Klub Des Loosers – Vanité

Critique

Après un décevant troisième album (Le chat et autres histoires), on pensait que le Klub des Loosers n’avait plus grand-chose à raconter. Toutefois, la curiosité et l’affection que l’on porte à ce « Klub » depuis maintenant une vingtaine d’années donnait envie de découvrir ce que nous avait concocté Fuzati. D’autant que le titre « Vanité » laissait entrevoir une continuité thématique aux excellents « Vive la vie » et « La fin de l’espèce ». Alors, nouvelle déception ou album réussi ?

Une évolution de flow remarquable

Le Klub des Loosers est un cas à part. Déjà car il s’agit certainement du club contenant le plus petit nombre d’adhérents. Actuellement, on en répertorie un seul, même si le nombre est parfois monté jusqu’à deux simultanément. Un cas à part aussi dans le panorama rapologique français tant son fondateur et membre unique, Fuzati, a toujours performé en parallèle des autres rappeurs. Bien qu’il se soit fondu, à un moment donné, avec le milieu de ceux qu’on appelait la scène alternative rap, il a toujours œuvré majoritairement en marge.

Une position de faux challenger (puisqu’il ne cherchait pas vraiment à être en concurrence avec les autres rappeurs) que Fuzati a toujours cultivé, bien qu’une partie de lui aurait certainement aimé être intégré et connaitre le succès de certains rappeurs plus bankables. Souvenons-nous de l’épisode « Orelsan » et de sa frustration quand ce dernier a connu le succès en surfant, selon Fuzati, sur les mêmes thématiques que lui (la comparaison tenait principalement sur le fait que « Vive la vie », tout comme « Perdu d’avance », parlait de la vie d’un jeune à qui rien ne réussit, notamment ses relations avec la gente féminine).

Toutefois, à cette époque (on parle des années 2009-2010), Fuzati ne faisait pas d’effort pour rendre son art ouvert à des oreilles néophytes ou habituées à un certain standard. En 2004, à la sortie de son premier album « Vive la vie », la musique du seul rappeur du Klub pouvait laisser une partie du public hermétique à son style. Un timbre de voix nasillard, des instrumentals hors du temps, un non-flow mis en place pour mettre en valeur son style littéraire mais qui nuisait à sa technique, une incapacité à créer des refrains etc…
Tant de parti-pris ou de faiblesses qui ne pouvaient que fermer les portes du Klub à une partie du public rap.

Cette singularité avait pourtant le gros avantage de présenter un personnage unique à l’univers décalé qui arrivait à pousser des thématiques jusqu’au bout, tout au long d’un album. Cela doublé à sa qualité d’écriture bien au-delà de la majorité des rappeurs, lui ont tout de même permis d’obtenir une fanbase solide, apte à écouter des sons à l’ironie mordante et à la négativité omniprésente.

Fort d’un succès critique (la majeure partie des médias saluait le talent du rappeur) et d’un certain public, le Klub des Loosers a donc continué son chemin en creusant dans le sillon des travers ou des habitudes ancestrales de l’être humain : l’égocentrisme, le sexe, l’égoïsme, la propension à vouloir se reproduire, la vanité… La vanité qui deviendra le titre de ce nouvel album.

Donc, si, dans le fond, les obsessions de Fuzati restent les mêmes tout en se déployant en multiples variations (nous y reviendrons plus tard), dans la forme, le rappeur a progressé pour rendre ses sons plus cadrés et plus « audibles » pour l’oreille d’un auditeur non avisé. Cette démarche était clairement perceptible depuis « La fin de l’espèce » et se ressent encore plus sur ce nouvel album. Fini les flows improbables, off-beats et manquants
d’homogénéité, Fuz’ se cale ici à la perfection sur les rythmiques et surtout, ajout notable, varie les flows et évite le ton monotone et répétitifs de ses précédents projets. Il se permet des multisyllabiques fort à-propos comme « Chez qui le pèse fait résidence, les défaites sont des pénitences / La vie te baise, fais résistance ou sinon danse sur pénis dense ». Mieux que ça, il va même jusqu’à kicker sur des morceaux comme « Nouvelle vague » ou « Joie de vivre ».

