J.Cole : d’évolution à création

Nous pouvions difficilement parler d’un album aussi spécial que Revenge of the Dreamers III sans faire un article spécial. Celui-ci va se diviser en 3 parties distinctes : la première se concentrera sur l’évolution de J.Cole, la deuxième abordera tout le concept qui entoure l’album, et la troisième sera davantage dédiée à l’aspect musical.

J.Cole : l’ancien reclus

Après ses deux premiers albums dans lesquels Cole avait enchainé les feats pour gagner en visibilité (Drake, Trey Songz, Jay-Z, Miguel, Kendrick Lamar, 50 Cent…), le rappeur a soudainement choisi de changer de stratégie pour son 3e, le légendaire 2014 Forest Hills Drive. L’album ne contient aucun featuring, et est produit en grande partie par J.Cole lui-même. Cela s’est avéré concluant puisqu’il est encore considéré à ce jour comme son plus grand succès critique et commercial. Le natif de Francfort a donc décidé de reconduire ce procédé pour ses deux albums suivants. Peu avant de sortir son quatrième album (le conceptuel 4 Your Eyez Only), il a publié la musique Everybody Dies dans laquelle il s’attaque à la nouvelle génération de rappeurs :

  • Bunch of words and ain’t sayin’ shit, I hate these rappers
  • Especially the amateur eight week rappers
  • Lil’ whatever – just another short bus rapper

Ce single donna naissance à un sentiment d’amertume chez certains rappeurs de la génération Soundcloud, Lil Pump et Smokepurpp en tête de liste. Ceux-ci chantaient même des « Fuck J.Cole » à leurs concerts. Un peu plus tard, Cole a sorti son cinquième album, K.O.D, et il s’attaque une nouvelle fois aux jeunes rappeurs via le morceau 1985. Certains lui ont répondu, souvent par des insultes, et parfois en morceaux.

C’est le cas du jeune YBN Cordae qui a livré une excellente réponse, dans laquelle il conseille plutôt aux anciens et aux jeunes de s’asseoir et parler. Chose que J.Cole fera quelques semaines plus tard en réalisant une interview de Lil Pump pour apprendre à réellement le connaître. Premier signe d’un changement chez le rappeur : plutôt que de se tenir à l’écart de l’industrie, faire peu de feats et critiquer sans cesse la nouvelle génération (comme le fait Eminem par exemple), il a choisi de changer et de se mélanger aux autres. Ce qui explique ses nombreuses collaborations récentes avec des jeunes artistes (21 Savage, 6lack, Offset, Joey Bada$$…). Et cela explique également le principe qui réside derrière Revenge Of The Dreamers III.

ROTD 3 : pour la culture

Peu avant de sortir l’album, un documentaire a été mis en ligne sur la chaîne YouTube de Dreamville. Celui-ci sert à montrer le concept et la conception du projet. Il est donc recommandé de le regarder avant d’écouter le disque.

La vidéo s’ouvre sur une rétrospective qui montre l’évolution du roster de Dreamville à travers les années et la publication des deux premiers Revenge Of The Dreamers. Et l’ambition est directement affirmée : pour ce 3e opus, ils veulent faire une chose qui n’a jamais été faite auparavant, enregistrer un album collaboratif en quelques jours seulement. Ensuite J.Cole explique qu’il apprécie beaucoup d’artistes, mais que les gens ne s’en sont pas forcément rendus compte parce qu’il s’était trop isolé d’une certaine façon. Et il a donc réalisé qu’il ne voulait pas avoir des regrets plus tard en se disant qu’il aurait dû faire plus de collaborations. Et finalement il a eu cette idée : trouver un studio, inviter plusieurs artistes et plusieurs beatmakers d’horizons différents afin de faire un CD commun.

Le tout en vivant ensemble plusieurs jours, comme une famille, une manière de pousser les artistes à vraiment se côtoyer pour accroître la créativité et l’esprit de compétition. Nous vivons dans une époque où les rappeurs et les beatmakers ne se côtoient plus vraiment : le beatmaker envoie sa prod au rappeur par internet et ce dernier pose dessus. Ou inversement. Il n’y a plus de rencontre, plus de processus créatif combiné, plus de dialogue. Cole a voulu revenir aux bases de la musique en poussant les artistes à se rencontrer, se fréquenter et se surpasser dans le but de produire la meilleure musique possible. Et cela permet également de mettre en contact des artistes qui n’auraient peut-être jamais travaillé ensemble sans cette démarche.

Quelques chiffres :

343 : c’est le nombre d’artistes qui ont été invités pour participer aux Dreamville Sessions. Ils ont reçu des tickets en or (sans doute un clin d’œil à Charlie et la Chocolaterie), qu’ils ont pu afficher sur les réseaux sociaux. Cela a permis d’engendrer une certaine hype autour du projet avant même qu’il ne soit enregistré.

ticket Dreamville Sessions

142 : Le nombre de musiques qui ont été enregistrées lors des Dreamville Sessions.

35 : le nombre d’artistes qui apparaissent sur l’album final.

27 : le nombre de producteurs qui apparaissent sur ROTD 3.

18 : le nombre de musiques qui ont été retenues. Nous ne sommes donc pas à l’abri de voir des retombées de ces sessions sur d’autres disques des artistes signés Dreamville tant il reste des musiques en stock.

10 : le nombre de jours consécutifs pendant lesquels ont eu lieu ces sessions. Du 6 au 16 janvier 2019 pour être plus précis.

