Frenetik – Jeu de couleurs

Critique

On connaissait déjà Damso, Isha, Shay & Le Motif comme les porte-étendards des nombreux Bruxellois originaires du Congo, et les rangs se sont récemment étoffés du rookie le plus hype de ce début d’année. Commençons par les origines de Frenetik : originaire du Congo et représentant de la commune d’Evere. Evere a eu le mérite d’enfanter une icône du rap belge, Gandhi, désormais nommé G.A.N., qui fait le lien entre l’ancienne génération de Starflam, et celle des 2010s qui n’en était encore qu’à ses balbutiements.

Dans l’ombre de Gandhi, le maître des lieux, la progression de Frenetik, qui grattait ses premiers textes à 11 ans, se fait plutôt linéaire jusqu’en milieu d’année 2020. Et là, l’explosion arrive. À partir de la sortie de l’EP Brouillon, qui témoignait déjà du rap brut de son auteur, s’enchaîne un tourbillon médiatique au sein de la sphère rap. Avec en résultante, Jeu de couleurs, sa première mixtape.

Un jeu de couleurs penchant vers le foncé

Premier constat : il y a eu du travail. On sent que Frenetik s’est investi dans ce premier long projet, son caractère sérieux transpirant de chacune de ses phases. Il n’hésite pas à tacler – de manière non superficielle, c’est à noter – les violences policières. Frenetik s’investit de la responsabilité de l’artiste, celle qui sépare ceux qu’on écoute pour décompresser, de ceux qu’on écoute pour réfléchir. Il se dégage donc une réelle authenticité du personnage, lui qui se dit inspiré par Youssoupha, et dont la fougue rappelle le Kalash Criminel des débuts.

Ses lyrics sont donc bruts, mais bien formulés, l’aspect sombre et vengeur prenant très souvent le dessus sur les propos les plus optimistes. Si le jeune Bruxellois se distingue comme humble par ses interviews, et intelligent dans ses textes, sa force d’interprétation ne fait qu’accentuer ses réflexions sociales. Cette recette représentait un combo gagnant sur Brouillon, et si l’on sent une plus grande maturité sur cet album, on peut se demander si le délai entre les deux sorties (sept mois) n’était pas trop court, l’album souffrant de quelques défauts.

La majorité des paroles, beats, et flows tournent sensiblement autour des mêmes caractéristiques. Cela n’est pas un problème en soi, mais il est très compliqué de proposer un contenu globalement homogène où chaque morceau brille pour ses qualités propres. Si Brouillon fonctionnait grâce à son énergie intense, Jeu de couleurs n’apporte pas assez de nouveaux éléments pour que ce qui marchait sur format court marche également sur quatorze titres. Il y a bien quelques tentatives différentes, comme les phases chantonnées, qui, si elles ne sont pas mauvaises, n’apportent pas forcément l’émotion que les paroles voudraient procurer.

Un bon exemple se trouve sur « Frérot », dont l’idée de refrain est intéressante mais au final peu maîtrisée. Le rappeur brille moins quand il s’essaie aux timbres plus pop, et, si l’on ne peut qu’espérer que cet aspect de sa musicalité chatoie avec le temps, il semble encore trop vert pour être entièrement satisfaisant sur ces territoires plus accessibles. C’est là où réside le paradoxe de cet album : c’est un album monotone, qui tente néanmoins des voyages vers d’autres contrées musicales ne se soldant pas toujours par des succès.

Il reste des instances où il est évident que le potentiel est présent, comme sur le déjà acclamé « Noir ou Blanc », où la dualité des deux couleurs se retrouve dans les performances de deux protagonistes : Sofiane Pamart et son piano assumant le rôle d’apporter de la nuance dans la musique sombre de Frenetik. Ce type d’exemple ne se répète malheureusement pas partout, la majorité des productions se basant sur un template drill qui fleure bon l’air du temps, mais peine à être réellement mémorable. On regrettera donc cette sensation de monotonie qui se dégage de la mixtape, surtout dans sa deuxième partie. Bien que le projet ne dure que 41 minutes, on ressent assez vite un manque de variété, autant en termes de flows qu’en termes d’instrumentales.

Une plume déjà rude, mais encore jeune

Nonobstant toutes considérations purement musicales, il reste à tacler le point fort le plus évident de Frenetik : sa plume, qui n’est cependant pas sans failles. Certaines tournures répétitives sont à pointer du doigt, ainsi que certains jeux de mots trop faciles. Fort heureusement, ces défauts ne constituent somme toute qu’une part minime de l’art de Frenetik, mais elles sont néanmoins suffisamment importantes que pour être relevées. Au moins, ces rimes trop faciles savent faire leur temps, au contraire d’un Fababy qui s’échine à appuyer ses punchlines.

Le rappeur montre parfois une maturité acerbe, qu’elle soit revendicative :

« Ils ont tué nos aïeux, donc on a drogué leurs fils »

« Un flic qui meurt dans une bavure, j’appelle ça une remontada »

ou plus introspective :

« Parfois je me regarde dans le miroir, et je me demande qui tu es ».

Animé d’une rage froide et mesurée, Frenetik est le pont entre deux époques. Cette mixtape est un bonne entracte pour préparer la suite, qu’on imagine plus travaillée et consciencieuse. Elle montre toutefois un large champ des possibles pour le jeune MC.

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