Kendrick Lamar, roi des années 2010

Alors qu’il est en pleine préparation de son cinquième album dont la sortie est prévue cette année, faisons un retour sur la trajectoire de celui qui s’inscrit, à un peu plus de 30 ans, parmi les légendes du Hip-Hop. Plus que personne d’autre (même si Drake et Kanye West le talonnent), Kendrick Lamar a marqué la décennie 2010 de son empreinte, dans le monde du Rap mais aussi dans la musique et l’art en général ; rappelons qu’il est le premier rappeur à être couronné d’un prix Pullitzer, et qu’il a même figuré dans la non moins prestigieuse playlist de Barack Obama. Des rues de Compton jusqu’à la Maison Blanche, voici le parcours de K. Dot.

2010 – 2011 : Les premiers succès locaux

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Entouré de ses compères de Top Dawg Entertainment (ScHoolboy Q, Jay Rock et Ab-Soul), le jeune Kendrick Lamar est une étoile montante du Rap US, pleine de promesses et au talent déjà certifié. C’est sa mixtape Overly Dedicated, sortie l’année précédente, qui l’a présenté à la majorité du public et a permis d’attirer les regards sur lui. Déjà à cette époque, Lamar se distingue des autres rappeurs du collectif Black Hippy par son profil atypique, un pur produit du ghetto californien et fanatique de 2Pac mais n’ayant pas grand chose à voir avec le Gangsta Rap, ses textes intellos et son flow hors du commun s’ajoutent au charisme des grands.

Toujours dans les meilleurs coups et en avance sur la concurrence, Dr Dre s’accapare rapidement le jeune artiste en le désignant comme la prochaine valeur sûre et son poulain attitré. Au même moment, son premier album Section.80 est dans les backs ; c’est un succès relativement confidentiel et local mais la réception critique est unanime, Kendrick Lamar devient un nom à suivre pour de bon. Dans son quartier natif de Compton, il est déjà vu comme une superstar et pour preuve, il va s’offrir le luxe de réunir derrière sa musique les deux gangs ennemis des Crips et des Bloods (et de cette façon, il en devient une des rares personnes à pouvoir traverser Compton de bout en bout sans jamais risquer sa peau).

Section 80 kendrick lamar

Section.80 est, pour un premier album et un rappeur de 24 ans, extrêmement mûr et abouti. On dit à l’époque, en même temps qu’émerge une nouvelle scène new-yorkaise avec les A$AP Mob ou Flatbush Zombies et que le Canada s’éveille sous l’impulsion de Drake, que Section.80 représente le renouveau du Rap californien, et sur le papier c’est effectivement ça. Avec un savant dosage entre des influences Jazz assumées (Hol’ Up, Poe Man’s Dream (His Vice), Rigamortus), des sonorités plus électroniques et modernes (le sample du français Woodkid sur The Spiteful Chant) et des ambiances laid-back rendant hommage à la West Coast (l’imparable A.D.H.D.), Kendrick s’inscrit dans la lignée de ses aînés et dans l’authenticité tout en apportant quelque chose de frais et collant à la nouvelle génération.

Surtout, il n’a pas peur d’imposer son propre style et sa personnalité, ce qui va convaincre Dr Dre de ne jamais lui livrer un seul beat pour l’album suivant afin de ne pas interférer dans le processus créatif de l’artiste ! Enfin, il s’impose comme un véritable génie de l’écriture en parsemant son album de story-tellings (comme Keisha’s Song qui raconte l’histoire d’une prostituée), de textes engagés (le puissant Hiiipower qui conclut le projet sur un moment de grâce) et d’exercices de style en tout genre (Rigamortus). Pas encore connu du grand nombre, Kendrick lévite déjà au-dessus de ses concurrents.

2012 – 2013 : L’émergence internationale

C’est le temps de la consécration pour K.Dot, qui sort avec good kid, m.A.A.d. city, bien plus qu’un sophomore réussi, un classique générationnel. De fait, il n’est pas rare que vous ou l’un de vos amis le possède tant il a pu s’écouler partout dans le monde entier et faire couler d’encre à son sujet. Au final, la seule chose qui pourrait entacher la réputation de ce disque est le Grammy du meilleur album Rap qu’on lui a refusé face à Macklemore (et comble du malheur, on n’a même pas eu d’intervention chevaleresque de Kanye cette fois), mais à part ça la quantité d’éloges qu’il a pu recevoir de tous bords à sa sortie est phénoménale.

Avec GKMC, Kendrick est enfin devenu ce qu’il aspirait à être depuis le début de sa carrière ; à savoir le passeur de la West Coast et successeur légitime de son idole Tupac, respecté de tous ses contemporains et s’apprêtant à conquérir le trône du Rap Game comme sa seconde idole, Jay-Z, l’a fait en son temps. En résumé, le charisme fédérateur et l’engagement du premier couplé à l’intelligence, la technicité et l’esprit de compétition du second. Mixée à tous ces éléments, on trouve une forte dimension autobiographique sur le disque, qui narre dans son intégralité l’adolescence du rappeur dans le ghetto de Compton.

