Népal – Adios Bahamas

Critique

20 novembre 2019, le monde s’arrête de tourner pour les fans du rappeur Népal : une publication est postée sur ses réseaux sociaux pour annoncer le tragique décès du parisien, qui a eu lieu quelques jours plus tôt, le 9 novembre 2019. Dans cette même publication, une autre information essentielle apparaît : Népal avait terminé son premier album, avait déjà prévu des dates de sortie pour les singles/les clips et pour ledit album, intitulé Adios Bahamas.

Trop bon pour l’étiquette « album posthume »

Nous voici quelques semaines plus tard, en janvier 2020, le disque de Népal sort. Il est difficile de parler d’album posthume, car celui-ci a été commencé et finalisé par l’artiste de son vivant. Nous sommes donc loin des « albums posthumes » qu’on peut voir aux Etats-Unis en ce moment même (Mac Miller, Lil Peep, XXXTENTACION…) qui sont des projets souvent créés à partir de bribes d’enregistrement qu’il reste, et qui sortent avant tout dans un but commercial.

Pour Népal, c’est différent : il avait fait la démarche artistique lui-même, avait enregistré les morceaux de son vivant, avait achevé le disque. Il y a une nuance entre les 2, et apporter un éclaircissement dessus paraît normal, car album posthume rime rarement avec qualité ou honnêteté. Or, Adios Bahamas combine les deux.

Un entourage digne de ce nom

Contrairement aux rappeurs américains cités plus haut, l’entourage de Népal semble être tout à fait intègre. Ils ont expliqué avoir voulu respecter sa volonté et sa vision artistique, et c’est ainsi qu’ils ont sorti l’album et les singles. Toujours en suivant le style de communication de Népal, c’est-à-dire sobrement. D’ailleurs on ne sait toujours pas la cause du décès de l’artiste, ils préfèrent communiquer et partager son art. Ils sont même venus parler de Népal sur le plateau de Clique, en se masquant le visage de la même façon qu’il avait l’habitude de le faire. Néanmoins, on aperçoit leurs yeux, et les larmes qui s’y trouvent. Et comme Népal le dit dans le morceau En Face :

La vérité s’trouve dans le son d’une voix quand elle ment
Dans les yeux ou dans les mouvements

Alors on se met à penser que ces regards et ces larmes ne cachent rien d’autre que de la vérité, de l’honnêteté, et on veut les partager.

Adios Bahamas

L’album s’ouvre avec Opening, qui, comme son nom l’indique, sert d’introduction. On entend quelqu’un émerger de l’eau, et ensuite des bruits d’oiseaux (de mouettes/goélands), et de vagues. En somme, la plage. Ce qui colle parfaitement au titre du projet, Adios Bahamas. À la suite de cela, un beat se lance et une voix off, explique en japonais, que Népal profitait bien de ses vacances, mais cherchait de nouvelles aventures, et qu’être spectateur d’un monde qui tombe en ruines ne lui suffit pas, il doit agir et avancer. Dès l’intro, on a l’impression que Népal reste fidèle à ce qui faisait son art jusque-là, les références japonaises, les textes descriptifs d’une réalité plutôt sombre, les prods hors du commun… Cette impression se confirmera au fur et à mesure du CD.

Le morceau suivant est Ennemis, Pt.2 en featuring avec Di-Meh. Le duo avait déjà fait le pt.1 en 2017. Le Pt.2 est dans la même lignée que le premier, à la différence près que Népal expérimente un nouveau flow. Ensuite, En Face se lance, il s’agit du feat tant attendu en compagnie de Nekfeu. Comme le laissait penser la présence des deux, ils rappent bien, ils découpent la prod, à la manière de ce qu’ils avaient déjà fait par le passé, notamment dans la chanson Esquimaux, issue de Cyborg, où les rappeurs font étalage de toute leur technique.

