Roméo Elvis – Chocolat

Critique

Après 3 projets sortis en commun avec le producteur Le Motel, Roméo Elvis dévoile son premier album studio, intitulé Chocolat. Parasité par des ambitions démesurées, l’album est un fourre-tout creux, armé de très rares fulgurances.

Chocolat comporte tous les défauts d’un premier album, sans les qualités

Le piège dans lequel est tombé Roméo Elvis était assez prévisible. Très souvent, lorsqu’un rappeur est amené à passer un cap et dévoiler son premier album, il se sent obligé de remplir un cahier des charges, une liste d’indispensables à cocher. Il ne faut d’ailleurs pas voir la longueur de l’album (19 morceaux) comme un signe d’exubérance, mais plutôt comme la conséquence des ambitions ayant nourris ce projet. Plus on a de choses à dire, plus on a besoin d’espace. Plus on souhaite montrer de couleurs musicales différentes, plus on a besoin d’espace. Le problème en l’occurrence, est que l’espace occupé ne l’est pas de façon optimale, un peu à la manière d’un récipient XL rempli au quart. Vu de l’extérieur cela parait impressionnant, une fois qu’on a sondé l’intérieur, beaucoup moins.

Et c’est le principal défaut de Chocolat : tout semble avoir été fait pour rentrer dans les habits du grandiose et du pharaonique. Très soucieux de proposer une œuvre compacte et complète, Roméo Elvis va multiplier les sujets, quitte à se perdre et passer du coq à l’âne, associer des productions sans aucun rapport, déstructurant au passage l’identité de l’album. Chocolat coche toutes ces cases, sans cocher celles inhérentes aux qualités des premiers albums : profondeur, abnégation, innocence, innovation, rage et créativité.

En proposant 19 morceaux, Roméo Elvis pense proposer un album dense, il propose en réalité un album tassé et lourd.

Si Roméo Elvis avait déjà laissé entrevoir une certaine tendance à l’hybridité musicale sur ses précédents projets, Chocolat va encore plus loin. Le spectre musical est étiré, dilué à tel point qu’il pourra même désorienter les aficionados du style Roméo Elvis. Kicks brutaux électroniques côtoient sonorités brésiliennes, pop et électro-rap sans cohérence et unicité.

Manque cruel de profondeur

Même si Roméo Elvis brasse énormément de sujets sur Chocolat, il se contente de les effleurer, laissant un goût d’inachevé. Tout d’abord, la volonté d’élargir sa fanbase en apportant des éléments mainstream parasite énormément l’album. En témoigne l’utilisation ad nauseam de refrains très mal maitrisés et à la limite de l’audible (Chocolat, Bobo, 3 étoiles, 194).

Jouant sur la notion catchy que possède le refrain, Roméo Elvis va allégrement badigeonner ses morceaux de refrains non travaillés. Tout en oubliant que le fait de répéter plusieurs fois la même phrase, avec de tonalités peu poussées n’est pas un critère qualitatif.

Allant un peu plus loin dans cette optique mainstream, l’album est calibré pour la scène. Les kicks brutaux électroniques et les drops démontrent une volonté de dynamiter et créer d’intenses pogos. 3 étoiles en est le parfait exemple. Ce morceau, très pauvre dans son contenu, cogne, agresse et sature de ses violentes basses. Cris, lyrics incongrus, skurts, flow hachuré et production au rabais s’entremêlent : n’en dites pas plus, Roméo a trouvé son morceau fétiche de scène.

« J’ai mis toute ma life dans le bum-al, je me demande ce que je vais pouvoir raconter dans le prochain » confesse Roméo Elvis sur Perdu. C’est exactement le souci, à trop vouloir raconter et dire, Roméo s’éparpille et affaiblit son propos.

A quelques morceaux près (194, Solo), l’album est globalement inintéressant dans son propos, rien n’est apporté finement et les lines sont à la limite du déclaratif. Roméo Elvis se contente s’apposer des phrases, sans creuser et aller en profondeur pour détailler quoique ce soit. Même lorsqu’il conte la mort de ses amis Simon et Constantin sur « En silence », la composition n’est ni touchante, ni marquante. Roméo a voulu empiler les sujets, parler de choses pour en parler, sans avoir la profondeur requise, rendant son approche très superficielle.

