Ziak, entre fantasmes et réalité

Ziak est arrivé, début 2020, comme une comète s’écrasant sur la planète rap. Surfant sur la vague de la drill, il en reprend les codes UK. Une instru lugubre, un clip avec des couteaux et des bâches comme décor, une voix puissante et surtout un visage masqué qui ont permis au rappeur de se créer une place de choix dans le milieu de la drill française. Au-delà de sa musique de qualité et de ses textes tranchants, c’est le mystère qui l’entoure qui augmente la fascination et attise la curiosité.

Après la sortie de « Raspoutine », la question était sur toutes les lèvres : Qui est ce mec, débarqué de nulle part, qui arrive avec l’assurance d’un old timer tout en ne dévoilant rien sur lui ? Pas de visage, pas de biographie, des commentaires désactivés sur Youtube… Forcément, ça intrigue.

Le mystère Ziak

Si le personnage ne veut pas se dévoiler, c’est donc à travers ces quelques chansons diffusées sur les réseaux, que l’on peut tenter de trouver des éléments. Déjà, le choix de son style de rap, la drill, démontre, comme pour tous les artistes de ce mouvement, un caractère sombre, direct et sans concession. Finalement, rien qui nous permette d’en savoir plus étant donné que le fond et la forme de la drill sont indissociables.
Alors, on peut tenter de se plonger dans ses textes pour obtenir quelques indices. Si tout ce qu’il dit ne peut-être que pure invention, tentons tout de même l’exercice.

Ziak semble issu d’une cité. Si cela n’a rien d’un scoop, il est toujours intéressant de le préciser. On peut émettre ce fait en se fiant au texte de « Raspoutine » qui aborde les thèmatiques de la cité. Si on voudrait tenter d’être plus précis sur le lieu de vie ou d’origine du rappeur, on peut tenter qu’il viendrait du 91, comme l’indique certains mots de son vocabulaire, comme « Sten », mot d’argot venu de l’Essonne et voulant dire « bien ».
« J’suis au quartier, j’écris c’que j’ai dans les tripes, c’que j’vois dans ma ville ».

Autre élément, chacun de ses textes est une « ode » à la recherche de l’argent, à travers des moyens peu légaux, et aux jolies filles qui l’éloignent chaque jour un peu plus du droit chemin et du Dîn. L’utilisation de ce mot, laisse aussi à croire que Ziak est musulman.

Si le trafic et la donzelle semblent occuper les journées du personnage, il lui reste toujours du temps pour la vendetta. La rancune semble être une de ses caractéristiques propres et Ziak n’apprécie pas la trahison. Chacun de ses chansons aborde ce thème. Que ce soit dans « Zipette » (« Si tu nous as menti, ça s’ra pas joli pour ceux qui t’aiment »), « Raspoutine » (« tu vas pleurer les tiens qui jactent ») ou dans « Ronaldo » (« deux genoux pétés, grenade, ascenseur, on sait que t’habites au six »). Si ses ennemis ou ses anciens amis sont des cibles, ils ne le sont pas autant que l’état et la police. « J’rentre le schlass au maximum si tu causes avec Babylone » clame-t-il dans « Ronaldo ».

Pour rappel, dans la culture rastafari, Babylone est une cité antique représentant l’enfer sur terre. A l’opposé de Zion (allez écouter Bob Marley si tout ça ne vous parle pas), Babylone est l’incarnation des dérives d’une société, de l’oppression, de la surconsommation et de la censure. Bref, pas besoin d’en dire plus pour comprendre qu’elle incarne la vision qu’a Ziak (et ce n’est pas le seul, ni le premier) de la police et de l’état. Un état dont le rappeur ne digère pas les sombres évènements du passé. Ainsi dans « Fixette », Ziak lâche « Ils ont l’sang de mes ancêtres sur leurs mains, ces bâtards, ils veulent que j’vote ».

Au-delà de sa rage, cette phase donne des éléments à creuser : ses ancêtres et sa famille. Au sujet de ses proches, on comprend à travers ses textes, le triste destin de son père (« J’ai enterré mon père au bled, alors vise ma tête, faut qu’j’cause avec « ), qui serait mort d’une maladie. Plus lointaines, les origines de Ziak sont obscures. On pourrait supposer, d’une manière totalement hypothétique, qu’elles pourraient être haïtiennes. En effet, le rappeur utilise parfois des phrases créoles haïtiennes comme « Sak pasé » dans « C’est la vie » et parle de machette d’Haïti. Mais si la vérité était ailleurs ?

La rumeur

En effet, à la recherche de l’identité de Ziak, d’autres ont été plus loin que l’analyse de texte et ont fouillé dans les méandres du net. Ainsi, une théorie, qui vaut ce qu’elle vaut, a émergé. Celle que Ziak, loin d’être le personnage dangereux et violent qu’il décrit dans ses textes, et surtout loin d’être un nouveau venu, serait la métamorphose « drill » d’un rappeur d’un tout autre style.

