Freeze Corleone – Projet Blue Beam

Critique

Freeze Corleone délivre avec Projet Blue Beam un classique quasi-instantané.

C’est le 13 novembre que Projet Blue Beam, dernier projet en date du rappeur Freeze Corleone fait son apparition. Loin d’être le fruit du hasard, cette journée est la date anniversaire des attentats de Paris. Avant cela, Freeze avait sorti F.D.T (Fin des Temps) le 11 septembre et chacune de ses sorties colle à un agenda millimétré et précis.

Un univers riche et fascinant

Cette petite anecdote suffit à traduire l’état d’esprit du membre du collectif 667, qui précise lui-même « Dans ma tête : argent, sexe, drogue, complot, c’est obsessionnel » dans le morceau LRH, en référence à Lafayette Ronald Hubbard, le fondateur de l’église de Scientologie.

L’univers de Freeze Corleone est extrêmement riche. Hautement paranoïaque et complotiste, il jongle avec énormément de références, variées et sophistiquées. L’exemple le plus représentatif est Sacrifice de Masse, seul morceau featé de l’album. Freeze et Osirus vont, entre 2 couplets, name-droper et entremêler des mots, des événements et des noms susceptibles de déclencher une mise sur écoute ou une fiche S.

Armes biologiques, esclavage, terrorisme, guerre, racisme, énormément de sujets sensibles sont abordés et cela en devient presque du rap conscient. L’absolutisme artistique et parolier de Freeze est salvateur, le MC se permettant même de lâcher des punchlines telles que « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 » et de se faire l’écho d’événements assez peu médiatisés : « 2018 en Lybie ça bibi des nègres à 150K ». Freeze vise sans distinction Israël, Hitler, Benalla, Gaza, la NASA, les génocides et les partouzes pédophiles des élites de notre pays.

Le deuxième élément prépondérant du style de Freeze Corleone est la drogue. Et tout particulièrement la lean, mélange sirupeux léthargique popularisé aux États-Unis. Ces rappels à l’ordre ont lieu sur Jeremy Lin et Fredo Santana, qui finit sur un magnifique chopped and screwed. Et de manière plus générale, le MC disséminera sur plusieurs morceaux des punchlines extrêmement bien senties à ce sujet : « Je me sens comme Obélix sauf que je suis tombé dans la drogue », « Je fume des missiles, je fume des roquettes », « Négro j’suis dans les pills comme le dioxyde de manganèse ».

Ses nombreux alter-ego (Professeur Chen Zen, Tom Elvis, LRH…) et son gimmick récurrent Ekip, faisant référence au collectif 667 dont il est l’un des membres les plus connus, contribuent à créer sa singularité.

L’art et la manière

L’album Projet Blue Beam, en plus de sa noirceur et de son absolutisme, est extrêmement technique. Freeze ne se contente pas de proposer un univers complet, reconnaissable entre mille, de parsemer ses textes de punchlines et de rimes à plusieurs niveaux de lecture, il avance également une large palette technique. Doté d’un flow tout terrain, le membre du 667 ne se contente pas de réciter ses lyrics et les module avec la production.

« Négro on s’pète la nuit, bé-tom pour les transacs/J’sais où ils sont donc j’contourne les grands axes/J’veux la villa en bord de mer avec les raptor, les jets, la piscine et les transat' »

« Trouble de la personnalité, j’ai des symptômes
Dieu et le fer, j’me sens plus protégé que si j’étais sous 5 dômes »

Cette mise en avant de la technicité n’est finalement pas si étonnante quand on se rend compte des références rap de Freeze : Cormega, Mobb Deep, Curren$y, Raekwon, ODB, tant d’artisans dont la précision et la technicité chirurgicale semblent avoir trouvé écho dans l’esprit de Freeze Corleone.

Le morceau Donquixote Doflamingo est à ce titre le meilleur projet d’un album excellent. Multiples flows, production abasourdissante, spectre de références très large (cela va de Lil Peep au RPR), lines et technique irréprochables, Freeze frappe aussi fort qu’un certain vol 11 American Airlines.

Freeze Corleone sublime la couleur musicale d’un album déjà extrêmement bien produit et parvient même à conjuguer productions plutôt orientées trap/turn-up et lyrics hautement réfléchis, techniques et engagés. La chose est quasiment inédite dans le rap français et pas si courante que ça aux Etats-Unis, beaucoup de lyrics étant simplifiés à l’extrême afin de passer en arrière-plan des sonorités et des basses.

Projet Blue Beam parvient le double exploit de parvenir à faire danser sur des paroles politiques et à générer des interrogations sur la participation de J.P Morgan à la Seconde Guerre Mondiale tout en faisant frénétiquement secouer la tête. Une prouesse.

Tibbar
Tibbar
Do you fools listen to music or do you just skim through it ?

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