Conway The Machine x The Alchemist – LULU

Critique

LULU est bien plus qu’un simple EP. C’est presque un court-métrage. En 22 minutes, Conway y fait étalage d’une technique imparable, rendant hommage aux productions du même acabit de The Alchemist. Un pied à Buffalo, l’autre à New-York, LULU nous emmène en balade sur la route d’une petite poudre blanche appelée cocaïne, qui des poches de Conway jusqu’à celles du consommateur, vient avec son lot d’histoires à raconter.

A l’aube du XXIe siècle, quand le second couplet de Keep It Thoro s’échappe de la bouche de Prodigy, le légendaire MC de Queensbridge, Conway est bien loin de l’artiste accompli qu’il sera 20 ans plus tard. A l’époque, son quotidien à lui, s’apparente à celui de nombreux jeunes issus des rues poisseuses de Buffalo, à quelques centaines de miles au nord-ouest de la Grosse Pomme. Une ville gangrénée par les trafics en tout genre, et dont l’unique source de chaleur semble s’échapper des métaux encore fumants, et des douilles qui jonchent le sol à mesure que les destins se brisent.

En 2012, alors que sa carrière de rappeur s’enclenche définitivement, Conway est d’ailleurs lui-même victime d’une tentative d’assassinat. S’il en réchappe miraculeusement, les traces de cet acte fondateur sont encore bien visibles sur la partie droite de son visage partiellement paralysé, dont s’échappent non sans mal des paroles brutes, hachées par une diction rendue merveilleusement âpre. Alors quand Prodigy rappe « When you see me in the streets soldier, salute me / You just a groupie, oh, you gangsta, then shoot me », sans le savoir, il prophétise un fragment de l’histoire de Demond Price, aka Conway The Machine.

Une histoire à laquelle LULU, son dernier EP, apporte une touche supplémentaire, comme pour parfaire un tableau à la composition volontairement éparse. L’arrière-plan, Conway l’a dépeint de manière obsessionnelle depuis plusieurs années maintenant. Ici, il ajuste la focale pour recentrer le propos, floutant avec parcimonie le décor qui l’entoure pour apparaître pleinement. De plain-pied, Conway nous raconte donc une histoire teintée de violences, qui avant d’être celle des personnages mis en scène, est celle de son narrateur.


« Every time I drop a project, I just increase the violence with it »

Shoot Sideways ft ScHoolboy Q


En effet, cela peut paraître cliché, mais jamais The Machine n’avait semblé si proche de Devon. Comme si pour prendre toute la place, il avait fallu que Conway s’échappe un instant du cocon Griselda, le groupe dont il fait partie aux côtés de Benny The Butcher et Westside Gunn, son fraternel.

Exit donc les productions glaciales de Daringer. Place à celles du légendaire californien The Alchemist, qui orne pour l’occasion ses instrumentales de drums poussiéreuses et d’un sound design remarquable, pour un disque aux allures de plongée sous-marine dans les abimes des rues troubles de l’Etat de New-York. Un travail de production qui se rapproche de celui déjà opéré sur la mixtape The Carrollton Heist sortie en 2016. Les répliques de Curren$y et Styles P sur Disappearing Ink auraient ainsi pu se confondre avec celles de Conway, tant les atmosphères glaciales qui s’en dégagent sont proches de celles de LULU. Cependant, ce dernier, s’il est imprégné des mêmes rythmiques downtempo qui certifient l’identité Griselda, vient avec ses caractéristiques propres.

Sur The Contract, les violons aériens qui accompagnent la mise à nu teintée de pudeur de Conway tranchent profondément avec l’atmosphère moite de WWCD, dernier projet en date de Griselda. Cette piste, subtilement parsemée des habituels mais toujours jouissifs relents d’égotrip du rappeur (« I’m the GOAT til’ infinity »), prend alors l’apparence d’un trompe-l’oeil : derrière la forme, Conway, plus que jamais, dévoile un fond.

« I just hope they remember me » confie-t-il par exemple sobrement, visiblement ébranlé par les imprévus d’une vie passée sur la corde raide, et qui aurait pu prendre fin tragiquement, en 2012. Aux habituelles descriptions quasi-journalistiques des aléas existentiels de ceux qui écoulent la dope, Conway joint un point de vue personnel qui s’exerce aux frontières de l’intime. Car c’est aussi ça la musique de Conway. Celle d’un écorché vif qui tire sa force brute de ce qu’il a vu, entendu, et parfois fait. Des mains qui s’échangent des pochons de poudre au détour d’un carrefour, Conway extrait une force narrative singulière qu’on pourrait croire tout droit sortie d’un film de gangster New-Yorkais : « I came a long way from flippin’ on a pissy mattress / Now I smell the piss on them bricks when I rip the plastic » (Shoot Sideways).

