l’univers de Hayti, c’est du SoundCloud rap version allemande.

 

3) Si vous aimez les productions à la Metro Boomin et l’ambiance obscure de la scène hip hop de Toronto : Edo Saiya

Pour continuer dans les différents genres présente sur la scène hip hop allemande, direction Cologne, ville dont le rappeur Edo Saiya est originaire. En écoutant Edo Saiya, l’idée selon laquelle l’écart entre le rap européen et le rap américain s’est considérablement réduit apparaît de manière évidente. Les mélodies semblent largement inspirées de Travi$ Scott, particulièrement du projet Days Before Rodeo. L’atmosphère est sombre, autotunée et les 808s présents, ce qui rappelle également une certaine partie de la scène torontoise, mélancolique et adepte des refrains chantés.

Le premier morceau d’Edo Saiya à connaître est sans aucun doute Hunger, en featuring avec le rappeur Felikz sur leur projet collaboratif nommé Flight of Fancy sorti en 2018. Le morceau rappelle l’univers de l’artiste torontois SAFE, notamment son morceau Feel, et le flow se rapproche de celui de SCH sur la fin du refrain.

Second morceau : Gold. L’instrumental est ici plus rythmé, les 808s utilisés à bon escient, le tout constitue un morceau simple et efficace.

Le morceau Kids est très intéressant car utiliser un sample aussi connu représente une prise de risque ; pourtant c’est une réinterprétation totale qui est faite ici et l’atmosphère du morceau est apaisante, le flow d’Edo Saiya mélodieux.

Pour finir avec cet artiste qui, vous l’aurez compris, est celui pour lequel je suis le plus enthousiaste, écoutons le morceau Down, véritable banger contenant un sample de sonnerie de téléphone – si ce n’est pas assez pour vous convaincre de courir l’écouter, je ne sais pas quoi vous dire. On trouve, comme chez Luciano, un mélange de langues, ici du « denglish », mélange d’allemand et d’anglais. Le morceau est sorti fin 2018 sur le projet Broken Displays Broken Promises, caractéristique de la vague de l’émo rap, l’inspiration de Future et plus largement de la scène d’Atlanta est claire au refrain « Magic City on a Monday. »

Dans le même genre : RIN – Dior 2001

Avec Dior 2001 de RIN nous continuons dans la lignée du rap allemand inspiré de la scène d’Atlanta – les flûtes de l’instrumental font penser à Migos sur le morceau Bando ou bien à Rich The Kid/Jeremih sur Greedy. RIN est un rappeur à suivre au niveau des succès commerciaux sur la scène musicale allemande ; son album EROS s’était hissé à la 3ème place des charts allemands tandis que Dior 2001 comptabilise 47 millions d’écoutes (Source : Spotify).

 

4) Pour les fans de lo-fi hip hop : Eloquent

Continuons calmement avec Eloquent, rappeur originaire de Wiesbaden. Les inspirations sont à chercher chez J. DIlla, Alchemist et Curren$y. C’est un hip hop attaché au sampling, au flows calmes et à la qualité de la verve (d’où le nom de l’artiste « Eloquent »). Le média mephisto976.de a qualifié la musique de Eloquent de « Rap ohne Zusatstoffe » c’est-à-dire de rap sans additifs ; en effet la simplicité est le maître mot de la musique d’Eloquent.

Sélection personnelle :

Es liegt an ft. Dramadigs 

Is kein ding ft. Dramadigs

Dans le même genre : Dramadigs

Pour poursuivre dans cette dynamique lo-fi, Dramadigs est l’option idéale. C’est le beatmaker avec lequel Eloquent a travaillé sur le projet Demos et il maîtrise l’art du sampling à la perfection, le morceau Wenigstens Etwas ft. Dude&phaep le montre.

Dans le même genre : FloFilz

Surement le plus français des artistes hip hop allemands, Flofilz s’est inspire des rues du 18e arrondissement de Paris (métro aérien ligne 2 sur la cover de l’album Metronom, et l’incroyable morceau rue d’Orsel dont j’étais obligée de parler) harmonie naturelle entre le Hip Hop et le Jazz.

FloFIlz a récemment collaboré avec le rappeur irlandais Rejjie Snow sur le joli morceau unnamed

 

5) Si vous aimez la zone grise entre le hip hop, la pop et le r’n’b alternatif: REEZA

Enfin, comment conclure une sélection d‘artistes balayant une sélection large de ce qu’est le hip hop aujourd’hui sans évoquer ce genre de musique inéluctablement lié au hip hop mais aussi marqué par les genres populaires et chantants que sont la pop et le r’n’b alternatif ? Ici, c’est avec REEZA, originaire de la ville de Cologne que nous pouvons l’aborder. Les chansons de REEZA s’apparentent à des hymnes symboliques de la jeunesse et ses problématiques (« Lüg Ich », je mens, « Drunk & High »). Drunk & High, titre au refrain chanté est sans aucun doute inscrit dans le registre de la pop mêlée au hip hop tandis que Lüg Ich se place sur un registre plus électronique et alternatif. Le résultat final montre une nouvelle fois la versatilité présente au sein de la scène allemande.

Dans le même genre : Sierra Kidd

Sierra Kidd est un rappeur allemand dans le même univers que celui de REEZA, il livre une musique aux accents pop, positifs et dansants qui contrebalance la musique que livre notamment Edo Saiya, abordé précédemment.

J’espère que cet article vous aura plu, que vous aurez fait de belles découvertes et serez interessé.e.s à l’idée de découvrir les scènes hip hop présentes autour du monde.

En attendant, retrouvez la playlist avec tous les titres mentionnés ci-dessus :

hernameisines
Mixologue

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