Ichon – Pour de vrai

Critique

Le 11 septembre 2020, Ichon a dévoilé « Pour de vrai », son premier album. Membre du groupe Bon Gamin avec Loveni et le producteur Myth Syzer, il avait déjà sorti en solo deux E.P. en 2014 et 2016 et la mixtape « Il suffit de le faire » en 2017.

Avant la sortie de ce dernier opus, Ichon a voulu prendre son temps, entre perfectionnement au piano, retour à Montreuil, sa ville natale, mais aussi travail sur ses démons, des relations amoureuses à l’usage de drogues. Pour son trentième anniversaire, Ichon nous livre donc un projet introspectif et varié musicalement, tout en restant précis dans son phrasé rap. Tour d’horizon d’une sortie quelque peu éclipsée par celle de LMF de Freeze Corleone mais à ne pas manquer.

Des arrangements instrumentaux omniprésents

Après trois premiers projets très rap, Ichon effectue un vrai virage musical. Même si l’on sentait un potentiel original dans certains anciens titres, ce premier album laisse une place particulière aux productions et plus globalement aux instrumentales dans toute leur diversité.

Si ses premiers projets solos étaient marqués par une très forte présence de Myth Syzer, Ichon a fait ici le choix de s’entourer de PH Trigano et Crayon (que l’on peut aussi retrouver sur l’excellent ALT F4 de Swing), qui sont l’un ou l’autre sur tous les titres à l’exception de Elle pleure en hiver. On a donc le droit à beaucoup plus de sons « acoustiques » ou « organiques » dans les productions : piano, guitare, cordes en général, basse omniprésente mais moins électronique avec des lignes de notes variées, sons de batterie authentique…

Cela donne, grâce à la cohérence du duo de producteurs, une ambiance et une homogénéité musicale rares si on replace le projet parmi les sorties récentes. Il y a même, dès le premier titre, un solo de saxophone, ce qui n’est pas courant sur un album rap. La production en général est donc un gros point fort de « Pour de vrai », laissant plus de place au chant que des prods traditionnelles. Une vraie dominante « ronde » du son, portée par les couches de synthés et les lignes de basse, rend l’ensemble très identifiable.

Un album de rap… mais pas que

Malgré ces caractéristiques musicales, Ichon n’a pas renoncé au rap. Du titre Pas de piano à son très bon couplet sur Noir ou blanc avec Loveni, il reste évident à l’écoute qu’Ichon est bien un rappeur. Pour d’autres titres plus chantants, comme Encore un peu, la « tradition rap » se fait malgré tout sentir dans une certaine exigence sur les rimes et la structure en général, rendant les textes plus marquants et accrocheurs que la plupart des artistes de chanson française.

Reste que le projet est moins rappé que les précédents, et laisse donc comme nous l’évoquions une place plus grande au chant. Sur ce point, Ichon nous fait découvrir une belle voix, et surtout se sert de cette orientation pour aiguiller ses textes, en abordant des sujets beaucoup plus personnels et sensibles. Dès le premier titre, Presque deux, il se livre à travers les phrases suivantes :

J’essaye d’rire encore, pour vivre encore
Plus fort encore, ça devient d’plus en plus chouette
De 2010 à 17, j’ai frôlé la mort

Même s’il a confié que la dernière partie était hyperbolique dans une interview au Monde (4 septembre 2020), on voit donc bien que les sujets abordés et la façon de le faire vont laisser une grande place à l’introspection. Ce choix est porté par une ambiance musicale propice à la réflexion sur soi, qui se cristallise dans le titre Miroir où Ichon se parle littéralement à lui-même pour essayer de comprendre ses actions.

Le refrain du deuxième titre 911 est aussi évocateur du côté personnel voire autocentré du projet : « J’suis né dans le 9-3 en 1990 / J’me sens libre quand j’rappe, j’me sens vivre quand j’lis ». Ichon a donc décidé de parler avant tout de lui, de sa philosophie et de ce qu’il est au jour de ses 30 ans. Les références à son passé, comme ici son lieu et sa date de naissance, viennent contrebalancer et nourrir les réflexions sur qui il est. La deuxième partie de la phrase aborde donc ce qu’il aime aujourd’hui, en l’occurence le fait de rapper et de lire.

Au fil de l’album, et toujours dans cette idée de réfléchir sur lui-même, il aborde les expériences qui l’ont marqué jusqu’ici. On retrouve donc aussi beaucoup de récits amoureux, comme dans Encore un peu :

Je sais que nos cœurs sont dans l’ascenseur
Pourvu qu’ils restent entre toi et moi
Je n’veux pas passer des heures à masquer les odeurs de toi
À chaque fois que je ferme les yeux j’te vois

Une prise de risques rafraîchissante

Finalement, il est notable que le projet se termine sans réel banger ou hit plus accrocheur. Une de ses forces, comme nous l’avons vu, est sa production cohérente et originale. Toutefois, cette cohérence rend également difficile la mise en avant de quelques titres qui auraient été particulièrement réussis. Litanie, Compliqué ou Passe le message pâtissent donc d’être dans un style similaire au début de l’album, démontrant que la recette peut aussi atteindre ses limites. Pour Litanie, l’idée de ne commencer que par des harmonies de voix avant de lancer l’instrumentale était intéressante, mais souffre du fait que la chanson ne dure que 2’29 et ne permet donc pas de réelle montée en puissance. Le fait que l’on soit incapable de donner les temps forts évidents de l’album, mis à part son introduction Presque deux, est donc symptomatique d’une identité musicale qui pourrait être encore plus aboutie et diversifiée, pour proposer un projet vraiment complet.

Pour ces raisons et par l’absence des formats hit ou banger, « Pour de vrai » peut être considéré comme une prise de risques, d’autant qu’il laisse aussi comme nous l’avons vu moins de place au rap. Malgré tout, il semble intéressant voire primordial que la scène rap français accueille et encourage ce genre de projet, mêlant des influences musicales diverses, du chant, une production léchée et quelques couplets de rap réussis.

L’album de Ichon ne battra probablement pas des records de vente, et ne sera sûrement pas dans la liste des projets marquants de 2020 de la majorité des auditeurs de rap. Ce n’est pas grave, et il le revendique d’ailleurs plus ou moins, notamment à la fin du deuxième couplet de 911 :

J’fais d’la musique, j’essaie pas d’me vendre
J’ai le temps, j’ai le temps

Pourtant, dans sa démarche comme dans sa réalisation, il représente une orientation singulière que l’on voit trop peu ces derniers mois au fil des traditionnelles sorties du vendredi. Les derniers projets de Ninho, PLK ou Kaaris pâtissent par exemple d’une production attendue selon de nombreuses critiques, ce qui les rend difficilement accrocheurs.Écoutez l’album d’Ichon, tendez l’oreille, et, si vous n’aimez pas le style, vous lui reconnaîtrez peut-être ce goût de l’aventure musicale qui a parfois manqué au rap francophone ces derniers temps.

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