Slim C – Killu Kinf G

Critique

Comment noter autrement une mixtape créée en vase clos et qui s’écoute comme tel ? Car la Secte n’a rien de commun avec le game auquel elle joue. Killu Kinf G est ainsi dans la veine des autres projets enfantés par le 667 : un manifeste d’authenticité par un mec qui pourrait goûter la lumière, mais préfère briller à l’ombre. Après deux projets en 2016 et 2018, Slim C revient avec un opus à son image, brumeux, cryptique, parfois fumeux et arrogant, mais toujours insaisissable.

Trademark et mode de vie

2 ans que l’on attendait ce nouveau projet de Slim C. Après Le R.E.P. et Le R.E.P. Vol. II, le rappeur guinéen membre du Mangemort Squad revient aux affaires le temps de 13 inédits dont la teinte s’écrivait dès la pochette. Bras croisés, tête baissée et casquette vissée sur le scalp, il n’en fallait pas plus pour nous faire dire que ce projet serait à l’image de son créateur : aussi sombre dans le contenu que dans le contenant. On en sait finalement très peu sur celui qui d’une jeunesse passée au Sénégal, ne laisse rien transparaitre ou presque.

Lui, plus qu’une énième histoire de rappeur aux ambitions débordantes rattrapé par les vices de la rue, nous raconte comment d’un destin incertain, il modèle un mode de vie. Celui-ci pourrait d’ailleurs se condenser en 8 petites lettres, idéalisantes et résolument modernes dans ce qu’elles voudraient décrire : self-made. Voici la première clé de lecture de l’œuvre de Slim C (qu’il va jusqu’à floquer sur le t-shirt porté sur sa cover, comme pour nous en rappeler à tout moment le sens).

Tout au long de son projet, il nous décrit avec une précision quasi-obsessionnelle les rouages de la « mission » que lui et ses proches entreprennent (« J’ai le bif’ dans la tête, rien à foutre du reste, j’ai la tête dans ma quête, rien à foutre du reste » – Serpents et Renards ft Freeze Corleone). Un mantra répété jusqu’à l’épuisement, et qui finit par franchement s’essouffler à mesure que les 41 minutes du projet s’égrènent. Comme avec beaucoup d’autres membres du 667, on repassera pour l’éclectisme.

Mais l’important est, comme souvent, à chercher ailleurs. Car Slim C ne martèle pas son message sans raison. La rengaine est ici au service d’un serment : celui prêté par le rappeur à sa « quête », qui trouve son sens dans l’aspect ambivalent qu’elle revêt, à la fois personnelle et collective. Et c’est là précisément ce qui le différencie du self-made tel qu’on l’entend au sens entrepreneurial. « Killu c’est un mode de vie c’est pas ma trademark ».

Plus que pour se servir lui-même, l’abnégation de Slim C a vocation à être partagée avec ceux qui, comme lui, ont en commun les valeurs d’indépendance, de réussite… et donc d’affranchissement. Ce dernier passant nécessairement, et en priorité, par l’aspect financier, thème récurrent de l’univers du rappeur (« Fuck un 9 à 5 j’suis mon propre boss »Finasserie & Jazz). Une quête libérale en somme, et qui chez Slim C comme chez les autres membres de la Secte vient avec un prix. Mais sont-ils réellement prêts à le payer ?

Que La Famille

« Une mixtape créée en vase clos et qui s’écoute comme tel ». Comme pour PNL, la Secte fonctionne selon un principe d’autosuffisance. Killu Kinf G est ainsi principalement produit par le duo de beatmakers FlemOcho. Déjà présents sur le Projet Blue Beam de Freeze Corleone (mais aussi proches d’artistes comme JorrdeeRetro X ou Tengo John), la production de cet opus est dans la veine de ce qui constitue l’esthétique du groupe. On y retrouve (comme sur PPE Hollywood, l’introduction du projet) un minimalisme appuyé par des mélodies de clavier incessantes, des nappes qui tapissent le fond sonore, et des 808 qui finissent d’assurer une ambiance poisseuse dont dégouline le projet d’un bout à l’autre. Ces textures froides où s’alternent des rythmiques tantôt lentes, presque pesantes (Ça Vient Avec), tantôt bien plus agressives (Kess qu’ils Tek ou BMF), illustrent l’univers d’un rappeur à la verve résolument nonchalante, et toujours distant vis-à-vis du monde dans lequel il évolue à reculons. En vase clos, vous a-t-on dit.