Ainsi, on lui prête des collaborations avec Seezy (le producteur qui a, notamment, officié avec Vald ou Freeze Corleone) et un style de rap beaucoup moins agressif sous le pseudonyme de Mikeysem. Ses origines, pour y revenir, seraient antillaises et algériennes. Bien sûr, toutes ces rumeurs n’ont pas manqué d’enflammer la toile. Certains lui reprochant ainsi d’être un « rasta blond » et de ne pas être crédible dans son costume de rappeur drill.

Dissonance cognitive

Si cette rumeur pourrait paraitre anecdotique, elle pose, malgré tout, une vraie interrogation sur l’avenir de Ziak. Finalement, que la rumeur soit fondée ou non, elle a déjà fait son œuvre, à savoir installer le doute dans l’esprit des auditeurs. Si certains vont faire abstraction de la personne qui se cache sous le bandana, d’autres ont déjà commencé à le boycotter, ne se sentant pas à l’aise avec le décalage potentiel entre l’imagerie de Ziak et ce qu’il est réellement.

Si la différenciation entre l’homme et l’artiste est un sujet séculaire dans le milieu du rap, Ziak le transporte à un niveau encore supérieur. En effet, si un auditeur peut accepter qu’un rappeur grossisse le trait, peut-il accepter que le personnage entier, au-delà d’être « bigger than life », puisse être un fake complet ? Autre question : si le public a la capacité de vérifier immédiatement que l’artiste joue en parti un rôle (car il a accès à son passé, connait son visage…), peut-il l’assimiler et l’accepter plus facilement que si on tente de lui cacher la vérité ? En tentant de dissimuler qui il est, Ziak a créé une stratégie efficace, mais aussi provoqué une dissonance cognitive chez ses auditeurs.

« Puis-je légitimement aimer la musique de Ziak et adhérer à ses propos, alors que tout ceci n’est peut-être que pure invention ? ». Voilà la question que l’on peut, consciemment ou inconsciemment se poser. Le « peut-être » de la question étant d’ailleurs à double tranchant puisque, s’il laisse ouverte la porte de la crédibilité, elle laisse surtout planer le doute que Ziak est un imposteur. Un doute qui risque de ne pas lui bénéficier auprès d’une partie du public.

Ce qui peut aussi perturber est le ton premier degré employé par le rappeur. Conformément au style de la drill, il n’est pas question de plaisanter. De ce côté-là, Ziak rempli le contrat. Mais a-t-il la légitimité de le faire ? On peut tourner la question autrement : Faut-il une légitimité, passant donc par une vie de violence, pour faire de la drill ? N’est-il pas possible d’accepter le personnage d’un rappeur comme on accepterait celui d’un acteur ? Après tout, on accepte bien de différencier l’homme de l’artiste, lorsque l’on parle de cinéma ou d’écriture, alors pourquoi ne pourrait-on pas le faire pour du rap, et plus spécifiquement pour de la drill ?

Vaste débat, mais qui repose principalement sur le fait que le rap est une musique créée pour dénoncer, pour raconter son vécu, pour être « vraie ». Et si, bien sûr, les rappeurs romancent souvent leur vérité, afin de la rendre plus efficace, notamment dans la manière de tourner les phrases, elle part originellement d’une personnalité et d’un vécu. Si on sait que Seth Gueko n’est pas un gitan, on a pu accepter son personnage car il s’est approprié une culture qu’il a connu (tout comme il le fait avec son côté « barlou » actuel). Si les membres de la mafia K’1fry peuvent se permettre d’accentuer la violence, c’est parce qu’ils ont le vécu de la rue qui les crédibilisent. Les exemples peuvent se convoquer à l’infini.

Et quand bien même la phase n’est volontairement pas crédible (qui peut croire qu’il n’y aura pas assez de cire pour mouler les couilles de Kaaris au musée Grévin ?), l’auditeur comprend soit l’image qu’on lui propose, soit le second degré. Concernant la musique de Ziak, une exagération peu présente, et un premier degré ubiquiste, peuvent empêcher le recul nécessaire à l’auditeur. Ici, soit tout est vrai, soit tout est faux. Et ce n’est pas la propension de Ziak à vouloir, dans ses textes, démasquer les faussaires et les menteurs qui va plaider en sa faveur en cas ou tout serait faux.

Car, pour faire simple et trivial, si tout n’est que pure invention, cela voudrait dire que Ziak a délibérément rouler ses auditeurs dans la farine. A voir s’ils seront tous prêts à lui pardonner.

La musique avant tout ?

Ce qui sauve Ziak actuellement et, peut-être pour le futur, est la qualité de sa musique, tout simplement. De ce côté, le rappeur, avec sa voix grave, ses phases sales, son univers poisseux et sa construction lyricale percutante, apporte une efficacité et une écoute addictive… Si le rappeur continue à livrer des titres de haut standing et à développer son art, il est probable que le public continue de l’accepter, même s’il découvrait clairement que tout a débuté par une supercherie afin de surfer sur la vague drill.

Pour peu que notre système de pensée accepte la probabilité que le rappeur nous mène en bateau ou approuve la stratégie maline (à défaut d’être honnête), alors Ziak peut espérer avoir de beaux jours devant lui. Dans tous les cas, il y a fort à parier que le rappeur restera toujours un artiste clivant.

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