Ecouter LULU, c’est donc embarquer dans un monde teinté du pourpre des corps en décomposition, du jaune des briques qui sentent la pisse froide, et du blanc de la cocaïne sur laquelle se bâtit des empires. Alors quelque part, écouter LULU, c’est presque comme regarder un film. Un film sorti en 2002, et qui tient d’ailleurs son nom de l’album acclamé de deux autres rappeurs New-Yorkais : Eric B & Rakim.

Paid In Full

L’introduction de LULU donne en effet le ton : nous n’avons pas à faire ici à un simple EP. La cohérence, elle, va bien plus loin qu’une couleur musicale estampillée The Alchemist.

Tout au long du projet, sont disséminés des fragments de dialogue du film Paid In Full, sorti en 2002 et produit par Roc-A-Fella, label d’un autre New-Yorkais bien connu des amateurs de good music. Le pitch, simple, voire banal dans la manière d’aborder les périls de la vie de gangster, dévoile l’histoire de Ace, un jeune homme d’Harlem que le manque financier va forcer à franchir la ligne jaune, pour écouler une substance blanche. De son ami Mitch, il envie la beauté des accessoires, des femmes traitées comme tels, des bijoux et des voitures de luxe. Des billets verts plein la tête, il entreprend donc une quête rythmée par la valse des liasses et des sachets plastiques, s’improvisant partenaire d’un certain Lulu (ça vous dit quelque chose ?), lui-même dealer solidement implanté dans les rues de New-York.

Paid in Full, un film de 2002 - Vodkaster

Les parallèles avec l’histoire personnelle de Conway sont alors évidents. Car Paid In Full raconte caméra à l’épaule ce que le MC traite micro au poing. Du côté de Buffalo comme de New-York, il a été un témoin « privilégié » de la ronde des consommateurs de drogue, des trahisons et des guerres de territoire qui vont avec. Des conflits inhérents à la construction mentale et personnelle de Conway.

Sur LULU, il continue d’ailleurs d’évoquer les proches qu’il a perdus en route, et notamment ChineGun (le grand frère de Benny The Butcher), quatrième roue de la machine Griselda et mort assassiné au début du siècle. L’esprit de ce dernier semble alors, comme sur WWCD (pour What Would ChineGun Do), léviter au-dessus du projet, comme un rappel incessant des dangers auxquels s’exposent Conway et tous ceux qui empruntent la route de la petite poudre blanche : « Let you niggas slide and make ChineGun turn in his grave » (14 KI’s).

King of New-York

Ainsi, LULU est un condensé de toute l’esthétique déployée par Conway depuis ses premiers projets solo jusqu’à ceux de son groupe Griselda. L’alchimie (sans mauvais jeu de mot) avec The Alchemist est dans ce contexte évidente, eux qui avaient déjà croisé le verbe sur 94′ Ghost Shit ou Fork In The Pot, en collaboration avec… ScHoolboy Q, qu’on retrouve au refrain de Shoot Sideways. Au même titre que Cormega sur They Got Sonny, le californien trouve toute sa place sur un EP dont se dégage pourtant, en filigrane, un concept fort : l’évocation de la vie de gangster à la jointure des genres, quelque part entre le quatrième et le septième art, entre la musique et le cinéma.

De Cormega à Paid In Full en passant par Roc-A-Fella et Styles P, la boucle semble bouclée pour Conway, qui rend ici une copie à laquelle adjoindre un adjectif flatteur ne suffirait à rendre hommage. Copie qu’on retiendra également comme celle où le rappeur de Buffalo troqua sa lancinante diction pour un triplet flow dévastateur, avec le morceau Calvin. Une diction qui, dans la forme comme dans le fond, appelle des projets à la pelle (son album God Don’t Make Mistakes est attendu pour cette année), et fait écho aux envolées d’un certain Prodigy, rappeur du Queensbridge qui exerçait déjà dans les années 1990. Et pour cause, les paroles de ses morceaux résonnent encore aujourd’hui, comme c’est le cas d’un certain Keep it Thoro, produit il y a 20 ans tout pile par… The Alchemist, déjà. Là, la boucle est bouclée.

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