YBN Cordae – The Lost Boy

Critique

Le jeune YBN Cordae, considéré comme un prodige promis à un brillant futur, vient de sortir son tout premier album.

Background

Qui n’a jamais entendu parler de YBN Cordae ? Alors que le rappeur de 21 ans n’avait pas sorti le moindre projet (sous ce pseudo-là), son nom de scène était déjà apparu un bon nombre de fois dans la presse spécialisée, d’abord aux Etats-Unis puis en France. Nous en avions même brossé un portrait, et nous avions donné les raisons pour lesquelles il avait tout d’un futur grand.

Quelques mois plus tard, la hype a continué de gonfler, pour diverses raisons : freestyles radio impressionnants, rapprochement avec P.Diddy, publication de bons singles comme Have Mercy, clip réalisé par le talentueux Cole Benett… Et cerise sur le gâteau : il a été nommé Freshman par le populaire magazine XXL et figure donc sur la cover avec les autres grands espoirs du rap américain, et pas des moindres : Gunna, BlueFace, DaBaby, Megan Thee Stallion, ou encore Comethazine. D’ailleurs, le cypher dans lequel il se trouve est considéré comme le meilleur des 3 de cette année par le public.

De plus, la publication de la cover et de la tracklist le 18 juillet -quelques jours avant la sortie de l’album, le 27 juillet- a entériné la hype et l’attente. Ainsi, on put apercevoir des gros noms : J.Cole, Pusha T, Chance The Rapper, Meek Mill, … :

The Lost Boy tracklist

Rien que ça !

Que la famille

Non, YBN Cordae n’a pas rejoint PNL. Mais ça ne l’empêche pas d’être QLF. La famille est très importante pour lui, il en parle souvent dans ses interviews. Et c’est tellement important à ses yeux que cela en est devenu l’un des thèmes centraux du CD. On dit souvent que le premier album est celui de toute une vie, et bien pour le rookie, c’est tout à fait le cas : il a expliqué que The Lost Boy retrace sa vie, de son enfance jusqu’à l’université. Les hauts et les bas. Ainsi sur la cover, on voit l’artiste qui emprunte un chemin parmi d’autres, étant perdu, et que face à lui se dressent un mort, une personne en pleine crise de folie, et surtout une rose, qui peut symboliser la vie et l’amour. Le tout étant entouré de fumée et d’obscurité. Cordae aurait donc pris un chemin vers l’inconnu, sur lequel il a été confronté à des malheurs mais aussi à de l’espoir. Et ce avec l’objectif d’atteindre les sommets (les montagnes en arrière-plan). Vous allez très vite vous rendre compte que cette jolie pochette appuie parfaitement le propos de l’album.

Dans Wintertime, un morceau assez jazz et soul, l’interprète y raconte son ambition, délivre de sacrées punchlines (That was fuckin’ easy money, sniper, on my KD swag – Thought about quittin’, I’m a warrior, can take the jab) et se confie, notamment à propos de son anxiété et de sa dépendance au Xanax alors qu’il était encore à l’université. Il parle peu de cette ancienne addiction afin de ne pas la glorifier selon ses propres mots. Dès le premier morceau, il livre donc un rap très introspectif. Celui-ci se conclut par un court dialogue avec le légendaire musicien Quincy Jones qu’on retrouve encore à l’occasion d’un dialogue sur le morceau Been Around un peu plus loin dans l’album. Vient ensuite Have Mercy, premier single qu’il avait publié plusieurs mois avant la sortie du projet. Une instru trap avec de la flûte, tout ce qu’il y a de plus banal. Le rappeur demande au Seigneur d’avoir pitié de ses pêchés. Ce qui est plus surprenant, c’est la fin au piano, partie qui n’était pas sur le single initial. Celle-ci sert à armer une transition avec Sweet Lawd (skit), il s’agit d’un court passage musical qui reprend les premières lignes de Have Mercy, le tout chanté avec une chorale. Cela offre une ambiance d’église et permet à Cordae de laisser entrevoir des qualités de chanteur. Une ambiance qui colle donc admirablement au côté spirituel du texte. Offrant même une seconde lecture à un morceau de trap on ne peut plus classique, et par la même occasion, beaucoup plus de musicalité.

Bad Idea est le 2e single du projet. On retrouve un Chance The Rapper épatant dessus, et meilleur que sur son propre nouvel album, le décevant The Big Day. Les deux rappeurs se complètent bien, et parlent des aléas de la vie, du bonheur et du malheur qui nous accompagnent durant celle-ci. Un morceau qui contient des passages sombres -notamment lorsque Cordae parle de la douleur mêlée à la pauvreté- mais qui se termine sur un message teinté d’optimisme : le meilleur est à venir, la roue finie par tourner. Dans Thanksgiving, il met ses qualités de story-telling en évidence, en racontant une histoire: sa relation avec une fille bat de l’aile, et pour tenter d’améliorer la situation, il l’invite chez lui afin de fêter Thanksgiving avec sa famille. RNP (acronyme de « rich n**** problems ») est le 3e single de The Lost Boy, Cordae est accompagné par Anderson.Paak, sur une prod de J.Cole. C’est probablement la musique la plus légère et drôle, les deux rappeurs faisant part de leurs problèmes de riches (des problèmes qui ne sont pas vraiment des problèmes). Un duo qui fonctionne à la perfection puisque les passes-passes s’enchaînent avec facilité. Le rendu est encore meilleur en live.