GKMC

Une nouvelle histoire, très personnelle cette fois-ci, s’étend sous la forme d’enregistrements audios lors des interludes disséminées entre chacune des 12 tracks de l’album. Conceptuel sans jamais en faire trop (comme on pourra ensuite le lui reprocher sur l’album suivant), le disque est très bien pensé et on devine qu’il s’agit du vrai coup d’envoi pour Kendrick Lamar, Section.80 ayant davantage fait office de carte de visite et de démonstration de ses talents pour ameuter le plus de monde possible sur ce qu’on peut estimer comme le projet de sa vie.

Ainsi, GKMC se présente comme un voyage, une évasion dans les souvenirs de jeunesse du rappeur. Ce travail conceptuel permet d’apporter à l’œuvre une dimension métaphysique que Kendrick continuera d’entretenir dans la suite de sa discographie. A la pointe de ce qui se faisait à l’époque, brillant et très riche musicalement, cet album est aussi le plus mémorable de la discographie de Lamar, grâce aux hymnes que sont Swimming Pools (Drank), Bitch Don’t Kill my Vibe, Money Trees ou Poetic Justice, c’est dire les diverses dimensions qu’il brasse à la fois et l’effort global fourni par l’artiste. Le point culminant du disque est Sing About Me, I’m Dying of Thirst, ébouriffant story-telling dans lequel le MC, complètement habité, va interpréter trois personnages à la fois dont lui-même. Dans la foulée de la réception de good kid, m.A.A.d. city, Kendrick Lamar enfile son nouveau costume de Roi du Hip-Hop et parade un peu partout aux côtés de ses adversaires (chez Pusha T, A$AP Rocky notamment), quand il ne les interpelle pas comme sur l’explosif Control où il vole littéralement (et légitimement, avouons-le) la vedette à Big Sean.


2014 – 2016 : L’entrée au panthéon

Après avoir lâché en éclaireur le single i, qui annonçait une direction musicale tranchant avec tout ce qu’il avait fait avant, Kendrick Lamar revient au bout de presque 3 années d’absence avec To Pimp A Butterfly. Il est plus complexe de parler de ce troisième album étant donné qu’il est bien plus controversé que GKMC (qui fut le chef d’œuvre fédérateur de son auteur, alors que TPAB serait plus un chef d’œuvre de type institutionnel, objectivement excellent et prêt à recevoir des dizaines de prix mais barbant une partie de l’auditoire Rap, qui va vite se lasser des délires jazzy de Kendrick et ses potes Thundercat et Flying Lotus).

TPAB

Du Jazz-Funk des anciens, on en trouve ainsi à foison sur ce disque-fleuve à la densité impressionnante, avec également des touches de Fusion, de Psychédélique, de Soul ou de Spoken word. Véritable bijou musical, To Pimp A Butterfly restera sûrement la meilleure expression du perfectionnisme effréné de K. Dot, ici en pleine surenchère après un deuxième album qui était déjà quasi-irréprochable. Comme pour les 2 faces d’une même pièce, les qualités immenses de cet album vaudront ainsi ses défauts, tout dépendra du point de vue et de l’ouverture d’esprit de l’auditeur (mais aussi de son accoutumance aux harmonies abstraites du Jazz).

Ce qui est sûr, c’est que Lamar frappe une nouvelle fois très fort et dénote par la réinvention et remise en question permanente de son art, qui prend de plus en plus une teneur spirituelle voire philosophique (on est bien loin des Rollin’ Sixty Crips). A seulement 27 ans, il passe de Jay-Z à John Coltrane et nous livre son monolithe, lequel est autant passionnant et contenant ses grands moments de bravoure (des singles forts qui ont marqué les esprits comme King Kunta ou Alright, des ambiances plus envoûtantes et oniriques tels These Walls ou For Sale ?, des bombes revendicatrices parmi lesquels The Blacker the Berry ou How Much a Dollar Cost ? se distinguent), que parfois rebutant et conceptuel jusqu’à l’excès (comme sur l’ensemble des interludes où un poème se construit petit à petit, une idée au départ intéressante mais qui devient très vite fatigante lors des réécoutes, ou sur l’outro Mortal Man qui démarre bien mais est gâchée par l’intervention d’un dialogue imaginaire entre Kendrick et Tupac faisant en quelque sorte office de passage de témoin, pour la subtilité du message on repassera).

En clair, Kendrick Lamar va s’attirer autant d’admirateurs supplémentaires (et situés souvent hors du Rap) qu’épuiser et décevoir une autre frange de ses fans, raison pour laquelle il laissera ensuite le Jazz, les tonalités solennelles et la politique derrière lui. Mais, en fin de compte, tout le monde lui accordera le mérite d’être sorti des sentiers battus et d’avoir offert un éventail de possibilités nouvelles, quasi-infinies, au Rap.

