93 Empire

Critique

La volonté ne suffit pas.

En regroupant une bonne partie des rappeurs emblématiques du 93, le projet 93 Empire, mené par Sofiane, a déjà en soi quelque chose de satisfaisant. Il faut reconnaitre que ces gestes de cohésion, d’appartenance à un bloc territorial sont assez rares pour être soulignées dans le rap français.

Vu la tracklist et les invités, on ne peut pas s’attendre à un album à proprement parler. Il est quasiment impossible, au vu de la diversité des rappeurs invités sur l’album, de créer  un disque cohérent et structuré. Dont acte. 93 Empire est plus à juger comme étant une compilation, avec ses légendes et ses nouveaux-nés, rassemblés sous l’étendard de la Seine-Saint-Denis. On s’attend donc logiquement, à de la performance et du bon kick brut, sans verbiage.

On regrettera que sur un album sensé représenter la suprématie du 93 sur les autres départements, Sofiane en ait invité quelques-uns de manière opportuniste (Dadju, Vegedream, Lartiste). Le but, critiquable artistiquement, est néanmoins compréhensible. L’objectif de Sofiane étant sans doute de ratisser large afin que tout le monde y trouve son compte sur le projet 93 Empire et ainsi faire kiffer tout le monde, de l’ancien de 40 ans, fan de NTM, à la jeune de 18 ans qui adore Dadju. Dans l’intention, c’est louable, dans les faits ça diminue les qualités d’un disque qui est déjà très limite.

L’omniprésence de Sofiane

C’est peut-être le défaut majeur de cet album : il s’est trompé de leader. Il aurait pu y avoir des milliers de 93 Empire et aucun n’aurait sonné pareil. Un projet 93 Empire dirigé par un Busta Flex, un Despo Rutti, un Kaaris époque Or Noir I & II ou même un Dinos aurait une toute autre couleur. La direction artistique du projet est directement imputable à Sofiane, comment peut-on passer de Crépuscule des empires, l’un des meilleurs morceaux de l’album à Apollonia ?

Quand le surcotage de Sofiane cessera t-il ? Il sait kicker et ça tout le monde le sait, mais le fait-il bien ? Pas forcément, son niveau sur la tape est très disparate (bon sur Empire, Iencli et le Crépuscule des Empires mais très mauvais sur Dans le bat, Vif, El Mero Mero). Si on ajoute à ça son flow très scolaire et toujours identique, Sofiane n’est même pas dans le top 5 perf de l’album malgré sa présence dans quasi tous les sons de l’album, inquiétant. Même quand il nous épargne un de ses énièmes couplets interchangeables il pourrit le refrain de morceaux qui auraient pourtant demandé mieux (Jay-Z).

Ajoutons à cela beaucoup de sons poubelles dont on aurait pu se passer (Jusqu’ici tout va bien, 93 Coast (horrible référence au G-Funk avec une bassline infâme), El Mero Mero…).

Des invités de haut-standing mais mal exploités

Il faut souligner un vrai effort de kickage pour la plupart des invités. Kaaris surprend et désarçonne dès les premières secondes de l’album. D’une rare violence, quasiment égale à celle d’Or Noir, Kaaris semble être revenu aux racines et nous livre une excellente performance sur Empire et Pas le choix. Vald livre lui aussi une très bonne performance sur Iencli, tout comme Rémy. La formule Dinos, Sadek et Ixzo est aussi très efficace sur Drive By.

C’est Alpha 5.20 qui va délivrer la meilleure performance dans Crépuscule des empires. Avec un refrain qui va sans doute passer la postérité, Alpha délivre deux verses plein d’intelligence. Le deuxième est le plus exceptionnel, entremêlant géopolitique, sociétal et histoire, une véritable démonstration. Alpha tire malheureusement sa révérence (il n’apparaitra que sur ce morceau) de la plus belle des manières : « Dans les yeux regarde-moi, à Dakar évite-moi, si j’avance suivez-moi, si je recule tuez-moi »

C’est d’ailleurs l’un des rares couplets de l’album qui dit véritablement quelque chose. Les autres morceaux sont assez vides, du kickage sans queue ni tête certes, mais même pas réalisé de manière satisfaisante, ce qui donne la désagréable sensation d’entendre sans écouter. Les vétérans sont prestigieux, mais peinent bien souvent à être transcendants car mal exploités, la faute au format. Voir Busta et Nakk compressés dans du 12 mesures avec un thème aussi éclaté que Jay-Z donne mal au cœur.

C’est d’ailleurs pour ça que l’absence d’un énorme posse-cut, du vrai kickage brut regroupant l’ensemble des légendes du 93, sans refrain et concept à la con (Whoa) est regrettable. Le dernier morceau, Empire Remix ne remplit pas ces conditions car très mal rappé, à l’exception du 2eme.

On regrettera aussi l’absence de Despo Rutti, Sefyu ou 13 Block, mais on ne peut pas tout avoir et dans cette configuration, pas sur qu’on aurait réussi à en tirer quelque chose de satisfaisant.

93 Empire est un projet intéressant. Comme toute expérimentation, le premier résultat n’est jamais idéal, surtout quand il est dirigé par le mauvais capitaine. Ce projet a au moins le mérite d’implémenter un peu plus le 93 dans l’imaginaire rapologique et d’en faire le département le plus couillu et avec le moins d’égos délétères, ce qui est en soit, un exploit.

Attention néanmoins à ce que les autres départements (91 et 13 en tête) ne se réveillent pas à leur tour, cela montrerait au grand jour toute la fébrilité de l’album 93 Empire.

Tibbar
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