Cependant, malgré l’ambiance marécageuse que dégage l’utilisation des nappes instrumentales, la cohérence du projet vient avec son lot d’écueil, notamment en termes de répétitivité. C’est bien là le principal reproche que l’on peut faire à Slim C. Non pas qu’on l’attendait sur des refrains autotunés à la Maes ou JuL, mais là où un morceau comme Milice-7kkt l’emmenait sur un terrain plus psyché, proche d’un univers à la Pi’erre BourneKillu Kinf G semble parfois se perdre dans ce qui a vocation à faire sa force. Un manque de rythme qui apparait criant à la réécoute, et ce notamment dans la deuxième moitié d’un projet pourtant très bien entamé.


« Killu Kinf G comme le GFG »

[K.K.G.]


Les featurings, certes plutôt réussis, fonctionnent eux aussi selon le même principe de vase clos. On y retrouve Osirus JackFreeze Corleone ou encore Doc OVG, tous membres éminents de la Ligue des Ombres et pas avares en sarcasmes pour évoquer les dessous du monde qu’ils sillonnent en sous-marin. Des références qui se veulent d’ailleurs sensiblement inaccessibles, comme réservées à ceux qui auraient le courage – et la patience – d’en décrypter les codes.

On y étale à la fois des figures historiques comme Rudolf Diels (ancien dirigeant de la Gestapo sous l’Allemagne nazie), des organisations supranationales comme l’ICG (pour International Crisis Group, en charge de la gestion des conflits militaires en Afrique notamment), ou plus simplement des rappeurs comme Alpha 5.20 (« Killu Kinf G comme le GFG », en référence au Ghetto Fabolous Gang). Ne rien donner à l’auditeur, à lui d’ouvrir ou non son (troisième) œil. Voilà le message derrière l’opacité apparente des textes de Slim C. Pour percer à jour lui et sa bande, c’est donc le minimum requis. Et si l’industrie s’y essaye, elle ne mettra pas la main sur leur art.

Solo parmi les snakes

En effet, impossible de passer à côté des piques incessantes qu’adresse Slim C à l’industrie du disque. « Fuck être célèbre j’fais pas partie du rallye, rap c’est des blagues gros j’m’en balek d’un Grammy » (PPE Hollywood). Voilà d’ailleurs la première phrase du premier couplet de la première piste de Killu Kinf G. Ou comment poser l’ambiance.

Un discours récurrent dans le rap français quand on sait que Booba s’emparait de la problématique à bras-le-corps dans son album Temps Mort, ou que plus récemment, Alpha Wann y allait de son commentaire concernant un hypothétique disque de platine. « Très peu probable que je tape un platine » nous disait-il alors, comme pour revendiquer son appartenance à un mouvement rap subalterne, se tenant bien loin des métaux que l’industrie voudrait placarder au mur. Ce à quoi il répondait non sans une pointe d’arrogance « faut que je fasse un classique ». Slim C se contentera lui du constat : « qu’est-ce j’en ai à branler d’un disque de platine ».

Non pas que son ambition s’arrête ici, mais là où Alpha jouait quand même le jeu du rap, Slim C se contente d’un crachat en pleine figure. Un crachat qui veut tout dire, exprime son refus du mélange, de voir son art amalgamer à un univers qu’il évite purement et simplement, tout en en tirant les cordes ici et là pour en ponctionner un billet. Le tout en restant fidèle aux principes qui l’ont amené à dire « non » quand cette-même industrie lui proposait de courber l’échine : « Diable ont même tentés d’nous signer, même pas tendu le papier on a dit que c’était dead » (Faux Negro ft Doc OVG).

Résolument underground et attaché à le rester, Slim C nous propose donc un projet à son image. Un projet où les serpents revêtent l’apparence de vipères, et les renards de rats prêts à tout pour dévorer son art ainsi qu’une partie de son âme. Une ode à l’indépendance de plus dans un rap français qui semble destiné à en (re)prendre le chemin, et que Slim C illustre parfaitement par la méfiance dont il fait preuve à chaque instant. Mais comme dit plus haut, cet affranchissement vient évidemment avec un prix : celui payé par ceux qui préfèrent rester à l’ombre plutôt que de céder aux sirènes du succès, et donc à celles de la gentrification qui touche actuellement le rappeur et son crew. Une perspective à nouveau balayée d’un revers de main par Slim C : « Jamais j’serai dans la chambre de ta sœur en poster ». De toute façon, et Killu Kinf G le prouve, il n’en a jamais eu l’intention.

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