Les deux se complètent sur En Face, cependant, à force de vouloir être technique, Nekfeu en fait parfois trop, et donne des maux de tête à l’auditeur, car cela ne sonne pas aussi bien qu’espéré. Par exemple : « Je me souviens des nes-ski qu’on a ves-qui au square, maintenant le squa est dans les kiosques, qui est-c’qui ose quoi ? » Il veut faire démonstration de ses talents pour l’écriture, et gâche un peu la beauté et la simplicité du son. Parfois il faut trouver le juste milieu entre la forme et le fond. Il aurait gagné à faire un couplet plus épuré, plus simple dans sa forme.

Un message positif

La quatrième chanson est la meilleure : dans Trajectoire, Népal, accompagné d’un sample de chant japonais, décrit le système tombant en ruines dont on entend parler dans l’intro, il traite de la vie, de la mort, de la spiritualité… Un texte poignant, qui prend encore en profondeur depuis le trépas du rappeur. Et il semble en profiter pour expliquer le titre de son album :

Au bord d’la mer, j’saurais même pas quoi y faire
J’vis mon rêve en silence et j’me prépare pour l’hiver

En fin de compte, Népal qui rêvait de vivre en bord de mer ne saurait finalement pas quoi y faire, donc on peut interpréter son titre « Adios Bahamas » comme un adieu à son rêve de repos sur une plage de sable fin, pour poursuivre ses aventures dans la musique. Au moyen d’effets sonores, on peut encore entendre le bruit des goélands, mais cette fois ci, on entend surtout le bruit de la pluie, qui colle parfaitement au côté mélancolique de la chanson. Par contre, celle-ci se termine sur un message d’optimisme du scientifique suisse Nassim Haramein : à l’instar de ce qui est dit dans Opening, le monde tombe en ruines, mais il faut rester positif pour construire un monde meilleur.

Une deuxième partie plus originale et un peu moins marquante

Après la pluie, le beau temps. Le disque de Népal suit ce proverbe puisqu’après la pluie entendue dans Trajectoire, les morceaux suivants (Vibe ft. Sheldon, Lemonade, Là-Bas, Sundance) sentent le soleil, ils sont beaucoup plus légers par leurs sonorités. On ressent également une envie d’évolution chez Népal car il pose sur des instrus différentes de ce dont il nous avait habitués, de même que pour les flows, et va jusqu’à proposer du chant. Cela change de ce qu’il faisait auparavant, mais c’est très réussi, surtout Sundance qui contient un refrain catchy, efficace.

La fin de l’album est légèrement moins marquante, mais toujours aussi originale en comparaison avec le reste de la discographie de l’artiste. A noter : la présence de Doums, binôme de longue date de Népal. On pouvait s’attendre à un morceau kické au moyen de passes-passes mais il n’en est rien : Millionnaire est, étonnement, un son plutôt calme dans lequel les deux rappeurs posent de façon nonchalante. 3010, -avec qui il avait déjà collaboré par le passé- est quant à lui en présent dans Sans Voir. Cela fonctionne bien, les deux artistes sont en parfaite symbiose, 3010 offre un couplet intéressant. L’outro, Daruma, est excellente, et rappelle un peu le Népal des EPs et mixtapes. Un réel temps fort, et une parfaite conclusion pour ce disque qui ne demande qu’à être rejoué.

Un album dont on reparlera

Népal a bien surmonté l’étape du premier album. Certes, il y a la déception de ne pas l’entendre kicker un peu plus (sachant que c’était une de ses grandes qualités), et de même : il peut y avoir un léger goût de déception de ne pas l’entendre rapper avec des artistes différents de ceux avec qui il avait déjà rappé par le passé, mais Adios Bahamas reste une franche réussite faite en famille.

Népal sort de sa zone de confort, il change en restant fidèle à lui-même, il prend des risques qui s’avèrent payants, livre un album cohérent et fait preuve de versatilité, ce qui offre du replay-value. Il y a donc le début d’une évolution dont on ne connaîtra malheureusement jamais la fin. Nous ne sommes qu’en janvier 2020, mais il y a fort à parier que ce disque sera très présent dans les classements des meilleurs albums de l’année en décembre. Adios Népal.

Rotka
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