Isha – Labrador Bleu

Critique

Il n’y a rien de pire que l’espoir, celui tant attendu d’une confirmation, celle d’un artiste à son auditoire. D’une relation passionnée entre un inconnu et des milliers d’auditeurs, toujours plus nombreux, qu’ils se demandent qui était là en premier. Le rêve peut s’assombrir, au point qu’on attende que le réveil, pour y voir plus clair. Labrador bleu est un concentré d’attente en tout genre, alors qu’Isha, nous avait poliment demandé de ne pas le faire chier, car il bossait. Sûrement conscient des espoirs de chacun à l’écoute de son second album, qu’on qualifiera sobrement de projet supplémentaire.

Constantes vitales

L’après LVA3 nous avait surpris par le choix d’un morceau mal assorti, Une maman qui pleure. Simple erreur de parcours oubliable, mais qui semblait sonner comme un avertissement. FPCJPUA n’a pas réussi à retirer tous les doutes ressentis, malgré sa sortie sans crier gare et présentation de mise en bouche.

Lorsque le titre de l’album a été dévoilé, on fut d’abord intrigué par ce dernier, puis admiratif quant à la découverte de la signification. Malgré les confidences auxquelles il nous a habitués depuis LVA et appuyées dans Thérapie, Isha semble conserver une pudeur propre à lui. Le labrador bleu fait partie des choix de couleur pour un monument funéraire et sert donc d’hommage à son grand frère décédé.

Il nous prend à contre-pied avec la photo d’Alexandre Carel, qui ne reflète en rien le deuil. L’Outro avec une proposition de choix pour la sépulture, puis le titre éponyme viennent développer son idée en fin d’album. Isha rêve ou cauchemarde sur son propre décès, en s’adressant à son père disparu, au début de couplet. Une piste testament qui apporte une résonnance d’âme en plus sur la fin. À l’écoute des 15 plages, on en vient à se demander, si le rappeur ne s’est pas trop livré par le passé (M2pm) et donne l’impression d’essorer son inspiration.

Cover physique pour la version Deluxe © Alexandre Carel

Mauvaises fréquentations

Ce qui ressort de LB, c’est la dualité entre sa vie amoureuse et amicale. La plupart des faits mentionnent les voyous qui l’entourent et situations de couple qu’il vit. Par exemple, sur La familia [Produit par Dee Eye] : Elle me dit que j’ai beaucoup de copains bizarres pour moi, c’est la familia. Il nous fait ressentir cette omniprésence de bande tout simplement ou en opposition avec son amie intime. À aucun moment, il ne se plaint de cette situation et en tire même des bénéfices sur Modou [Doken] en compagnie de Limsa d’Aulnay. Ils décrivent une sécurité amoureuse et leur seconde combinaison nourrit une attente pour leur projet commun annoncé.

Pendant que le côté marginal prend tout son sens avec OG Gold et le refrain menaçant d’Étage [Globe Saucer, 6AM, Lou Binks et Yaxa], On sourit pas sur les photos [Ja7cee], le mot d’ordre entre soldats, C’est street ça fait thug, et À plat ventre [Pitch$Win] :

Je connais des mecs qui sont tellement en chien qu’ils dépouillent ta dépouille.

Isha continue en conseillant ses compagnons de galère, sans les juger, mais dans le refrain, il justifie le passé et le présent. Il est persuadé de son salut comme de son retour prévisible au quartier, donc chante son blues sur Balle dans la tête [Dj Djel, Ladjoint et Soulchildren]. En somme, pour toute la souffrance vécue dans le hood, la réussite doit être partagée.

FIFA [Keur] et Meilleur karaté [Lamsi] sonnent comme du déjà-entendu sur 3h37 pour le premier et uniquement parce que c’est une combinaison d’egotrip bien connue (Le salon de l’auto, Tosma) pour le second. Ceux qui séduits par Durag, l’ont présenté comme un rappeur bercé à la east coast, vont être ravis à l’écoute de La réincarnation de Biggie [19akira et Nerv95]. Si son flow est impeccable et s’adapte aux différentes productions proposées, il n’en reste pas moins quelques frustrations. Notamment sur Royauté [Lamsi] en deux parties et Gros Spectacle [Vibesls] qui sont bien trop courts. Tout comme les interludes, qui donnent une indication sur un parcours de vie, du berceau (échographie) au linceul (pompes funèbres).

L’aventure intérieure

Dans son univers, la transition d’une sonnerie se déroule entre la cour de récréation et celle de la promenade… Certaines pistes bénéficient d’une parenthèse manuscrite intégrant l’un des quatre éléments, mais à chacun de se faire son interprétation. Le vent de la créature volante pour Tueur de Dragon [Lamsi], le feu qu’il crache pour Modou, l’eau qui purifie pour Royauté et la terre pour inhumer (Balle dans la tête).

Tout est conceptuel, des interludes aux instrus choisies. Isha conserve son sens de la formule et des adlibs bien placés. On l’apprécie pour sa sincérité et la manière prise pour évacuer ses démons. Il délivre encore un projet témoignage, mais qui croule sous le poids des trois EP’s successifs. Le bruxellois reprend les mêmes ingrédients sans les dénaturer, ni offrir un renouvellement dans le fond.

Des titres comme Modou, La familia sont efficaces dans leurs formes, mais étroitement liés. Ils n’excellent pas autant que Les magiciens et Frigo Américain, qui offrent un meilleur éventail. C’est peut-être un tort de notre part, de rester fixé sur les meilleures propositions reçues auparavant. Cela démontre l’impact survenu dans un créneau court. FIFA reste le parfait exemple de cette volonté de décliner un ancien morceau.

Une fureur de vivre

LB est dans ce sens, un projet moins impactant, mais qui devrait bénéficier de meilleurs moyens. Le prendre sans le sujet principal ne suffit pas, il faut que le cap donné soit compris. Il a beau ne pas créer la surprise totale, car très esthétique, mais l’apport musical reste indéniable. Les effets sonores liés aux éléments peuvent paraître abstraits, car ils manquent d’explications. Chacun peut y aller de sa propre interprétation, par l’absence d’indicateur particulier du rappeur. Ce dernier reste direct dans ses paroles, mais semble créer un écart entre sa pensée et le rendu final. 

Par contre, il semble être en possession de tous ses moyens et sortir de son environnement brumeux. L’avantage en musique, c’est qu’il aura toujours des histoires à raconter et ne sera jamais avare d’anecdotes. Tout est dit simplement et bien fait. Il n’est pas dans la posture, mais dans l’occupation de son poste et trouve des avantages à sortir de l’anonymat. Isha est un rappeur désormais reconnu, il n’y a qu’à constater la couverture médiatique à laquelle il a droit (StreetPress, Oui Hustle, Légendes Urbaines, Le Code, Clique, Booska-P, Nova) et on le félicite.

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