Guizmo – Lamine

Critique

On ne change pas une équipe qui gagne, comme on ne change pas un rythme qui gagne. Guizmo l’a bien compris et a décidé de conserver son rythme d’un album par an. C’est ainsi qu’est sorti Lamine, son 10e album, une réussite.

Le rappeur a pour volonté de briser la glace, et laisser Lamine s’exprimer, plutôt que Guizmo. Il fait la distinction via le morceau éponyme :

Ils disent « Guizmo », moi, je dis « Lamine »

Dans les faits, cela ne change pas beaucoup de choses puisque le rappeur s’est souvent dévoilé et confié sur l’homme qui se tient derrière le micro. On notera quand même un usage plus réduit de l’egotrip. Et du coup comme le laissait prévoir le nom de l’album, Guizmo dévoile un rap à deux facettes.

Entre introspection et rétrospection

Rétrospectif car il propose du rap qui sonne souvent « à l’ancienne », sur du boom-bap, parfois très loin de ses tentatives de renouvellement musical qu’on a pu entrevoir dans son dernier double album GPG2.

C’est donc à travers des morceaux comme le single History X, mais surtout J’fais du rap que Guizmo fait un pied de nez à tous ces rappeurs qui délaissent de plus en plus le rap pour s’orienter vers le chant et des sons dancehall. Et également pour signaler à son public que même s’il propose un contenu parfois différent, Guizmo est un rappeur, et le rap reste sa passion première. S’il s’en éloigne, c’est pour mieux y revenir. Une idée d’authenticité qu’il explicite dans le morceau Je n’ai pas changé.

Dans Menace 2 Society, il s’inspire du film culte pour retracer sa propre histoire, et fait parfaitement le lien entre la rétrospection et l’introspection.

-Introspectif car il se confie beaucoup sur qui il est, sur son rôle de fils orphelin du père, du frère meurtri par le décès de la sœur, du père aimant … Et comme souvent, c’est dans les morceaux mélancoliques que Guizmo tire le mieux son épingle du jeu.

Ainsi, Si tu m’entendsqui prend des allures de lettre ouverte pour son père décédé-, est la chanson la plus touchante du projet. Au lieu de dépeindre un homme parfait, Guizmo dépeint son père comme il était: avec ses qualités, mais aussi et surtout avec ses défauts.

Bah ouais, j’ai volé comme toi, bah ouais,

j’ai dealé comme toi
Bah ouais, j’ai braqué comme toi, bah ouais,

j’ai tisé comme toi
Et j’te dis ça pour t’honorer, pas pour régler des comptes (nan)

Et même si tout n’était pas rose, Guizmo préfère se rappeler avant tout des bons moments:

Des fois j’me rappelle des bons moments
J’fais les choses bien et j’m’occupe des gamins
Si Tu m’entends
Écoute-moi
J’me rappelle des bons moments
Écoute-moi

Un message positif: rassembler

Bien que l’album porte son prénom, il est résolument tourné vers autrui. Guizmo se veut fédérateur. Dans Cœur noirci, l’un des meilleurs morceaux, il confie ses peines, avant de parler des peines de ses semblables, pour finalement conclure sur une ode à l’unité dans les drames « on est ensemble ouais, on est ensemble ». Dans Baby Mama, le morceau en partie dédié à sa femme, il confirme « J’fais pas du rap pour diviser, j’fais du rap pour réunir ».

Mais c’est surtout dans le conceptuel Lycamobile que Guizmo va faire fort. Sur une instru trap couplée à des sonorités indiennes, le rappeur joue sur les clichés et rend hommage aux échoppes Lycamobile et à leurs gérants, qu’ils soient Indiens, Pakistanais ou Srilankais. Et il va prôner l’unité plus que jamais:

Pour mes harbis et mes timals, mes Chinois et mes babtous
Afrique de l’Ouest, Afrique du Nord, sans oublier mes Tamouls

En résulte un morceau léger et ambiançant, une belle prise de risque. Mais toutes ne sont pas aussi réussies.

Chansons en trop

Parmi les morceaux ratés, on peut citer Elle, dans lequel le rappeur personnifie la rue et raconte leur relation qui a mal tourné. Si d’un point de vue lyrical c’est une idée intéressante, à l’audio ça ne passe pas, la faute à une utilisation atroce de l’autotune et une prod explosive qui sonne datée.

18 titres, 1h10. Faire un album aussi dense c’est prendre le risque d’y placer des morceaux en trop, des sons qui ne sont là que pour le remplissage. Et Lamine ne déroge pas à cette réalité: l’album aurait gagné à être plus court. Quelques tracks ont des allures de fillers, comme GPG 6 – Zbangeul, Dolla Bills et évidemment Elle

Et les deux seuls featurings de l’album sont également peu marquants, voire carrément anecdotiques. Guizmo est habitué à faire le renard solitaire dans ses projets, alors quand il invite d’autres artistes, on peut légitiment s’attendre à les voir apporter quelque chose. L’apport de Leto dans Hall Black n’a d’intérêt que le refrain. Son couplet est largement moins bon que celui de Guizmo, et il use d’un flow prévisible.

Soso Maness est beaucoup plus convaincant dans Enfumé. Le scepticisme de la première écoute laisse vite place à des réécoutes beaucoup plus agréables.

Manifeste

Le principal moment fort est la conclusion: Guizmo est un poisson dans l’eau quand il s’agit de faire des morceaux-fleuves, et il le prouve avec l’excellente outro. 7mn37, aucun refrain, juste un couplet unique qui allie toutes les qualités du reste de l’album; égotrip, figures de style, technique, introspection et rétrospection.

Lamine porte bien son nom, car il est à l’image de son auteur: il dure longtemps, il a des défauts évidents, mais dans le fond il propose de la qualité. Il est surtout honnête et touchant.

Rotka
Rotka
Life's a bitch and then you die

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