Heuss L’enfoiré + Vald – Horizon vertical

Critique

Arrivé dans un paysage rap peu habitué aux projets communs, Horizon Vertical est une ébauche convaincante.

Cela faisait bien longtemps que le rap français ne nous avait pas gratifiés d’un projet commun entre deux rappeurs. Heuss L’enfoiré et Vald ont montré que l’exercice était chose facile pour eux en débarquant le 18 décembre dernier avec Horizon Vertical. Les deux rappeurs (qui sont proches humainement, mais aussi artistiquement) réussissent à convaincre dans un album introspectif, à l’univers singulier malgré des personnalités différentes.

Artistes complémentaires

Le second confinement n’a pas été vécu comme un arrêt pour certains artistes. Vald et Heuss L’enfoiré en ont profité pour se cloîtrer dans l’« airbnb » (studio) afin de donner naissance à un projet inscrit dans les esprits depuis quelques temps. À en croire les protagonistes, la genèse de cet album commun remonte au tournage du clip L’addition, qu’ils avaient enregistré ensemble à la Réunion en 2018. Deux ans et demi plus tard, le cap a été franchi.

Les thèmes, les ambiances, les mélodies : tous les éléments concordent avec ce qu’avaient fait précédemment les deux artistes. Pour faire vivre cet album, les rappeurs se sont majoritairement entourés de leurs producteurs habituels : Zeg P et Seezy. Ces beatmakers ont proposé des prods adaptées à leurs protégés, certaines ont quand même le mérite de les sortir un peu dans leur zone de confort, à l’image de 1992.

Encadrés par des mains de maîtres, Heuss et Vald font facilement dans l’efficacité et la complémentarité. Il n’a fallu qu’un mois et demi de studio pour boucler le projet. Vald a affirmé qu’il était bien moins complexe de créer un album seul qu’à deux puisque chaque track ne représente en vérité qu’un demi-morceau pour l’artiste. Techniquement, les deux rappeurs se relaient autour de nombreux passes-passes. Le morceau Matrixé peut être pris comme exemple. Tant dans les couplets que dans les refrains, ils se répondent, se comprennent et se complètent.

VHR

Les deux rappeurs sont originaires de la banlieue parisienne. Avant leur réussite, ils avaient un quotidien sinistre qu’ils n’oublient pas. La rue, la galère sont des thèmes récurrents qu’ils ne manquent pas de souligner à nouveau.

J’ai des frissons d’vant les flammes, pas l’addition, j’ai des flashs et des visions, j’ai démarché des missions intérim’
Bitch, on connaît la vraie vie, fais la cuisine, pas l’imbécile

Vald, Horizon Vertical

La trahison, souvent traitée dans la discographie de Heuss, se retrouve également dans l’album. Il fait notamment part de sa rancœur habituelle dans Mauvais :

J’la bois tout seul, tout pour ma gueule, j’suis sûr de pas m’tromper Tu sais, des fois, j’sais plus sur qui compter
Mes amis, c’est la famille, y a que sur une main que j’peux les compter Mais à deux doigts d’me découper un doigt pour mieux être entouré

Mais le temps des Royal-cheese est presque révolu pour les deux artistes qui sont maintenant des habitués du menu VHR : Véhicule, Hôtel, Restaurant. Ils consacrent un morceau à ces privilèges liés à leurs concerts et tournées. La vie n’a plus le même goût, et la réussite rythme aujourd’hui leur quotidien et leurs textes, au point de les rendre parfois répétitifs.

Ce monde est-il toujours cruel ?

C’est Vald qui mène le projet. Plus présent dans les ad-libs, créateur d’ambiance et lyriciste toujours aussi remarqué et remarquable, le rappeur d’Aulnay-sous-Bois signe de belles performances. Il n’éclipse pas la compagnie de Heuss L’enfoiré, mais tient plutôt la barre vers un horizon vertical aux allures de monochrome. A l’image de la cover, c’est tout blanc ou tout noir, pas de demi-mesure. Exemple de cette conception directe de la société inégale dans le morceau Diviser pour mieux régner :

Faut croire en tes rêves, mon frérot, on r’met des Oscars à des pédos

La précédente collaboration des deux artistes avait donné vie à l’un des tubes du premier album de Heuss. Streaming oblige, ils remettent le couvert sur Guccissima : prod entrainante, thèmes légers (richesse, réussite) à travers des lyrics efficaces, le morceau se dirige vers un succès commercial indubitable. Il a d’ailleurs été dévoilé avant la sortie de l’album dans un souci de promotion. Ce monde est toujours cruel, mais il ouvre des portes vers l’argent, le succès et la complaisance.

Second degré et introspection

Mauvais, le cinquième morceau, propose un sample du célèbre personnage Eddy Le Quartier et de sa séquence sur le rockn’roll. Un interlude humoristique qui élève les rappeurs au rang de rockstar le temps d’une track. Ils mènent un quotidien rempli de privilèges et, par le biais de cet extrait, montrent qu’ils sont des idoles qui connaissent la recette du succès. Ils l’expliquent assez bien dans le morceau éponyme :

Un peu de drogue, une sse-f’, un Glock, les jeunes sont captivés

Vald/Heuss L’enfoiré, Horizon Vertical

Mais les deux rappeurs traitent également de sujets plus sensibles. Ils se confient particulièrement à l’occasion de deux morceaux : 1992 et 2014. Ces deux nombres signifient l’année de naissance respective des deux artistes et de leurs deux enfants. Heuss et Vald observent d’abord leurs connaissances aux parcours douteux dans 1992 pour ensuite mettre en avant leur expérience de père dans 2014. La paternité, sujet habituellement délicat à aborder, est envisagée de manière plus légère par les deux hommes. Ils expliquent les difficultés encourues lors de la naissance de leur enfant, et se questionnent par la suite au sujet de l’héritage qu’ils légueront ou non. Égotrip ou arrogance, qu’importe, Heuss et Vald sont fiers d’être pères et fiers d’être riches.

Horizon vertical dessine un paysage musical assez turn-up où les artistes savent rapper et le démontrent. Performants en solo, Heuss L’enfoiré et Vald sont aussi impressionnants en duo. Ils remettent en avant les créations communes entre deux rappeurs de manière réussie. L’idée était intéressante, et le défi a été relevé haut la main.

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