La technique adoptée sur les couplets s’est donc améliorée, et il en va de même sur les refrains. Si on le sent encore parfois tâtonner et ne pas être tout à fait à l’aise sur tous les titres, on ne peut qu’apprécier l’effort effectué proposant notamment un refrain rappé, convaincant sur « D’or et d’argent », des chœurs sur certains titres et un vrai travail de recherche de toplines pour mettre en valeur le contenu des morceaux.

Une analyse sur l’Humanité

Cet album propose donc une écriture plus concise, moins romancée, que le rappeur adapte aux instrumentales et dans laquelle il arrive toujours à faire passer ses messages. En effet, le risque majeur de cette entreprise de refonte de la forme était de ne plus réussir à dire ce qu’il arrivait à transmettre lorsqu’il laissait sa plume se perdre dans de longues tirades. Pas de panique, la transition est réussie. Fuzati arrive avec toujours autant d’efficacité à garder son ironie, son auto-dérision et sa vision tragi-comique d’un monde qui fonce droit dans le mur à cause d’êtres humains qui ne pensent chacun qu’à leur petit confort et qui ont l’illusion, tous autant qu’ils sont, qu’ils sont supérieurs aux autres. C’est sur cette thématique que ce nouvel album va appuyer.

« Vanité » est donc une ode ironique à l’égocentrisme et à la recherche de la réussite vue sous le prisme misanthrope du rappeur. Fuzati conserve cette écriture qui ne transpire pas le bonheur, mais avec cette faculté sidérante à faire ressortir des vérités qui, bien que souvent logiques, désacralisent des situations que l’être humain ne cherche habituellement pas à analyser. En tous cas, pas sous cet angle. On ne va pas tout citer, mais, dans le passé, on se rappellera de phases comme « Ma mère disait la vie est une boite de chocolats. A peine à la moitié, j’ai déjà envie de gerber » sur « ça va s’arranger » ou encore de sa vision très terre à terre de la sacro-sainte grossesse : « elle deviendra mère et comme un con tu seras fier, pourtant écarter ses cuisses est tout ce qu’elle aura eu à faire » sur « La fin de l’espèce ». Un point de vue négativement pragmatique qu’il garde sur cet album et que l’on retrouve, à titre d’exemple sur « Battre » avec une phase comme « Le cœur est fait pour battre, pas pour aimer ».

Dans ce nouvel opus, le rappeur continue donc son travail de déconstruction des mythes, cette fois en s’attaquant à celui de la réussite, ou plutôt, de la pseudo-réussite. Le rappeur étale sur tout un album un travail commencé avec « Le manège des vanités » ou encore sur « Planétarium » (« Si ce monde ne tourne pas rond, c’est que chacun pense en être le centre »). Fuzati apporte son regard ironique implacable sur ceux qui se gavent, sur ceux qui ont réussi ou hérité de cette réussite, mais n’hésite pas non plus à critiquer ceux qui échouent. Par exemple, sur « Qui perd gagne », il rappe : « Des paroles des perdants, s’rassurant en se disant : la santé, la famille, en fait c’est plus important. Ceux qui ne goûtent pas aux bonnes choses préfèrent se dire que c’est pas bon ».