La Belgique Afrique : un concentré des maux de l’album

Cette superficialité trouve son paroxysme dans le morceau La Belgique Afrique, où Roméo retrace le colonialisme belge à travers l’œil de son grand-père colon. Des phrases telles que « Je l’aime, c’est mon ancien, il avait juste un taf au Congo, en soit c’était un bon gars » côtoient des « J’suis vraiment fier d’être Belge même si j’ai honte de nos ancêtres » sans que le premier concerné ne s’en émeuve.

Roméo Elvis réussit le tour de force de dédouaner les individualités et de mettre le colonialisme sur le dos de « La Belgique ». Tout en oubliant que « La Belgique » est une entité constituée de symboles, de lois et de personnes. Personnes dont faisait partie son grand-père, qui était pourtant selon lui un chic type.

Roméo pensait dénoncer en abordant ce sujet piégeux, il n’a fait que s’y montrer conformiste et arriviste. Cependant, ce thème étant rarement abordé par un rappeur blanc, les plateaux TV lui sont ouverts. Roméo Elvis « ose » aborder la question de la colonisation ? Non, il reste enfermé dans un conformisme confortable en montrant du doigt une entité abstraite. Aucune individualité n’est jamais montrée du doigt, son grand-père est dédouané, et par extension l’ensemble des colons. Cette approche, très paresseuse et superficielle, est à l’image de l’ensemble des morceaux de l’album, qui restent tous très en surface.

Une composition musicale très agréable à l’écoute

L’album Chocolat est très bien produit exceptions faites de Bobo et 3 étoiles. Très électronique dans ses composants musicaux, l’album parvient à toucher à plusieurs influences musicales sans sonner faux. Surchargé par moments, le maximalisme de Chocolat est très appréciable par exemple sur Perdu, rythmée par des choeurs, un piano et la voix enchanteresse de Damon Albarn.

L’aspect instrumental et symphonique est au coeur du projet, ajoutant une dimension épique à un album qui aurait mérité de biens meilleurs lyrics afin d’être considéré comme un premier album réussi. L’approche symphonique de Parano est également très intéressante. Gâchée par son refrain cogneur, l’instrumental se développe toutefois en fin de morceau avec la présence de très beaux violons et d’une guitare électrique qui nous font apprécier sur le tard le morceau. Soleil est un morceau enjoué, ensoleillé qui est très efficace dans ses rythmiques et sonorités brésiliennes.

Soumis au regard extérieur

Roméo Elvis est soumis au regard des autres et cela transparait clairement avec Chocolat. C’est un trait de personnalité important à remarquer, dans la mesure où il va empiéter sur la qualité de l’album.

Dans 194, Roméo explicite son passé de vendeur et consommateur de drogue. Si la production est mauvaise contrairement à la majorité du disque, elle a le mérite d’introduire un instrument assez peu commun dans le rap : le saxophone.

« Je voulais me donner une image autre que celle de l’enfant bibelot » explique t-il sur 194, afin d’expliquer les raisons de sa consommation de drogue. Tout en oubliant que c’est cette même raison qui le pousse à nous raconter, quelques lignes plus tard, son passé de vendeur de drogue.

Cela revient d’ailleurs souvent. Avec ce disque, Roméo cherche constamment à prouver.

– Prouver qu’il n’est pas qu’un simple bobo, en prouvant qu’il était caissier auparavant et donc qu’il n’était pas privilégié sur « Viseur »
– Prouver qu’il sait faire autre chose que du rap et qu’il peut toucher à tous les genres musicaux et les agréger dans Chocolat
– Prouver qu’il n’est pas qu’un simple campagnard et qu’il est hype, dans 187 où il explicite que sa consommation d’héroïne était principalement motivée par l’image qu’il renvoyait
– Prouver qu’il n’est pas qu’un bobo car il vendait de la drogue
– Prouver qu’il peut collaborer avec d’autres musiciens que des rappeurs

Il ne lui reste plus qu’à prouver qu’il est capable de faire de la bonne musique.

Tibbar
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