1 : la place de ROTD 3 dans les charts au moment de sa sortie. Revenge Of The Dreamers III s’est écoulé à plus de 115k unités en première semaine aux US, devenant le premier de la trilogie à se vendre autant, et devenant également le premier à se classer aussi bien dans les classements Billboard.

Le contenu

Dès l’intro, ça frappe fort : Under the Sun réunit 3 rappeurs (de Caroline du Nord), puisqu’on y retrouve J.Cole, Lute et DaBaby. Et assez étonnement, un quatrième n’est pas crédité : Kendrick Lamar est en effet présent sur la musique pour faire les refrains, à la surprise générale !  Les 4 artistes sont tous très bons mais celui qui tire le mieux son épingle du jeu est DaBaby, la fin de son couplet a cappella conclut parfaitement la musique.

La musique contient un sample : « I’ll be waiting for you » de The Argo Singers. La production est soignée, et elle est à l’image de l’album : il est super bien produit, c’est probablement le gros point fort, les producteurs se sont démenés pour créer une véritable atmosphère. Les beats ont beau être parfois (très) différents les uns des autres, ils collent tous à l’ambiance que renvoie ROTD III. RnB, boom-bap et trap se mélangent à merveille pour le plaisir des oreilles.

Parmi les moments forts, on peut citer Swivel, qui est un extrait du prochain projet d’EartHgang. Le duo d’Atlanta y est excellent et comme d’habitude très complémentaire. Mention spéciale à Doctur Dot pour son refrain entêtant. Oh Wow… Swerve est une musique qui se divise en deux parties, avec une première partie assez introspective et sombre de J.Cole, et une deuxième au texte beaucoup plus léger via l’égotrip du génial Maxo Kream, dont on retiendra la punchline :

  • Different flavors like Tekashi, twelve gauge shotty like I’m Tr3yway

La très étrange Wells Fargo (interlude) est la musique la plus rythmée, elle part d’un délire entre J.I.D, Earthgang, Buddy et Guapdad 4000. Rien de sérieux initialement, sa présence dans le documentaire de Dreamville a suffi à créer une hype au sein du public, et la musique a donc été ajoutée en dernière minute dans le projet. Pas de regret puisqu’elle possède une énergie communicative et est probablement la plus originale, elle apporte un grain de folie.

Dans Ladies, Ladies, Ladies, J.I.D et T.I rendent hommage à Jay-Z (qui a fait le morceau-concept éponyme) et aux femmes qu’ils ont fréquentées durant leur vie. 1993 est une musique dans laquelle les artistes font part de leurs expériences avec la marijuana. Buddy les interrompt à chaque fois pour dire de passer le joint (et donc passer la parole). Il n’y a pas de grand intérêt lyrical ou musical, mais la musique témoigne de la superbe ambiance qui régnait lors de ces Dreamville Sessions. Got Me offre un excellent morceau RnB grâce au chant de Ty Dolla $ign et Ari Lennox, et grâce à une bonne prod langoureuse. Les deux chanteurs sont rejoints par Omen et la rappeuse Dreezy qui racontent l’amour. La rencontre entre les 4 est parfaite et offre une romantique ballade.

Dans LamboTruck, les rappeurs Cozz (Dreamville) et Reason (T.D.E) collaborent et, las de leur situation financière et du manque de considération qu’ils reçoivent dans leurs labels, mettent sur pied un plan pour braquer leurs patrons respectifs, c’est-à-dire J.Cole et Anthony « Top Dawg » Tiffith. Ce qui offre un rendu à la fois drôle et original pour cette énième collaboration entre les deux labels les plus chauds du moment. Dreamville a d’ailleurs posté (non sans humour) une courte vidéo sur Instagram qui montre la réaction qu’aurait eu Cole en entendant la musique :

Le hit Middle Child est présent. Et aussi étonnant que cela puisse paraître à première vue -car c’est la seule musique en solo-, sa présence n’est pas anodine. Dedans, Cole explique se trouver entre 2 générations de rappeur et du coup il s’inspire/travaille avec les deux. Exactement ce qu’il fait sur cet album vu qu’il y a la présence d’anciens comme T.I et de nouveaux comme Ski Mask The Slump God. La musique étant un des gros tubes de rap en 2019, cela allait booster les ventes et la visibilité du CD. Et Cole prépare déjà la future génération étant donné que ROTD 3 se conclut d’une façon magistrale avec la très profonde Sacrifices (feat. Eartgang, Smino, Saba), dans laquelle il dédit son couplet à la femme de sa vie envers qui il est ultra reconnaissant et finit par annoncer qu’il va être papa pour la 2e fois. A la fois beau et touchant :

Pas parfait mais…

Très bon. Certes il y a des musiques moins marquantes que d’autres, certes on peut être déçu de l’absence d’artistes qui sont apparus dans le documentaire (Cousin Stizz par exemple), certes on peut être déçu de ne pas retrouver dans le CD certaines musiques qu’on entend dans la vidéo, mais Revenge Of The Dreamers III s’est directement imposé comme l’un des albums les plus importants de 2019, et comme l’un des meilleurs albums collaboratifs de la décennie, ce malgré le caractère précipité de sa création (rappelons le: 10 jours seulement). Pari plus que réussi pour le label et son patron. On peut même espérer que certains manques soient gommés sur la version Deluxe du disque qui a déjà été annoncée et qui devrait bientôt sortir.

Rotka
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