Le rappeur exècre autant ceux qui flambent de leur réussite que ceux qui, par fatalisme ou par flemme, préfèrent se dire que ce n’est pas pour eux. Personne n’échappe à la plume de Fuzati : ceux qui écrasent les autres pour arriver au sommet, ceux qui n’ont que l’apparence du succès (Champion), ceux qui essayent par principe sans vraiment se donner les moyens (Réussir), ceux qui font tout pour se faire aimer et s’imaginent une réussite (Joie de vivre), ceux qui ne font que parler d’eux même pour se donner une pseudo-importance (Moi, je), ceux qui se contentent de ce qu’ils ont (Le monde), ceux qui s’inventent une vie (D’or et d’argent), ceux qui misent tout sur une relation amoureuse vouée à l’échet (Billet de cent), Ceux qui rêvent, à perte, d’une vie meilleure (Courir), ceux qui s’achètent une réussite (Nouvelle vague), ceux qui se complaisent dans leur débâcle (qui perd gagne), ceux qui se réjouissent de la chute des autres (Finisher)… Tout le monde en prend pour son grade et on ne peut qu’apprécier le travail de recherche effectué pour être sûr de n’oublier personne.

Bien sûr, tout ne cela ne serait qu’un listing de critiques inintéressantes si les paroles ne contenaient pas tout ce qui fait le sel de Fuzati : des bons mots, choquants, mais pas gratuits. Ainsi, pour ne citer que quelques extraits, on trouve sur le titre « Vanité », la phase très crue : « C’est pas pour rien que dans les pornos, les filles se font toutes enculer / L’être humain aime chercher la merde, mais déteste la trouver », mais le rappeur sait aussi passer des messages de manière plus subtile comme sur « Champion » avec « Fallait pas t’accrocher, j’t’aurais pas blesser en te lâchant » ou encore « Les perdants sont les mêmes, tous conjuguent « essayer », toujours au passé composé, première personne du singulier ».

Si l’album traite particulièrement des autres, Fuzati n’en oublie pas sa propre personne, à travers des phrases égocentriques pleines d’auto-dérisions : « J’adore mon nouveau fond d’écran, c’est moi qui matte mon fond d’écran », montrant à la fois la propension qu’il a à s’admirer, mais dans une situation ridiculement banale, ou encore « J’me branle un peu trop, cette fille me dit que c’est pas net, mais j’ai de la chance de toucher le plus belle être de la planète » qui renvoi donc à l’amour qu’il se porte d’une manière pathétique. Quand Fuzati se congratule, c’est pour mieux montrer sa solitude.

Dans l’ombre de « Vive la vie »

Bien que « Vanité » soit plein de qualités, grâce à sa profondeur thématique et sa forme bien plus convaincante que sur ses précédents opus, il n’imprègne pourtant pas autant la mémoire de l’auditeur que certains autres projets du rappeur. Particulièrement si on le compare à « Vive la vie » car, comme Fuz le dit si bien dans « Joie de vivre » : « Depuis bien longtemps, j’t’apprends la joie, « Vive la vie » tatoué en toi » .

En effet, c’est certainement l’ombre de ce premier album et le choc laissé à l’époque qui ne permettent pas, aujourd’hui, de ressentir la même émotion et la même surprise qu’à l’époque de la sortie de ce premier album. Aussi si, comme spécifié, l’amélioration est notable au niveau de la construction des refrains, certains tombent encore dans les travers et les facilités des débuts. Dernier point, bien qu’il est difficile de reprocher à Fuzati de ne pas avoir été au fond de son thème, les titres sont relativement courts et l’album, dans sa version numérique, dépasse à peine les 36 minutes d’écoute. De là à dire que le thème de la vanité ne méritait pas un album à lui tout seul ? Non. Mais, ces petites défauts empêchent de crier au chef d’œuvre.

Bien meilleur que « Le chat et autres histoires », « Vanité » se rattache réellement aux thématiques de « Vive la vie » et de « La fin de l’espèce » et propose donc un album intéressant et de bonne qualité, toutefois pas aussi mémorable que ces deux premiers opus, mais largement recommandable. Un disque qui conclut cette première trilogie (on peut, en effet, espérer que d’autres albums, dans la même veine, sortiront) et qui montre que le Klub des Loosers en a encore sous le pied, a toujours de quoi nous surprendre et surtout qu’il n’a pas fini de nous claquer une certaine réalité en pleine face.

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