Ninho – Jefe

Critique

Un an après la réédition de sa mixtape M.I.L.S 3 ; Ninho est déjà de retour avec son 3e album studio, le décevant Jefe.

Contradictions

Ninho a très vite annoncé la couleur : il serait seul sur son album, pas de collaboration. Mais cela ne l’a pas empêché de multiplier les apparitions à gauche et à droite en amont. Pourtant, il a récemment annoncé qu’il s’était « absenté » pour cultiver la rareté et créer le manque. Raté. De telles déclarations laissaient néanmoins présager un Ninho avec la faim au ventre, qui rapperait comme s’il avait tout à prouver. C’est d’ailleurs inscrit dans l’ADN de son album, et il le martèle tout au long de celui-ci :

« après ça on devient des chefs »

Ninho, Jefe

L’auditeur fait surtout face à un rappeur qui reste dans la zone de confort qu’il s’est lui-même construite ces deux dernières années. Finalement, le plus grand risque pris par Ninho était de vendre cet album comme « le meilleur de tous les temps ». À vrai dire, ce n’est même pas son meilleur projet.

Redondance des thématiques

Être très actif et toujours capable de raconter de nouvelles choses paraît complexe. Ninho l’apprend à ses dépens : Jefe est désespérément vide et plat au niveau de l’écriture. Le rappeur reste toujours en façade, il parle des mêmes choses qu’avant, de la même façon.

Par moments, il partage des bribes d’introspection, sans aller aller plus loin.

« Le cœur abîmé, frère, on guérit pas, on vieillit mal »

Ninho, Arme de poing

« J’roule un gros pilon pour gérer l’anxiété »

Ninho, OG

Le rappeur ne se dévoile pas, et il l’assume.

 « J’dirais rien de c’qui s’est passé mais balaises sont les cicatrices »

Ninho, YSL

Ninho se sauve la face, renvoie constamment une image d’un homme « fort », au point d’en faire une faiblesse de son album. Le Francilien aborde sans cesse les mêmes sujets : la rue, la réussite/richesse et plus rarement les femmes. Toujours avec le même point de vue, le sien.

Ninho a peu de choses à dire. Cela se traduit par l’accumulation de refrains, pré-refrains, post-refrains, ponts… Streaming oblige, les couplets se font rares et plus courts. Pire : la majorité des morceaux n’en contiennent qu’un. Aucun n’en possède trois. La structure de l’album trahit donc un manque de fond.

Le flow et la forme

Cette absence de prise de risques est accompagnée par une répétition des flows. Jefe donne rapidement une impression de déjà-vu. Ninho pose d’une façon similaire à ce qu’il faisait avant, les placements se suivent et se ressemblent. Dans RER D, Athéna et Mood, il accentue toujours les deux dernières syllabes de ses phases. L’utilisation abusive des rimes croisées (A-B-A-B) dans la plupart des chansons renforce vite le sentiment de répétition.

Cependant, l’artiste tire son épingle du jeu lors des nombreux refrains. Ses mélodies sont efficaces et entêtantes. Mention spéciale à Aïcha, hommage aux morceaux éponymes de Khaled et Ya Levis. Pensée en hit, la chanson ne devrait pas avoir beaucoup de mal à trouver preneurs. Surtout, elle offre une bouffée d’air frais à un album qui avait la fâcheuse tendance à se répéter.

Si l’album a l’air désespérément vide de contenu, son emballage est remarquable. Jefe est particulièrement bien produit et mixé. La maison que je voulais (prod : Ani Beatz) s’impose comme une démonstration d’ingénierie sonore. L’apothéose est atteinte dans OG (prod : Lil Ben), où ce qui s’apparente à un synthétiseur vient rompre des notes de piano et les couplets nonchalants de Ninho. Le tout en offrant un excellent contraste avec Arme de poing (prod : SNK, Young KO), la track suivante. Toujours sur fond de piano, les chœurs apportent une vraie richesse au refrain de Ninho, au point d’en faire l’une des chansons les plus marquantes de sa carrière.

Arrière-gout de trop peu

Jefe est une belle promesse, mais partiellement tenue. Ninho affirmait que le présenter comme « le meilleur album de tous les temps » était une façon de se mettre de la pression, de pousser à se surpasser. Cela ne se ressent qu’à de trop rares occasions. La hargne qu’il affiche dans Sky Priority, et la plume de No Life manquent au reste du projet. Si la réussite commerciale ne fait aucun doute puisqu’il est pensé pour, sa qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Ninho a le talent pour sortir un album bien plus proche de son ambition, à lui de le prouver.

Rotka
Life's a bitch and then you die

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