De plus en plus profond

Après cette musique, le reste de l’album prend un ton beaucoup plus sérieux et personnel. De ce fait, Broke As Fuck se divise en 2 parties : dans la première, sur un beat explosif, Cordae y dévoile sa tristesse mêlée à sa colère depuis le décès d’une de ses grands-mères et le meurtre par balles de son cousin, ce qui a eu pour conséquence de le rendre parano. La 2e partie est beaucoup plus calme, mais le texte est toujours aussi lourd de sens : le jeune artiste se sent béni, lui qui a eu une enfance difficile dans la pauvreté et qui est riche maintenant (ou va le devenir). Un savoureux mélange d’egotrip et de regard intérieur.

Dans Thousand Words, YBN Cordae adresse une critique à propos des réseaux sociaux qui, selon lui, créent une fausse réalité. Instagram en ligne en mire. Le rappeur fait preuve de dextérité quand il s’agit de chanter, à tel point que sa voix en devient méconnaissable pour le refrain. Une belle prise de risque qui s’avère concluante. Dans Way Back Home, il échange avec Ty Dolla $ign à propos de l’industrie musicale et de la façon d’y faire face, en résulte un enivrant morceau. Grandma’s House (skit) est le second et dernier skit. Dedans, on entend l’artiste faire un duo avec son autre grand-mère via une reprise de Trouble in My Way de Luther Barnes. Une énième occasion de souligner que­­ la famille est importante pour lui.

Preuve d’ambition

Cordae se frotte à Pusha T dans Nightmares Are Real, les rappeurs se confient sur leurs débuts dans le hip-hop et certains malheurs qui les ont touchés. Encore une musique très introspective, dure, réelle pour le membre de YBN. Son homologue semble quant à lui continuer de se bonifier avec le temps, son 16 mesures est l’un des plus impactants du projet. Autre titre, autre feat de renom : Meek Mill est présent dans We Gon Make It. Les deux artistes demandent à leurs auditeurs de poursuivre leurs rêves comme eux-mêmes l’ont fait. Ce qui est étonnant, c’est qu’on trouve un Meek Mill chantonnant au refrain, chose qu’il fait que très rarement. Cordae aurait pu faire un banger avec la légende de Philadelphie, mais il a choisi de s’en tenir à son plan de base : faire un album profond et marquant, viser le succès d’estime avant de viser le succès commercial.

Mais le son plus mélancolique du projet est sans conteste Family Matters (en collaboration avec Arin Ray). Un peu plus haut, nous vous disions que la famille est essentielle pour Cordae, et cette musique en est une dernière affirmation. Il y retrace les moments délicats que ses proches ont traversés et recompte les sacrifices faits. Pour l’anecdote, il s’agit d’un sample de Faith par Kendrick Lamar et BJ the Chicago Kid. Mais l’idée du texte et son sens sont bien plus proches d’une autre musique de ce duo : l’incroyable His Pain, où l’on peut entendre Kendrick Lamar raconter le malheur qui s’abat sur ses proches et se remettre en question, avoir l’impression d’être littéralement béni. Cette idée se retrouve dans le titre de Cordae, lui qui vit ses rêves pendant que des membres de sa familles ont vécu de véritables cauchemars. L’album se conclut avec la triomphante Lost and Found, dans laquelle le rappeur dit avoir été perdu pendant des années mais s’est finalement trouvé, il a trouvé sa voie : la musique. Et comme toute bonne outro qui se respecte, il y a du name-dropping dedans. Par exemple, Cordae compare l’impact de XXXTENTACION à celui de Tupac, entre autres :

Rest in peace X, the Pac of his time

Was manifested, can’t stop the divine

The nigga speakin’ like Barack in his prime

Un premier album digne de son talent

YBN Cordae était fortement médiatisé et donc attendu au tournant. Mais heureusement pour lui, et pour le hip-hop, il a répondu présent avec un disque de très grande qualité, tant lyricale que musicale. The Lost Boy est riche par ses thèmes, par la qualité de sa plume et ses différents styles d’écriture, par ses feats qui sont tous à la hauteur, et surtout par la production. Les instruments de musique sont variés (flûte, harmonica, piano,…) et offrent une vraie plus-value au projet, de même que la versatilité dont fait preuve l’artiste pendant ces 45 minutes, on n’a tout simplement pas le temps de s’ennuyer. Le projet contient pleins d’idées sympas, comme le duo avec sa grand-mère qui apporte en authenticité, ou encore la présence de gospel. Le seul défaut qui nous vient à l’esprit est le suivant : on ressent trop les influences de Cordae. Il suffit de faire un tour sur le net pour le voir souvent être comparé aux J.Cole et Kanye West des débuts. Il n’a pas encore trouvé son propre style, sa propre identité musicale, il se cherche toujours. Mais cela ne l’a pas empêché de sortir l’un des meilleurs albums de l’année.

Rotka
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