2017 – 2018 : L’ouverture Pop

On aurait pu penser à ce stade que Kendrick ne pouvait pas monter encore d’un cran, pas après les triomphes consécutifs, que ce soit sur le plan critique ou commercial, de good kid, m.A.A.d. city et To Pimp A Butterfly. Beaucoup pensaient logiquement, avant la sortie de DAMN., qu’il était impossible de pousser les choses plus loin que le mastodonte TPAB l’avait fait, et pour preuve quasiment aucun rappeur n’a réussi à tenir une parfaite pente ascendante sur quatre albums, sans récolter de fausse note. Les deux premiers albums de 2Pac sonnent assez brouillons et immatures par moments, Jay-Z a volontairement sacrifié le côté artistique de ses albums à partir de In My Lifetime, Vol. 1 pour se concentrer sur son business plan, Nas s’est trop souvent perdu en chemin, Biggie avait le profil parfait pour réussir l’exploit après le classique Ready To Die mais n’a pas survécu assez longtemps…

Seul Kanye West peut finalement se targuer d’avoir eu une progression linéaire de sa carrière (sur les 2 plans artistiques et commerciaux) aussi longue, si on exempte le fait que 808s & Heartbreak ne soit pas vraiment un album de Rap, et que les accès de mégalomanie du bonhomme aient fini par sérieusement l’affecter psychologiquement. Mais on peut désormais compter Kendrick Lamar aux côtés de Kanye, tant DAMN. s’est révélé être un aboutissement sur tous les points pour l’artiste.

Aboutissement personnel dans un premier temps, car là où TPAB prenait d’office une dimension collective ce nouveau projet est infiniment plus personnel, presque intimiste. De nouveau, Kendrick développe le penchant métaphysique de son œuvre et baigne tout son album dans une ambiance méditative (avec l’apport des interludes), de sorte à ce qu’on le croirait suspendu au-dessus du sol. Il abandonne une énième fois ses anciennes sonorités pour une toute nouvelle direction, directe et allant à l’essentiel, faisant autant la part belle à des rythmiques Trap ultra-modernes (HUMBLE, DNA, XXX qui sont toutes produites par Mike-Will-Made-It) qu’à des acoustiques épurées (YAH, PRIDE qui invite la guitare de Steve Lacy) ou à des instrus Hip-Hop plus classiques (FEAR, l’outro DUCKWORTH qui est signée 9th Wonder). Sa nouvelle formule est sans fioritures et privilégie plus que jamais la technique et la performance vocale, qui se trouve nettement améliorée dans cet album.

DAMN

C’est là qu’est le réel aboutissement artistique de DAMN., Lamar a retravaillé son flow déjà excellent et lui donne des variations inédites, il sort du côté scolaire qu’on pouvait lui attribuer auparavant et se met à chantonner, à changer sans cesse d’intonations, sur le morceau FEAR il tient trois couplets avec à chaque fois une voix différente… On lui connaissait déjà ça sur ses précédents albums, mais cette utilisation créative de sa voix, qui devient comme un instrument à part entière et rend le charisme du MC encore plus incroyable, est définitivement boostée sur cet album. Ainsi, il est désormais capable de tout faire en terme de flow et de poser sur n’importe quel type d’instrumentale, toujours avec intelligence et créativité.

Cette marge de progression va lui permettre un dernier aboutissement, cette fois-ci au niveau commercial. En effet, GKMC et TPAB ont été globalement très bien reçus par le public et ont chacun agrandi la fanbase de Kendrick, mais il manquait encore au rappeur une dimension et aura internationale, qui le ferait sortir des canons du Rap comme Drake, Kanye West ou même Jay-Z qui sont devenus des pop-stars à part entière. En lâchant momentanément sa personnalité d’étudiant du Rap Game (qui l’a longtemps rapproché d’un J. Cole), on découvre ainsi un Kendrick qui convie sur son album Rihanna et U2, et qui tout en restant authentique et très fidèle à lui-même (album conceptuel, thèmes récurrents tournant autour de la spiritualité, questionnements existentiels) les utilise à sa guise, pour franchir une nouvelle étape cruciale dans sa musique.

L’équilibre à trouver sur ce nouvel album était corsé, entre les fans du début, fermement attachés à la dimension Rap de Kenny, qu’il fallait rassurer et la nouvelle audience à conquérir, entre l’authenticité, l’intelligence, l’innovation et l’ouverture artistique nécessaire. Au final, toutes ces cases ont été cochées et pas grand chose ne manque à l’appel, ce qui fait de DAMN. une réussite et un tournant important pour son auteur, comme l’a montré ensuite sa participation, en tant que directeur artistique, sur la BO du blockbuster de Marvel, Black Panther.

Palier après palier, le voici aujourd’hui convoité par les plus grands studios de cinéma, sans qu’il y ait laissé une seule fois ses plumes. Kendrick Lamar est le plus grand.


MattMartians
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