Ziak – Akimbo

Critique

Akimbo vient grossir les rangs des albums de rap brut pouvant aspirer à une reconnaissance critique comme commerciale. Ziak réussit un véritable tour de force avec ce premier projet qui s’impose comme l’un des meilleurs de cette fin d’année.

La maîtrise du personnage

Le 30 janvier 2020, Ziak se dévoilait au public par le biais du sombre clip de Raspoutine, un morceau drill dans lequel il mettait en scène son personnage masqué. D’ores et déjà, la couleur était annoncée : l’artiste déchaîne des lignes violentes et un flow sec avec une voix particulière, presque forcée dans les graves.

Avec Akimbo, qui vient clore la lignée de singles qu’il n’avait cessé d’alimenter depuis son premier morceau, Ziak prouve que la gestion de son personnage est arrivée à maturation. Son phrasé unique et ses placements imprévisibles lui donnent un style inimitable. Il se nourrit du clivage grandissant entre une partie du public qui peine à apprivoiser le phénomène ; là où d’autres manquent parfois d’objectivité tant ils semblent conquis par la proposition du drilleur parisien.

Ziak sait qu’il sort du lot et compte visiblement battre le fer tant qu’il est chaud : sur les 17 titres, la pression n’est jamais relâchée et la tessiture de sa voix ne faillit pas, ne s’offrant aucune exploration des aiguës. À souligner également que Ziak semble parfois jouer son texte, et l’interprète avec beaucoup d’intensité. L’incarnation poussée des textes (qui apporte une qualité indéniable à l’ambiance) tend cependant vers l’exagération par moment, comme si le rappeur était à bout de souffle. À tel point que son investissement dans l’interprétation vient à faire défaut sur certains passages. Ses accélérations imprévisibles lui font parfois perdre l’équilibre et le poussent à la limite du off-beat, tandis que sa voix perd en naturel.

Écriture visuelle

Si sa signature vocale n’est pas toujours facile d’accès, il est difficile de nier son sens de la formule. Ce n’est pas nouveau mais Akimbo hausse le niveau et confirme la capacité de l’artiste à dégainer des images marquantes, qu’il disperse dans ses couplets :

« Fait divers j’donne du taff aux pigistes » S.P.S

« Assieds-toi et r’garde-moi encaisser, La vie d’oi-m que t’as la vie d’un croupier » Coffre

Alliées au rythme effréné des flows empruntés, ces lignes imagées permettent de donner une ambiance dense au projet.

La violence apparaît comme le mot d’ordre, les thèmes gravitent autour de la rue et de la conquête du terrain ennemi. Akimbo est une véritable B.O de film de braquage ou de go-fast entre Paris et le Nord de l’Espagne. L’immersion est réussie. Bien que Ziak joue à outrance de son personnage de gangster, il prend parfois le temps d’aborder des sujets plus sensibles au détour de quelques lignes :

« ils devaient protéger l’peuple, mais bon y a comme un faux raccord ; Ils vont t’niquer tes morts, ils vont remplir un faux rapport » Vrai / Faux

« Quand ils arrêteront d’jouer les grands d’leur tess pour faire mouiller les petites salopes d’la presse » Prière

Comme souvent lorsqu’il s’agit de rappeurs aux textes piquants, Ziak fait l’objet de l’éternel débat de la légitimité. Mais plutôt que de se demander si ce qu’il raconte est véridique et si son gimmick « Libérez tous mes copains » a lieu d’être, il est plus intéressant de se pencher sur la capacité de l’artiste à créer par son écriture un univers cohérent et nourri de références. De James Bond à Britney Spears, en passant par Benzema ; tout est prétexte à dépeindre un quotidien mouvementé et violent. En vérité, il s’agit d’un album et non d’un témoignage : la véracité de ses couplets importe peu et Akimbo est à consommer comme un film de gangster. D’ailleurs, la spirale de canon de la cover n’est pas sans rappeler les célèbres séquences d’ouverture de 007…

Production surprenante

La production de l’album est réalisée par une équipe relativement réduite composée de Dr Devil, Hellboy, Focus Beatz, Ohkin, Trizy et Sam TibaFocus Beatz prend le rôle de chef d’orchestre, apparaissant aux commandes de la majeure partie de l’album. Dans un style aussi précis que la drill, qui peut parfois devenir étriqué, le pari des beatmakers est de ne pas devenir redondant. C’est un travers qui, en dépit de bons titres, peut entâcher un projet dans sa globalité, comme ce fût le cas sur 140BPM 2 d’Hamza en début d’année. Sur Akimbo, le défi est relevé malgré quelques écarts.

La ligne directrice est claire, et s’en tient à la noirceur qui fait le charme de Ziak, mais s’autorise des variations. Le titre Galerie propose une version plus dansante de drill, en s’inspirant des rythmiques afro sans tomber dans le ridicule. De même, Hellboy impressionne sur Lauiss où il parvient à donner des influences boom-bap à ce titre surprenant, qui allie ancienne et nouvelle génération. L’originalité de l’instrumentale a des répercussions immédiates sur Ziak, qui se laisse aller à des placements plus subtils, mettant en valeurs ses rimes.

Sur l’ensemble de l’album, les producteurs usent de pianos de bonne qualité qui apportent de la profondeur aux instrumentales. Jusqu’ici, la drill française souffrait plutôt de la médiocrité de certaines boucles de piano galvaudées, qui rendaient certains titres clichés. L’émotion qui s’en dégage permet de découvrir un Ziak enclin à dérouler des textes moins imbibés de violence et plus fins, comme sur Shonen.

Prometteur, sans être parfait

Toutefois, si la production de l’album peut se targuer d’avoir réussi certaines prises de risques, d’autres ont échoué. Le titre Badman Trip est chaotique et ne parvient pas à trouver sa place dans une tracklist jusque là cohérente. Le morceau comporte des patterns de drums orientés « club » mais ne reproduit pas l’effet dansant de Galerie. Pareillement, l’interlude Zalousie qui intervient à la deuxième position n’apporte pas de plus-value et coupe l’auditeur dans sa lancée au sortir d’une introduction pourtant réussie.

Après une fin grandiose sur Prière, qui offre le refrain le plus mélodieux du projet, Akimbo se conclue avec le bonus-track Fixette, un des premiers succès de Ziak. La boucle est bouclée, et l’album laisse présager du bon pour l’avenir. À condition que le rappeur continue de faire preuve d’une grande exigence dans le choix de ses productions. Après plusieurs écoutes, l’album survit au replay et s’impose de plus en plus comme un très bon accompagnement de 45 minutes, idéal pour une séance de sport ou un trajet en voiture. Malgré quelques défauts, ce premier album est une réussite et rappelle qu’il est encore possible d’allier brutalité et grand public.

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